Ibid., t. VI, p
Pau fond en pleurs. Des prières publiques se font ; on y porte le vieillard aveugle. De retour, il fait venir son fils : Mon fils, qui t'a donné l'être et la vie ? — C'est Dieu, Monsieur, par votre moyen. — Or, continue le vieillard, ton Dieu et ton père te redemandent la vie qu'ils t'ont donnée: Dieu qui la peut conserver contre toute apparence et qui , recevant la vie présente pour son service, en a une meilleure en main, qui seule mérite le nom de vie, toute prête avec la couronne de gloire éternelle; ton père qui, si tu meurs, te suivra de près, et après avoir témoigné en terre ta vertu et ton obéissance, témoignera pour toi au ciel et au jugement de Dieu. Va, n'ouvre point les yeux à voir combien te suivent, car ils sont bons : n'aie point d'yeux non plus pour compter les ennemis, mais seulement pour les frapper de mon épée que Dieu bénira en les mains. — Après ce dialogue tout antique, le jeune baron reçoit l'épée de son père, puis une accolade et un baiser, ne répond que d'une révérence, et réunit ceux qui se décident à le suivre. Ils furent trente-huit braves pour s'avancer «dans la multitude du château», jouant des mains «à faire sauter les fenêtres aux plus diligents». Ils prennent Grammont, « font mourir tout ce qu'ils peuvent accoster, et puis, ayant repris leur chemin, emmènent de bons chevaux de quoi faire deux bonnes compagnies avec des paysans dessus. Le baron mène Grammont à son père qui, devant le prisonnier, dit au fils: Il ne fallait pas amener ce Nicanor: baron, tu as sauvé ton destructeur et le corbeau qui te crèvera les yeux. » (D'Aubigné.)
D'Aubigné lui-même, à qui nous devons la substance du récit qui précède, n'oublia jamais les impressions religieuses de sa jeunesse. A quatorze ans, en 1566, se trouvant à Lyon, dénué de toutes ressources, ne sachant où passer la nuit, il s'arrête sur le pont de la Saône et là.
raconte-t-il lui-même, «penchant la tête vers l'eau pour apaiser ses larmes qui tombaient en bas, il lui prend un grand désir de se jeter après elles», quand «sa bonne nourriture » , la pieuse éducation qu'il a reçue lui rappelle qu'il faut «prier Dieu devant toute action». Or, le dernier mot de toutes ses prières étant: la vie éternelle , ce mot l'effraye. Il crie à Dieu qu'il l'assiste en son agonie! Puis, tournant le visage vers le pont, il aperçoit son cousin germain qui précisément était en route pour Genève, où il allait porter de l'argent au jeune homme désespéré \
Un dernier Irait encore, touchant une mère que nous avons eu plus d'une fois occasion de nommer, M""^ de Mornay. Avant de commencer ses Mémoires, c'est à son fils qu'elle s'adresse. Elle écrit, pour lui, des lignes où palpitent l'amour maternel et la plus fervente piété. « Dieu m'est témoin que, même avant votre naissance, il m'a donné espoir que vous le serviriez ; et ce vous doit être quelque arrhe de sa grâce, et une admonition ordinaire à votre devoir. En cette intention nous avons mis peine, votre père et moi, de vous nourrir soigneusement en sa crainte que nous vous avons, en tant qu'en nous a été, fait sucer avec le lait, avons eu soin aussi, pour vous en rendre plus capable, de vous faire instruire en toutes bonnes lettres et, grâces à lui, avec quelque succès, afin que vous pussiez non-seulement vivre, mais même reluire en son Église.... Maintenant je vous vois prêt à partir pour aller voir le monde, connaître les mœurs des hommes et l'état des nations....»
Ne pouvant suivre son fils de l'œil, la digne mère veut que ces lignes du moins le suivent partout, qu'elles soient comme sa propre voix lui rappelant sans cesse son désir de