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Je prendrai le drap mortuaire Dans l'obscurité du cercueil, Les noires ombres pour mon deuil, Et pour crêpe noir le suaire'.
En 1630, trois mois après sa propre mort, sa seconde femme, qui l'aimait sincèrement bien qu'il eût parfois le langage âpre et que son caractère ne fût pas toujours facile, écrivit : «Je n'oublierai jamais celui de qui j'ai eu l'honneur d'être si chèrement aimée, et à qui je ne puis penser que je ne jette un ruisseau de larmes.»
Quand Calvin eut perdu Idelette de. Bure, il versa tout son chagrin dans le cœur de ses amis Yiret et Farel.
Au premier, il écrivit : «J'ai perdu l'excellente compagne de ma vie, celle qui ne m'eût jamais quitté ni dans l'exil, ni dans la misère , ni dans la mort — Je comprime ma douleur tant que je puis; mes amis font leur devoir; mais eux et moi, nous gagnons peu de chose. Tu connais la tendresse de mon cœur, pour ne pas dire sa faiblesse. Je succomberais, si je ne faisais un effort sur moi-même pour modérer mon affliction.» Au second : «Que Dieu te dirige par son Esprit et m'assiste dans mon épreuve. Je n'aurais pas résisté à ce coup, s'il ne m'avait pas tendu la main du haut du ciel. C'est lui qui relève les cœurs abattus , qui console les âmes brisées, qui fortifie les genoux tremblants.»
Idelette était digne de si profonds regrets. Pauvre des biens de la terre, a dit le dernier de ses biographes ^ mais riche de ceux du ciel, elle avait apporté en dot au réformateur une tendresse vigilante, une foi austère, une âme, enfin, à la hauteur de tous les sacrifices, capable d'affronter
l. Mémoires d'Agr. d'Aubigiié , édition citée, p. 92, 3G9.
2 Idelette de Bure , par Ji. .1. liniiiiet. Bulletin, t. IV, p. 637 et suiv.
avec lui l'exil, la pauvreté, la mort même, pour la confession de la vérité. Visiter les pauvres, consoler les affligés, accueillir les nombreux étrangers qui venaient frapper à la porle (le Calvin, veiller à son chevet durant les heures de maladie ou lorsque, «étant bien disposé par tout le reste du corps, il était, comme il le dit lui-même, tourmenté d'une douleur qui ne le soull'rait quasi rien faire, tellement qu'il avait presque honte île vivre ainsi inutile », c'est-à-dire le soutenir aux heures de découragement et de tristesse: c'est à cela que l'épouse de Calvin passa sa vie. Ses plaisirs les plus vifs — nous dit encore M. Bonnet, d'après la correspondance du réformateur — furent «d'ouïr les saintes admonitions », d'exercer l'hospitalité chrétienne envers les amis de Calvin, de l'accompagner dans ses rares promenades à Cologny ou à Belle-Hive, de visiter enfin, à Lausanne , la pieuse Elisabeth Furtaz , la femme de Viret, qu'elle aimait comme une sœur».
Nous n'avons pas eu de peine à trouver en Calvin et Idelette de Bure, en Coligny et Charlotte de Laval, en Duplessis-Mornay et Charlotte Arbaleste le type de l'amour conjugal, à la fois sérieux et tendre, tel que le créa la piété évangélique. Nous allons voir, en Jeanne d'Albret, la mère huguenote.
Jeanne fut la mère de son peuple. Devançant son siècle, elle proclama l'égalité devant la loi ; défendit la vénalité des charges; organisa l'instruction publique; enjoignit au sénat ecclésiastique, qu'elle-même avait institué, de rechercher « un bon nombre d'enfants propres aux lettres et les entretenir au collège aux dépens du public, afin de servir à la république »; elle proscrivit la mendicité, et couvrit de sa sollicitude les veuves, les orphelins et, en général, tous ceux «qui sont soigneux de cacher leur misère»; régla les conditions du mariage , en admettant le divorce
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dans certains cas, tout en y voyanl un « remède misérable» ; elle punit du bannissement les imposteurs qui, sous prétexte de magie, abusent le peuple, établit des peines contre l'usure et défendit que l'on enterrât les morts dans l'intérieur des temples, exigeant d'ailleurs que la tombe du riche ne se distinguât pas de celle du pauvre. Elle dota ainsi le Béarn de lois qu'on peut appeler admirables, soit qu'on les considère en elles-mêmes, soit que l'on regarde au temps où elles parurent. Les monastères, pour la plupart abandonnés, furent transformés en écoles, les églises en temples, quand une. fois elle vit son pays résolu à «vouloir son vouloir». (Olhagaray.)
Sa mère avait laissé les doctrines de la Réforme se répandre dans le Béarn : c'est sous ses auspices que Lefèvre avait traduit la Bible et Clément Marot les psaumes. Jeanne acheva l'œuvre commencée par la sœur de François F""; et quand, l'année même de la conférence de Bayonne, une assemblée de protestants lui députa Michel de Vignaux, pour la supplier de vouloir procéder entièrement à l'abolition des cérémonies romaines « et régler le pays selon les lois conformes à la Sainte Écriture, et ce contre tous paillards, larrons, usuriers, ivrognes, taverniers, joueurs de caries », elle s'empressa de soumettre ces «remontrances» à son conseil et de publier, par lettres patentes, ces .«âges règlements tout imprégnés de l'esprit évangélique et qui font autant d'honneur à l'intelligence qu'au cœur de cette reine illustre !
Combien ne dut-elle pas aimer ses propres enfants, quel soin ne dut-elle pas mettre à les élever, elle qui témoigna tant de sollicitude aux enfants de son peuple !
Sa vertueuse et savante mère l'avait fait entourer des meilleurs maîtres qui lui enseignèrent le français, le béarnais, l'espagnol et jusqu'au latin et au grec ; afin d'agrandir
son âme, ils l'enlretenaient sans cesse d'actions élevées, de résolutions couragouses.
Us s'appliquaient également à lui apprendre de la vertu, d'abord ce qu'elle a d'aimable pour la porter à l'aimer, ensuite ce qu'elle a de difficile pour qu'elle aspirât à la gloire d'en illustrer sa vie'. En fait de religion, on lui enseigna non pas encore la foi protestante, mais seulement les principes qui y mènent.
Il n'y avait pas de plus délicieuse petite princesse que Jeanne, cette mignonne des rois. Son intelligence se développait sans contrainte comme sa beauté. M. Dargaud, qui excelle à faire les portraits, n'a jamais été mieux inspiré qu'en retraçant celui de la nièce de François F"" : Une décence angélique répandue de son âme sur toute sa personne invitait au respect. Bien que très-simple de manières, elle sentait et faisait sentir la dignité de son rang, qu'elle tempérait par sa bonté. Sérieuse et noble, elle avait cependant un attrait singulier. Son front pensait dans une sérénité lumineuse. Ses yeux étaient pleins de feu et d'éclairs. Son nez aquilin avait une légère dilatation que lui donnait le souffle de la foi ou l'entraînement soit de la rêverie soit de la parole. Sa bouche était ingénieuse, énergique et déjà éloquente , capable d'insinuer la vérité ou de repousser le mensonge. L'expression de cette figure était w)ie sor/e d'iiitrépidité contre l'erreur ou contre le ridicule ou contre la mort.
Aussi était-elle aimée de sa mère ! Un jour, elle tombe malade d'une lièvre ardente qui la conduit aux portes du
1. Les détails qui suivent sout puisés priucipalement dans le consciencieux livre déjà cité de M"« Vauvilliers, Histoire de Jeanne d'Albret. 3 vol. in-S". Cp. aussi l'ouvrage cité d'Olhagaray et la France proteslunCej t. I, article Jeanne d'Albret.
tombeau. Marguerite était alors à la cour de France. A cette nouvelle, elle se précipite dans la première voiture qui se présente, pour se rendre auprès de sa fille. Elle s'arrête quelques instants dans sa maison du Bourg-la-Reine, à deux lieues de Paris: à peine y est-elle entrée, qu'elle entend de loin un courrier ; les sons précipités du cor annoncent l'importance du message qu'il porte. Marguerite n'ose interroger ceux qui l'environnent : Qui voudrait, ditelle, se faire messager de si triste fortune? A genoux dans son oratoire, elle s'abandonne à Dieu. Un moment après, elle voit entrer l'évêque de Seez. «Ah! Monsieur, s'écriet-elle, venez-vous apprendre à une mère dolente la mort de sa fille unique ! » Le prélat la rassure, lui apprend que la jeune princesse est hors de danger et la fait ainsi passer de l'extrême douleur au comble de la joie. — Quand, plus tard, luttant seule contre tous, elle dut laisser sa fille épouser le duc de Vendôme, Antoine de Bourbon, caractère lâche et mou, elle inonda d'un torrent de larmes l'acte de mariage avant de le signer*.
Marguerite ne survécut guère à son frère François P''. « Ils étaient conjoints d'un si éti'oit et si ferme lien d'amour fraternel » que jamais on n'en trouva de pareil.
Jeanne ne put oublier Marguerite. On voit, par une lettre qu'elle écrivit, quinze ans après la mort de sa mère, à la connétable de Montmorency, qu'elle la pleurait encore avec autant d'amertume qu'au premier jour. Ajoutons que ce fut l'un de ses plus gros chagrins, de n'avoir pu assister son père dans les derniers moments de sa vie. Aussi l'appelaiton la bonne fille.
Les détails concernant la naissance de Henri IV sont fort