I. Bulletin, t. XVII, p
La fin de M'"^ Duplessis-Mornay, racontée par un témoin oculaire, fut digne d'une telle préparation.
Elle n'arriva qu'en 1606.
S'étant «sentie mal», la digne femme refusa de se mettre au lit, d'abord «à cause d'une sienne femme de chambre qu'elle mariait ce jour-là», puis, pour aller au catéchisme.
Cependant, huit jours plus tard, il devenait évident qu'elle «s'abaissait». Aussitôt, son mari lui dit la gravité de son état, car souvent elle l'avait averti «qu'elle voulait savoir sa fin, pour rendre, par la grâce de Dieu, confession de sa foi, jusqu'à son dernier soupir».
Elle «commença à l'embrasser». Et, comprenant que sa mort était imminente, elle dit à son mari «qu'après la connaissance de son salut en Jésus-Christ, elle n'avait de rien
tant remercié Dieu que de l'avoir donnée à lui ; qu'elle
suppliait Dieu de toute son affection de le vouloir de plus en plus bénir. Pour elle , qu'elle s'en allait à lui — ; que son
Rédempteur était vivant ; cela avec une voix forte, des
paroles si solides, que jamais on ne lui avait vu l'esprit
plus entier, ni la mémoire plus ferme». Duplessis répondait de son mieux, mais «la douleur l'engloutissait».
Son heure s'avançant, elle demanda qu'on parlât plus haut. Tant qu'elle put se faire entendre, elle prononça de saintes paroles, et finit en sanglotant: 0 Jésus, jusqu'au dernier soupir.
En toute cette angoisse, M. Duplessis ne l'abandonna point, et quand, suffoqué par la douleur, il se retirait dans quelque coin de la chambre, elle le demandait : il accourait, lui tendant la main et lui témoignant, par quelque mot, combien sa douleur était grande*.
I. Discours de la mort de dame Charlotte Arbaleste. Saiiinur, 1606. iNous avoiiri eu cutrc les mains le magnifique exemplaire qui se trouve à la bibliothèque Mazarine {n° 1 '2,686 A).
La mort de Duplessis-Mornay ne fut pas moins édifiante. «Nous le vîmes, dit l'un de ses biographes, aumilieu de la mort posséder fermement la vie, et jouir d'un plein contentement où tous hommes s'effrayent ordinairement.»
Quand on lui annonça qu'il n'y avait plus d'espoir, lui, sans s'émouvoir aucunement, avec un visage et un esprit pleins d'assurance: «Oui, dit-il, est-il vrai? J'en suis trèscontent. Et premièrement pardonne de bon cœur à tous ceux qui m'ont fait ou procuré du mal, et prie Dieu qu'il leur pardonne et qu'il les amende.» Puis, il éleva la main sur sa tête et s'écria trois fois : Miséricorde !
Ce ne furent, au château de la Forêt, qu'aumônes et prières. Le vieillard mourant laissa pénétrer dans sa chambre les gens accourus du village voisin, leur disant à tous, de chrétiennes paroles. Vers le milieu du 9 novembre (1623) il se fit lever, voulant, disait-il, mourir debout. Alors, il commença tout haut sa confession de foi. Mais ne la pouvant achever, il se leva de dessus une chaise où il était assis, et dit au pasteur: «J'ai un grand compte à rendre, ayant beaucoup reçu et peu profité.» Il bénit ensuite ses filles, ses gendres, ses petits-enfants, ses serviteurs, «Soyez, dit-il, bénis par un mourant dont la bénédiction sera ratifiée par celle de Dieu. Durant ma vie, je n'ai eu que la gloire de Dieu pour but. Ceux qui m'ont connu , savent assez que si j'eusse voulu m'en proposer d'autres, il m'eût été aisé de parvenir à de grands biens et de grands honneurs.» — «Priez Dieu, dit-il ensuite au pasteur, qu'il dispose de moi.» Il parla quelque temps encore. On l'entendit murmurer: «Je ne suis pas ennemi de la vie, mais j'en vois une beaucoup meilleure que celle-ci. Je me retire de la vie, je ne m'enfuis pas. J'ai combattu le bon combat, j'ai parachevé la course, j'ai gardé la foi.»
M"^ de la Tabarière, sa fille, étant arrivée avec ses en-
fants, Duplessis fit de nouveau réunir toute sa famille, et lui dit : «Je vous recommande l'union et l'amitié fraternelle, pour posséder en paix l'héritage et le nom que je vous laisse. » Il prit les mains de tous' et les pressa sur ses lèvres. «Minuit sonnait à l'horloge du château , lorsque la parole lui manqua'.» Ainsi mourut ce huguenot qui vit, pendant quelques années, les hommages de l'Europe entière se tourner vers lui.
Quelques années plus tard, mourait un vieillard de soixantedix-neuf ans, l'un des plus illustres représentants du vieux parti huguenot, d'Aubigné, qui s'était composé lui-même l'épitaphe suivante :
«Au nom de Dieu très-bon et très-grand. Voici, mes chers enfants, ma dernière volonté et mon dernier souhait, pour que vous goûtiez la douceur du repos que je vous ai acquis avec beaucoup d'inquiétudes par des moyens honnêtes et légitimes, malgré les orages contraires qui me menaçaient de tous côtés : vous jouirez de ce repos si vous servez Dieu et si vous suivez les traces de votre père; si vous ne le faites pas, le contraire ne saurait manquer de vous arriver. C'est votre père, qui vous a été deux fois père, qui vous le recommande, par lequel et non pas duquel vous avez reçu l'être et le bien-être; c'est ce qu'il a voulu écrire pour vous être une attestation honorable si vous êtes héritiers de ses études, et pour vous être un reproche public si vous dégénérez.» Epitaphe quelque peu bizarre, mais où l'on ne saurait méconnaître la noblesse des sentiments, la fermeté de la foi, les vives lueurs de l'espérance*!
Bèze, cet autre vaillant champion de la cause protestante, mourut, en 1605, «aussi sain d'esprit qu'il eût jamais été.
t. De Licques, p. 706. France protestante, t. VII, article Duplessis- MORNAY, etc.