‹ Les Huguenots du seizième siècleChapitre 94 sur 163 · Histoire de Ph. de Mornay, p · texte numérisé non relu

Histoire de Ph. de Mornay, p

Le mariage se fit. Elle demanda à son époux un cadeau de noces qui ferait sourire mainte jeune épouse, mais qui met en parfaite évidence tout le sérieux, toute la profondeur de ce beau caractère de femme. C'est «à sa requête» qu'il composa son Traité de la vie et de la mort, dont voici le charmant début' :

« C'est un cas étrange et dont je ne me puis assez émerveiller, que les manouvriers, pour se reposer, hâtent, par manière de dire, le cours du soleil; que les mariniers voguent à toute force pour arriver au port, et, de si loin qu'ils découvrent la côte, jettent. cris d'allégresse; que les pèlerins n'ont bien ni aise, tant qu'ils soient au bout de leur voyage; et que nous, cependant, qui sommes en ce monde attachés et liés à un perpétuel ouvrage, agités de continuelles tempêtes, harassés d'un si scabreux et malaisé chemin, ne voyons toutefois la fin et le bout de notre tâche qu'à regret, ne regardons notre vrai port qu'avec larmes, n'approchons de notre gîte et paisible séjour qu'avec horreur et tremblement.

«Cette vie n'est qu'une toile de Pénélope ; une mer

abandonnée à tous vents....; un voyage fâcheux par gelées et par chaleurs extrêmes, par raides montagnes et par précipices, par déserts et par brigandages.

«Ainsi en devisons-nous en faisant notre besogne, en tirant à cet aviron, en passant ce misérable chemin. Et voilà néanmoins, quand la mort vient mettre fin à nos travaux, quand elle nous tend les bras pour nous tirer au port, quand après tant de dangereux passages et de fâcheuses hôtelle-

t. J'ai sous les yeux l'édition de 1576 {Excellent Discours de la vie et de la mort, par Ph. de Mornay, gentilhomme français, p. 17-19). Ce volume est du nombre des livres de choix que Lesloile emportait à la campagne.

ries, elle nous veut mener à notre vrai domicile, au lieu de nous réjouir, de reprendre cœur à la vue de notre terre, de chanter en approchant de notre bienheureux séjour, nous reprendrions (qui nous voudrait croire?) notre besogne, nous reguinderions la voile au vent et rebrousserions volontiers notre chemin. Plus il ne nous souvient alors de nos peines; nos naufrages et périls sont oubliés, nous ne craignons plus ni le travail ni les brigands. Au contraire : nous appréhendons la mort comme une peine extrême , la redoutons comme un écueil , et la fuyons comme un brigandage.

«Nous faisons comme les petits enfants qui se sont plaints tout le jour et, quand on leur amène le médecin, ne sont plus malades; comme ceux qui toute la semaine auront couru les rues du mal de dent, et, quand ils voient le barbier qui la vient arracher, n'ont plus de douleur; comme ces douillets et délicats qui, en la douleur poignante d'une pleurésie, se plaignent, s'écrient, n'ont point de patience après le barbier, et quand ils lui voient aiguiser sa lancette pour couper la gorge à la maladie, retirent le bras et se recachent dedans le ht, comme s'il les voulait tuer euxmêmes

«Et d'où nous vient cette foKe et simplicité?

«Nous ne savons que c'est ni de vie, ni de mort. Nous craignons ce qu'il faudrait espérer, et souhaitons ce qu'il nous faudrait craindre. Nous appelons vie une mort continuelle ; et mort, l'issue d'une mort vivante et l'entrée d'une vie éternelle »

N'est-ce pas là une page ravissante où Mornay livre à sa jeune femme son âme tout entière, au début de leur carrière commune? On regrettera peut-être que le style ne soit pas moins abondant, les antithèses plus rares; mais que de comparaisons frappantes, les unes familières, les

autres élevées , et surtout que de nobles pensées dans les quelques lignes que nous avons transcrites !

Au foyer de la famille, la Bible, avec quelques livres d'édification, occupait (nous l'avons dit) la place d'honneur. Celle de Duplessis-Mornay, décrite par le Bulletin\ est un document historique du plus haut intérêt. C'est un gros volume, de l'édition de la Rochelle (1 606), relié en maroquin rouge, doré sur tranche. Parmi les prières on remarque : (( l'exercice du père de famille et de tous ses domestiques pour prier au matin, devant que de dormir, etc.». Sur le plat, recto, on lit:

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