‹ Les Huguenots du seizième siècleChapitre 95 sur 154 · Bullrlin , t. I . p. 5t · texte numérisé non relu

Bullrlin , t. I . p. 5t

de se dégrader par la lâcheté, Avez-vous donc perdu le sens et le jugement, de préférer une fin honteuse à une mort honorable pour le salut de votre ànie et la gloire de l'Évangile? Pour moi, je suis résolu, non-seulement de mourir pour ma foi et pour la liberté des miens, mais de sacrifier encore à un intérêt si cher et si juste les deux jeunes enfants que j'ai à mes côtés. » Aces mots, il se retira fièrement, laissant Montgoméry couvert de honte et de confusion'. Matignon fit aussitôt ouvrir un feu terrible contre les remparts.

Trois assauts furent repoussés avec succès; mais à un quatrième, Briqueville fut tué sur la brèche et la ville livrée à toutes les horreurs de l'assaut.

Une honnête bourgeoise de Tours, nommée Laglée, montra, avec plus d'intrépidité encore, combien la foi est plus forle que l'amour maternel. Amenée, en 1563, devant plusieurs moines et prêtres, elle confessa hautement sa rehgion « en la confirmant,. nous dit Crespin, par témoignage de l'Écriture, avec telle constance qu'ils ne surent que répliquer finalement, sinon qu'elle était en très-mauvais état. Oui, leur répondit-elle, puisque je suis entre vos mains; mais j'ai un Dieu qui ne me laissera pas. » On la condamna à être pendue. Lorsqu'on lui annonça sa sentence de mort, elle tomba à genoux, remerciant Dieu de l'honneur qu'elle recevait de mourir pour la vérité. « Elle se fit apporter des brassières de drap blanc, continue le martyrologe, et s'accoutra, disant qu'elle allait aux noces. » Sur le chemin de la potence se tenait une de ses parentes qui, lui présentant ses enfants en bas âge, la supplia d'avoir pitié d'eux et de sauver sa vie par une abjuration. C'était la plus terrible

l. France protestante , t. Il, article Briqueville.

épreuve à laquelle on pût soumettre le cœur d'une inèi-e. Un instant on crut qu'elle allait succomber, en voyant ses yeux so mouiller de larmes; mais bientôt: a J'aime bien mes enfants, dit-elle ; mais pour eux ni pour autres je ne renierai la vérité, ni mon Dieu qui est leur père et qui pourvoira à leurs nécessités, auquel je les recommande.» Et elle rendit l'esprit à Dieu '.

La conscience ! cette conscience qui affirme qu'au-dessus des biens les plus précieux de la terre, il y a la fidélité à Dieu et à l'esprit de vérité, c'est elle qu'entendaient sans cesse nos pères du seizième siècle, c'est à elle qu'ils obéissaient. C'est à elle qu'ils voulaient que leurs enfants apprissent;'! obéir. Peuple héroïque !

En 1558, bon nombre de protestants de l'Ouest, remplis de terreur, se sauvèrent comme ils purent, à Sedan, à Genève, en Allemagne, en Angleterre, à Saint-Jean-d'Angely, à la Rochelle. « C'était chose misérable à voir, raconte un historien du seizième siècle, qu'une si triste dissipation des familles et exil de leur pays. Les plus zélés ne voulaient laisser leurs enfants derrière eux, faisant de la conscience de leurs enfants comme de la leur même, jugeant qu'ils en répondraient devant Dieu; cela fut cause que plusieurs (faute d'autre moyen) les emportaient à leur cou^ »

Le chevalier Bernard d'Arros, un des douze barons du Béarn, s'est assuré une place éminente dans l'histoire de cette principauté, tant par sa valeur que par son inviolable attachement à l'Evangile.

Il avait plus de quatre-vingts ans et était frappé de cécité. On lui annonce, en 1573, que Grammont vient, au nom du roi, pour rétablir le catholicisme dans le pays. Le peuple de

1. Fraiice protestante , t. M, p. 218. ■,'. Ibi>l., t. VI, p. 101.

222 ir PARTIE. — LA VIE DES HUGUENOTS.

Pau fond en pleurs. Dos prières publitfues se font; on y porle le vieillard aveugle. De retour, il fait venir son lils : Mon fils, qui t'a donné l'êlre et la vie? — C'est Dieu, Monsieur, par votre moyen. — Or, continue le vieillard, ton Dieu et ton père te redemandent la vie qu'ils t'ont donnée: Dieu qui la peut conserver contre toute apparence et qui , recevant la vie présente pour son service, en a une meilleure en main, qui seule mérite le nom de vie, toute prête avec la couronne de gloire éternelle; ton père qui, si tu meurs, te suivra de près, et après avoir témoigné en terre ta vertu et ton obéissance, témoignera pour toi au ciel et au jugement de Dieu. Va, n'ouvre point les yeux à voir combien te suivent, car ils soiit bons : n'aie point d'yeux non plus pour compter les ennemis, mais seulement pour les frapper de mon épée que Dieu bénira en tes mains. — Après ce dialogue tout antique, le jeune baron reçoit l'épée de son père, puis une accolade et un baiser, ne répond que d'une révérence, et réunit ceux qui se décident à le suivre. Ils furent trente-huit braves pour s'avancer «dans la multitude du château», jouant des mains «à faire sauter les fenêtres aux plus diligents». Ils prennent Grammont, « font mourir tout ce qu'ils peuvent accoster, et puis, ayant repris leur chemin, emmènent de bons chevaux de quoi faire deux bonnes compagnies avec des paysans dessus. Le baron mène Grammont à son pèie qui, devant le prisonnier, dit au fils : Il ne fallait pas amener ce Nicanor: baron, tu as sauvé ton destructeur et le corbeau qui te crèvera les yeux. » (D'Aubigné.)

D'Aubigné lui-même, à qui nous devons la substance du récit qui précède, n'oublia jamais les impressions religieuses de sa jeunesse. A quatorze ans, en 1566, se trouvant à Lyon, dénué de toutes ressources, ne sachant où passer la nuit, il s'arrête sur le pont de la Saône et là,

raconlo-t-il lui-même, «penchant la Iclo vers l'eau puiu' apaiser ses larmes qui tombaient en bas, il lui prend un grand désir de se jeter après elles » , quand « sa bonne nourriture», la pieuse éducation qu'il a reçue lui rappelle qu'il fiiut « prier Dieu ilevant toute action». Or, le dernier mot de toutes ses prières étant: la vie éternelle , ce mot l'effraye. Il crie à Dieu qu'il l'assiste en son agonie! Puis, tournant le visage vers le pont, il aperçoit son cousin germain qui précisément était en route pour Genève, où il allait porter de l'argent au jeune homme désespéré'.

Un dernier trait encore, touchant une mère que nous avons eu plus d'une fois occasion de nommer, M""^ de Mornay. Avant de commencer ses Mémoires, c'est à son fils qu'elle s'adresse. Elle écrit, pour lui, des lignes où palpitent l'amour maternel et la plus fervente piété. « Dieu m'est témoin que, même avant votre naissance, il m'a donné espoir que vous le serviriez ; et ce vous doit être quelque arrhe de sa grâce, et une admonition ordinaire à votre devoir. En cette intention nous avons mis peine, votre père et moi, de vous nourrir soigneusement en sa crainte que nous vous avons, en tant qu'en nous a été, fait sucer avec le lait, avons eu soin aussi, pour vous en rendre plus capable, de vous faire instruire en toutes bonnes lettres et, grâces à lui, avec quelque succès, afin que vous pussiez non-seulement vivre, mais même reluire en son Eglise.... Maintenant je vous vois prêt à partir pour aller voir le monde, connaître les mœurs des hommes et l'état des nations »

Ne pouvant suivre son fils de l'œil, la digne mère veut que ces lignes du moins le suivent partout, qu'elles soient comme sa propre voix lui rappelant sans cesse son désir de

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