I. Bulletin, t. IV, p. 328 et suiv
profanes, ne me saurait nier que telles choses n'aient toujours précédé les ruines des empires et monarchies. Je sais bien, Madame, qu'il y en aura qui se moqueront de moi, voyant cette lettre, et qui diront que je contrefais le prophète ou le prêcheur. Je ne suis ni l'un ni l'autre, puisque Dieu ne m'a point appelé à cette vocation. Mais je dirai bien avec vérité qu'il n'y a homme dans le royaume, de quelque état et quahté qu'il puisse être, qui aime mieux le roi et son royaume que je fais et qui soit plus marri de | voir ces désordres que j'y vois, qui ne peuvent advenir, à \ la fin, qu'à une confusion.»
Défendant ensuite les huguenots au sujet d'une prise d'armes à laquelle ils « furent contraints par nécessité » , le vaillant chevalier ajoute, sans détour: «L'on connaît assez que tout ce qui se fait aujourd'hui n'est que pour tant provoquer et offenser ceux de la religion que l'on leur fasse perdre patience, et de là prendre occasion de leur courir sus pour les exterminer. Mais je ramenlevrai à Votre Majesté ce que je lui ai dit quelquefois, que les opinions de la religion ne s'ôtent ni par le feu ni par les armes, et que ceux-là s'estiment bienheureux qui peuvent employer leurs vies pour servir à Dieu et à sa gloire. Et, outre cela, qu'il n'est rien si naturel que de défendre son honneur, sa vie, ses biens. Et comme le roi trouvera toujours en ceux de la religion une prompte et volontaire obéissance de tout ce qu'ils doivent , aussi vous supplierai-je, Madame, de vous garder du conseil de ceux qui vous ont assez fait connaître qu'ils ne demandent que la ruine de ce royaume ...»
Ici encore reparaît le principe exprimé par les protestants de Lyon : l'âme appartient à Dieu. La conscience est libre de choisir sa foi; il n'appartient à nul souverain de la violenter. Que les indifférents laissent les puissants arrêter
le libre essor de l'âme : les hommes de foi ne cesseront de revendiquer les droits de la liberté en matières religieuses. La Noue fut, plus que personne, ami de la paix; mais avec quelle puissance il sait plaider la cause de l'inviolabilité du for intérieur, quand il s'écrie :
« Je représenterai aussi une autre manière de gens qui indifféremment trouvaient toutes paix bonnes et toutes guerres mauvaises, et quand on les assurait de les laisser en patience manger les choux de leur jardin et serrer leurs gerbes, ils coulaient aisément l'un et l'autre temps : dussent-ils encore aux quatre fêtes annuelles recevoir quelque demi-doîizaine de coups de bâton. Ils avaient, à mon avis, empaqueté et caché leur honneur et leur conscience au fond d'un coffre.
«Le bon citoyen doit avoir zèle aux choses publiques, et regarder plus loin qu'à vivoter en des servitudes honteuses.
« Pour conclusion, en ces affaires ici, la raison nous doit servir de guide, laquelle nous admoneste de ne jamais venir aux armes, si une juste cause et grande nécessité n'y contraint. Car la guerre est un remède très-violent et extraordinaire, lequel en guérissant une plaie en refait d'autres... Au contraire, doit-on toujours désirer la paix, je dis celle qui a présomption de fermeté et qui n'est inique'. »
On ne saurait mieux revendiquer les droits de la liberté spirituelle, ni mieux flétrir ceux qui cachent leur conscience au fond d'un coffre, ni enfin mieux déplorer les malheurs de ces luttes religieuses qui absorbent, en pure perte, les forces vives des nations.
Les huguenots ne furent donc pas des séditieux. Ils ne prirent les armes que pour garaïUir leurs vies (Goligny).
t. Mémoires, etc., édition de :78e, t. XLVII, p. 324.
Mille fois heureux eussent-ils été qu'on leur permît de ne point tirer l'épée contre leurs frères. Que pouvait avoir de séduisant la perspective de défaites presque inévitables? la ruine de leur fortune, des sièges à soutenir, une vie incertaine, des nuits sans sommeil, des fatigues inouïes, voilà ce qui les attendait. Et ils le savaient! Pour tout affronter, il ne leur fallait rien moins que la conviction qu'ils avaient un grand devoir à remplir. Au siège de Sancerre (1573), les assiégés durent «faire bouillir les cuirs, les peaux de cheval et de chien, tout ce qui avait passé par les tanneries et les mains des corroyeurs; les peaux de selles, les étrivières, les cuirs des. soufflets, les ongles et cornes de bœufs, de chevaux et de chiens jetés de longtemps et demi-pourris dans les fumiers». Les ministres, raconte d'Aubigné, portaient, partout où ils pouvaient, aux plus nécessiteux des bouillons faits de cuir et de parchemin. Une fille de trois ans, morte de faim et mise en terre, fut déterrée par sa mère et mangée par ses parents'.... A Dreux, au moment où la bataille allait s'engager, chacun, raconte La Noue, «se tenait ferme, repensant en soi-même que les hommes qu'il voyait venir vers soi n'étaient espagnols, anglais ni italiens, mais français, voire des plus braves : entre lesquels y en avait qui étaient ses propres compagnons , parents et amis, et que dans une heure il faudrait se tuer les uns les autres ! Néanmoins, sans diminuer de courage, on fut en cette manière retenu, jusques à ce que les armées s'ébranlèrent pour s'entreheurter^ ...»
On ne saurait, vraiment, exprimer avec plus d'éloquence l'amère douleur avec laquelle les huguenots demandèrent, au Dieu des batailles, le droit pour eux-mêmes, pour leurs
t. D'Aubigné, Bisloire universelle , t. I, p. COO. 2. Mémoires , elc, édition de ITS^;, t. XLVII, p. 147.
femmes, pour leurs enfants, de pratiquer à l'ombre de leurs foyers les vertus du chrétien.
S'ils coururent au-devi\nt des famines les plus épouvantables, s'ils s'exposèrent à rencontrer, parmi leurs adversaires, des amis de la veille, parfois leurs propres parents, ce ne fut point, on peut le croire, sans de terribles déchirements intérieurs. Qu'on leur accordât franchement laliberté du culte, ils étaient au comble de leurs vœux.
Du temps de la conjuration d'Amboise, Coligny supplia la reine-mère de rétablir la tranquillité dans le royaume en bridant le fanatisme catholique : un édit fut publié en conséquence, mais en même temps le parlement reçut ordre de faire des réserves secrètes qui le rendissent illusoire'. Et ainsi vingt autres fois. Trois ans plus tard, ce grand homme d'État laisse échapper cette plainte toute chrétienne : «C'est trop de pitié que de limiter ainsi certains lieux pour servir à Dieu, comme s'il ne le voulait être en tous endroits^ . y>
Quatre ans se passent. La sanglante bataille de Saint- Denis va se livrer. Coligny élève encore la voix pour demander un pasteur par bailliage, un pasteur par château. «Le roi ni moi ne l'entendons pas ainsi, lui répond le connétable; il n'y a qttune bonne religion, celle du roi. Il ne peut vouloir qu'il y en ait deux dans son État.» On fait aux huguenots quelques concessions, quand la victoire est à eux; mais on déchire les édits rendus, dès qu'on pense pouvoir le faire impunément. On les déclare incapables des fonctions publiques, on fulmine l'interdiction de toute autre religion que la religion romaine, sous peine des biens et de la vie. Il n'y a qu'une bonne religion, leur répond la