LA FEMME
Elle est le grand miroir où s'allume l'amour
Du monde
Un œil dansant Sur la mer
Dans le sang Bourdonnant
Couronnons-la
Vertes odeurs Baisers trop chauds
Abeilles et ra^'ons
Regards
Sacrons les Yeux
Les idées éparses de l'homme dansent dans la cité Les clairs outils lancent des flammes claires
La vaste odeur du blé
l'odeur de l'avenir
Dans les brumes du port
L'accablement heureux du soleil sur les dalles
Tout le plaisir ardent qui baise sur le cœur
Et sur les flots
les voyageurs surpris les enfants éblouis
Le sombre enlacement de la misère, mère plus tragique de ces baisers plus noirs
et pour elle, par elle
les richesses L'ART Enlaçons la femme à l'art, peignons la vie à fresque, bâtissons nos Idées
La cité
Sacrons les Yeux
=^jji(==
Il n'est plus qu'un seul Chœur. L'imivers entier danse, dans le soleil et dans la pluie, un seul chœur autour de mes yeux
avec la femme contre moi et dans ses grands cheveux brasillants qui me couvrent je touche le soleil avant de le créer Il fut un couple
Ainsi
J'étais dans la nature un essaim de désirs, de regards sans rayons, sans âme, qui cherchaient. Elle était dans mes bras ce monceau de ra3-ons, ce miel, cette clarté
Ses cheveux sur mes mains Sur les mains de l'Aveugle, du Sang noir, de la Nuit un torrent
Et j'entendis chanter les sources avec son rire dans mes mains
les oiseaux les rosiers ses lèvres sur mes yeux
un tiède cœur qui bat un murmure mouillé
Lorsqu'elle me quittait, j'entendis la vaste nuit descendre sur la forêt
et sans elle des êtres, comme moi, de grands êtres marchaient dans la pluie
dans le vent dans l'existence vague et le silence obscur et c'étaient les Saisons, la brasillante nuit, le sang bleu de l'espace et tout ce que je vis, une aube, dans le soleil
avec la femme contre moi ses cheveux sur mes mains Ainsi
Il n'est plus qu'un seul Chœur. Toutes les créatures dansent, dans mes regards, un seul Art autour de mes yeux
avec le monde devant moi et dans les purs hémicycles, au cœur des S3'mphonies, sur les corps et les toiles, je répands le soleil que je sculpte des yeux
une Idée contre moi
ses cheveux sur mes mains Je sculpte le soleil
Il n'est plus qu'un seul Chœur, mais mille Chœurs innombrables avec Dieu contre moi
Le soleil entier danse et Dieu autour de lui Tout autour de mes yeux
Les étoiles ( Ecoute, écoute-nous Regarde
Les atomes ( Viens. Écoute au fond de toi. Regarde
Le vent l Comment ne vois-tu pas mon âme scintillante Les Idées < Nous sommes comme toi nous qui t'enveloppons Le souffle de l'Esprit ( Regarde
L'univers l Regarde. Je suis là. Je veux vivre. Partout
Dieu < Je suis le jour
L'esprit de Dieu ( Regarde
Si j'ouvrais tous mes 3'^eux
je verrais le m^'stère éthéré, les tempêtes de Dieu
jusqu'à l'âme
l'amour
le même monde encor sans doute le même si j'ouvrais tous mes yeux
non Rien ne peut arrêter le regard
que lui-même
Si j'ouvrais tous mes yeux !
Les grands muscles à nu du s^'stème du ciel Tressailliraient sous ma caresse. Les couleurs sont des déesses. Les couleurs sont des dieux que nous re-
Les plus heureux des dieux sont les belles couleurs. [connaissons.
Plus je regarde, plus je me sens regardé regardé par dedans
Les étoiles \ Un seul Chœur innombrable, un tourbillon d'abeilles dans les ruches de Dieu Les Idées f Un essaim de désirs, les regards de ton âme, tes sens tourbillonnants, le Feu
les yeux fermés i Aux branches enflammées Les yeux qui s'ouvrent | du grand Arbre du monde, aux branches embrumées
Les yeux ouverts ' Pend l'aurore sanglante, la ruisselante peau du Satyre écorché, ce qui reste de Dieu,
[le soleil Les Yeux seuls sont vivants
Le poêle : Ah! dans les brumes de la Guerre, ce que j'ai vu, ce que je vois... Ce grand sacre du Feu. Les Yeux !...
J'étais ce couple. Je fus ces yeux qui s'ouvrent sous la couronne des obus
avec la femme contre moi
ses cheveux sur mes mains
Premier matin de l'Homme ! Nous, la Guerre] Nous, le monde! La Guerre ouvre les yeux. J'ai vu... Je n'ai plus peur de mes délices. Ma volupté m'a pris les 3'eux. La noblesse de l'Homme est dans le seul plaisir. Tout le plaisir de l'Homme est dans ses yeux
victorieux... Etre vainqueur, c'est voir.
Une Clarté sur mes genoux, j'ai vu. La Guerre ouvre les yeux... J'ai vu.
Entre mes jambes cntr'ouvertes le grand corps fin, l'essaim brûlant Contre ma poitrine la face, la bouche offerte, les 3'eux brûlants Et le& mains qui cherchent et les étreintes
le monde comme les souffles du printemps
Sous la couronne des obus, sous la couronne
Devant l'immense mur de brumes rayonnantes qu'à coups de rêve le canon
crève et retisse.
Dans le grondement des planètes, en sentinelle, seul, à la proue éternelle,
en avant de l'armée.
J'ai vu,
une flamme sur mes genoux, son rire dans mes mains J'ai vu
Du fond de la terre, les marbres, dans une aurore sombre, les Cavaliers éclatent au galop. Entre les blancs chevaux les pures Jeunes filles, les candides abeilles et les lisses étoiles. EUes portent des fruits. La frise se déroule autour du Temple heureux, sur le fronton doré. Et c'est dans la lumière L'acclamation première, les lentes panathénées... Phidias sculpte la paupière, Sophocle le regard.
Les Trois, impassibles et tendres,
avec ce tourbillon qu'apaise un sein plus beau que la nuit enlacée au jour.
Sur leurs larges genoux bercent l'Homme naissant.
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Des cris de soie, un fleuve de caresses. De chatoyants jardins au milieu de profondes moissons
Q,uc le chant creuse. 11 n'est pas de plaisir plus chaud que la lumière bue à travers la chair
Et dans ce vaste vin qui ruisselle des toiles. 11 n'est pas de chair plus lyrique, Véronèsc, que la
Caresse des couleurs. Dans ces greindes nymphes dansantes on s'empare du monde et de la chair du ciel.
Et l'une, dans la paix des gerbes,
l'autre, croulant rosier aux flancs blancs du taureau, et l'autre, échevelée, et toutes Sur leurs seins, dans leurs yeux, bercent l'Homme vainqueur.
Rembrandt répond à Léonard. Diircr, strict et pieux, écoute. C'est dans leur sang, eux, qu'ils contemplent.
Pour peindre, tel qu'il est, splcndide et rayonnant, le monde en proie aux voluptés, le monde
Du Plaisir triomphant, la Vérité, pour voir il faut que d'autres souffrent. Ceux-là.
Compte les poils du lièvre et les cils de l'extase. Les grands Triomphes empourprés bondiront — de tes pleurs.
Pâle d'extase agonisante,
dans la sérénité de son ciel en haillons, sous SCS grands Anges ténébreux.
Le Pauvre sur son cœur berce l'Homme soufl"rant.
Mets ta tempe contre ma tempe, ô mon âme, raconte-moi...
L'Ame : En ce temps-là, tes yeux disaient à mes prunelles : « Nous sommes le frisson
Des Sources éternelles. Le monde est le miroir de nos sens attentifs... O couleurs — c'était moi —
Qui naissez dans les races en pleurs, un ciel vécu s'abîme, un autre Homme commence.
Et nous vo^'ons, mon cœur, vivre à même la fresque où j'étais près de toi, dans le ciel, emmurée.
Les beaux murs bleus du cimetière,
le baptistère, et cette couronne de lys, cette prairie élyséenne Au bord de leurs doigts joints bercent l'Homme amoureux.
Le poète: Mais les grands tourmentés, les clairons de l'abîme, les rosiers tourno^-ants, les cœurs toujours bandés Comme l'arc d'Apollon, la Joie et la Douleur ensemble, qui couchèrent la Nuit dans le marbre et le Jour Dans l'éclatant linceul, les Maîtres des Couleurs, de la Pierre et du ciel, Tintoret, Michel-Ange,
Pour sacrer l'Ame en feu, l'Homme aux bûchers de Verdun, pour me sacrer, c'est vous.
Des ruisseaux -de sang étincellent,
la fournaise ruisselle aux mains des Anges noirs, dans la prairie élyséenne Se dresse, plein de nuit, l'Homme qui berce Dieu.
O mon âme, mon âme, regarde...
Sculpte à ton tour. Dis-moi...
Il est candide. Il est sublime. La mâchoire serrée, le casque jusqu'aux yeux.
Deux sillons, pleins d'éclairs, labourent sa maigre joue aux poils boueux.
Ses mains énormes serrent la Ij're, non, le fusil où tonne la Raison. Il rit.
Il est noir, dans la neige sanglante, de la tête aux pieds, il est noir et pur. Le monde pèse
Dans son sac. La .Vérité dans ses cartouches. Et tous ses rêves dans son vin. Il va.
Il rampe dans la boue, il s'agenouille. Il vise et tire, la tranchée est un enfer de dieux.
Il s'auréole de grenades. Et quand, deux mille cœurs, il devient Régiment
Il peut tomber, il est ce Clairon d'or qui chante, ce pan de terre qui flotte au ciel. Il meurt.
J'ai chanté le sacre des Yeux.
L'AME AUX TRANCHEES.
A GABRIELE DANNUNZIO
Tu as combattu avec Dieu.
Genèse, xxxii, 28.
...hi otç yàp .
/apiç -J) yÔGvîa ^ûv' àxôxstTai, :tsv6£ÏvoÙ xpTj'véfiSdiç vâc.
Sophocle, Œdipe à Colone.
=^Sè=
O mon corps, ô mes yeux, ma bouche, pourquoi vivons-nous?
La vie et la mort sont là, visibles sont là, terribles
pourquoi vivons-nous?
Ah ! pourquoi vivre et pourquoi mourir
si ce n'est, ô mon cœur, pour mieux t'épanouir?
Dans tes sanglantes mains, ô toi qui me recrées, cueiUeras-tu mon âme,
La fleur de flamme, la sombre et l'éclatante fleur
De mes yeux, et de mon cœur?
Le clair de lune ardent, un hiver radieux a chassé les nuages.
Sur les chemins gelés des Anges ténébreux poussent les attelages,
Verdun fume, le ciel emporte Douaumont dans un roulement noir.
Fait de neige et de brume un Ange, dans mon cœur, près de moi, vient s'asseoir.
Ah! que suis-je. Seigneur? Un flocon dans l'hiver, un cri dans la bataille.
Un homme dans l'humanité, rien.
Rien, Seigneur, rien à moins que soufflant sur ma bouche et soufflant sur mes 3^eux
Votre esprit me possède, à moins que me mêlant au rêve des aïeux
Vous me sauviez, Sauveur, du scepticisme étroit, du doute sacrilège...
A moins qu'un Messager de votre Paradis, ce tourbillon de neige.
Ce grand rire de feu... Rien. L'obus s'est éteint. Le silence tressaille.
Un grand silence plein de morts... Rien.
La boue qlacée : Va, creuse plus avant. Aux racines de tout : moi, néant. Sois sceptique. Jouis de tout, mais sois de tout insatisfait. Voilà le pathétique. La frénésie est à ce prix. A ce prix l'innocence de la vie...
Les étoiles : Regarde-nous, regarde et dis-nous d'où te vient cette immortelle envie
De toujours vivre plus... Les milliards de regards fixés sur ta bataille — Nous vois-tu? — ne seraient-ils donc rien?
Mes armes ' Le sang sacre comme un baptême Mon pain | Sous la neige le blé croit
Mon vin ( Au soleil, au Sauveur, à l'immortel Eté
Mes armes .
Mon pain ] •, C'est la mort que notre vie aime
Mon vin f
Mes armes l
Mon pain |
Mon vnN '
L'incorruptible sang de toute volupté Elle seule, la mort boit
Homme, emplis ta coupe blême
De toutes les terreurs dont ta splendeur s'accroît Je suis un ciel ensanglanté
La tranchée ( Comme la lune luit doucement sur la neige Un amant
Sous quel baiser la nuit vient-elle de pâlir
Un AUMONIER ' Sans linceul et sans croix, ô morts sans nom, que n'ai-je quelque psaume aussi blanc où
(vous ensevelir
La tranchée l Laissez-moi me pencher plus près de votre bouche du moins, jusqu'à, ces mots qu'une ombre vient
Un amant < Lorsqu'à demi dressés sur votre dure couche [geler
Un AUMONIER ( Les yeux fixes, ô morts, vous semblez m'appeler
La TRANCHÉE [ Cœurs attisés à tous vents
Un amant Laissez-moi me pencher plus près de votre rêve, jusqu'à votre âme
Un AUMONIER ' L'harmonieuse Paix dontl'aube en vous se lève en aviez-vous l'amour, quand vous étiez vivants
Et l'un a répondu : « Durant toute une nuit quand Jacob avec l'Ange Combattit comme nous... »
Mais son âme se tord en un hoquet de fange Spectre et corps. Dans la neige.
Je m'écroule avec lui à genoux
ô mon corps, ô mes yeux, ma bouche
La doue : Seigneur, Esprit voilé, la guerre est sacrilège Les étoiles : Disent ceux que la Paix ne visitera pas
Comme fond, ô mon Dieu, la trace de vos pas !
C'est mon heure de veille... Viens avec moi. O belle, ô dure, mystérieuse, toi que je veux aimer.
Pour mieux te vaincre, la tranchée à nos pieds sommeille, sur ce sac-à-terre assieds-toi.
Ange gardien, ou forme immortelle de mes morts, la vague ébauche se dessine, sur la neige.
Es-tu mon âme? Es-tu? Surhumaine, ou divine, faite d'extase ou de remords?
Bouche à bouche, tu me murmures... Les mots échangés fondent en nous avec la brume.
Mais pleins d'amertume, clartés trop pures, de quel Evangile neiges?
O mon corps, ô mes yeux, ma bouche, ah! neiges, cachez-moi, cachez Ce visage ' Q,ue la faim prend pour moi, ce soir...
Faim de néant ? Faim de courage ?
Console-moi, mon désespoir.
Ne suis-je pas, dans la misère De mon pauvre être à tous livré.
Assez suffoqué de m3'stère.
De stupeur assez enivré?
Des mains sanglantes de la guerre N'ai-je pas reçu, tout l'hiver.
Un pain noir qui ne nourrit guère.
Une eau boueuse, un vin amer?
JKes compagnons endormis :
Nous avons passé des nuits blanches Nous sommes, sous un tas de gerbes. Dans les joncs de mares putrides
Au fond d'une étable tassés. Des jours entiers, restés tapis, Nous enfonçant jusqu'aux genoux
A quelque maigre feu de planches Pâles de soif, mâchant des herbes. Nous avons ri, langes splendides.
Dégelant nos pieds crevassés. Dévorant des bribes d'épis. Aux obus qui pleuvaient sur nous.
Nous avons cherché la Victoire... Où se cache-t-elle.
Dis-moi...
Et repassant la Meuse noire, elle me crie : « Au fond de toi... »
Un firmament glacé
Un firmament glacé verse sa sombre houle
Sur la plaine où la Meuse a des plis de linceul.
Contre un pont écroulé je veille, droit et seul...
Un attelage obscur, là-bas, vers Fleury roule.
■3 — iSf ' »•
Là-haut, le Chariot s'embourbe dans la nuit. Les joncs brûlés ont des éclairs de baïonnettes. Mais les vents furieux, où tanguaient les planètes, Se sont couchés. Silence pâle de minuit.
sont-ce bien des fantômes?
Et du bord des talus je me sens contemplé par des regards sans yeux
Dans mon cœur anxieux mj'stérieusement frôlé par des cœurs d'hommes
Vers qui tâtonnez-vous, en mendiant un corps, Vains souffles, pauvres mains sur le néant crispées? Bouches qui murmuriez : « O fêtes, épopées ! » Vous mordez l'herbe noire où s'enfoncent les morts.
cadavres qu'enveloppe Pour recoudre avec vous le lambeau des songes déchirés
O frères, vous aurez toutes les jeunes mains de la nouvelle Europe
Ah ! je sais, comme moi, tout bourdonnants de sève. Vous livriez au soleil un torse frémissant : Sinistre, maintenant, la lune qui se lève Essuie à votre joue une larme de sang.
De vos regards vitreux que la neige éclabousse Que cherchez-vous du fond de nos songes souillés? La vaste Humanité, d'une paupière douce, A-t-elle clos vos 3'eux, entre ses cils mouillés ?
Les herbes / Nous sommes là, le blé qui pousse, le blé de Dieu, le pain de France
Les eaux l Buvez notre âme pure
Les champs \ Le corps tombe à la terre Les clochers ) et l'esprit à l'Esprit
Les villes i Nous sommes là, dans l'outil, l'argile, le feu, s'accroît la sainte expérience
Les ports \ Oh ! quelle âme, quelle aube inonde nos mâtures
Les champs l Priez... L'aube attendue
Les villes ' Est en marche, ô Travail, ô Paix que nous aimâmes
Les étoiles ' A genoux, ô vivant, voici l'aube des morts qui monte dans vos âmes.
Du côté de Verdun, en hésitant un peu,
Quelque chose de pur, quelque chose de bleu.
Souffle, rayon perdu d'une aube souterraine.
Un soupir cristallin vient du fond de la plaine.
On dirait que la brume au bord du ciel se plaint
Et qu'aux cils de la nuit perle un regard trop plein.
O doux morts, c'est Favro qui, pour vous, dans la boue,
A pris sa pauvre flûte et, le cœur triste, joue.
Il est là, loin de nous, dans ses songes no^'é.
Revoyez le clocher, revoyez le foyer.
Des images d'amour, qu'un vent de deuil enfièvre,
Sous ses cils abaissés débordent de sa lèvre.
Son fusil à ses pieds dort dans l'ombre... Il est loin.
Mais le frêle roseau qui rayonne à son poing
Pleure avec tant de foi contre sa bouche sombre
Que nous voyons la Paix guider ses doigts dans l'ombre.
Les troncs d'arbres morts / Jamais plus, jamais plus, pleins de nids, au printemps
La neige l Le cimetière blanc agenouille ses tombes
Les routes gelées j Les canons bondissants sont pleins d'anges de feu Les maisons écroulées j Jamais plus, jamais plus de berceaux
Les trous d'obus I Haletants, des astres dans nos âmes tombent
Les villages en ruines \ Jamais plus nos clochers, dans son dimanche bleu, jamais plus ne verront revenir
[le bon Dieu
Les champs ( Priez... Ils reviendront les beaux blés du dimanche
La neige s Ils poussent sous la terre blanche
Les étoiles ' Priez... Les morts heureux moissonnent en chantant les champs conquis de Dieu
La lune, obus perdu, s'enfonce dans la nuit. Ah ! qui déchirera ce froid noir de ma tête ? A deux pas de mon cœur, sur la neige qui luit. Aux pieds glacés du vent l'ombre de Dieu s'arrête.
Toute ma vieille vie au creux froid de ma main
N'a pu se disperser au souffle du fantôme...
Une armée agonise... Où serons-nous demain?
Comme est pesant, mon Dieu, le cœur léger d'un homme !
^,îiB=
Dieu, ton Dieu, l'as-tu vu? Je l'entends respirer. Le sommeil de l'armée où tâtonne un grand rêve Au ciel agonisant voit Jésus s'azurer. L'haleine de la nuit est pleine de travaux. Sous les obus les toits, et mes doutes, s'écroulent, mais l'âme de la France se lève. Tous ces piétinements d'hommes et de chevaux, ces autos, ces canons qui roulent. Que cherchent-ils ? Vers quel néant. Seigneur, ces morts errantes roulent ?
Ah ! c'est vers vous, Sauveur !
La Guerre est votre soeur. Elle sauve, elle e.xalte. Entraîné sans savoir. Je me heurtais partout aux choses de la terre. A la joie il faut un but clair. La paix brûlante au cœur, les genoux dans la boue, ah ! pourrai-je entrevoir. Comme ces morts, Sauveur, dans un torrent d'éclairs, le beau grand Drame qui se joue Là-haut, en-bas, en nous, autour de nous, partout, et dont le vent brûle ma joue ?
Suis-je encor trop vivant ?
Je ne me plaindrai pas. Q,ue la mort sur mes veux mette un pouce de marbre. Les vents verts du printemps, en m'éveillant tout bas, me berceront au cœur d'un arbre. jMais le meilleur de moi, ce que j'ignore encor, toute ma substance immortelle. Je l'entends, je le vois, comme si j'étais mort... Que l'âme de la Guerre est belle! La Guerre est votre sœur, Créateur, Destructeur ! Que l'âme de la Guerre est belle !
Quel vaste songe je respire...
Je n'ai pas pris la garde seul.
Est-ce Homère, Dante ou Shakespeare ?
Je sens dans l'ombre un sombre aïeul.
Une mémoire m'enveloppe.
De grands vers m'approuvent tout bas...
Tous les vieux rêves de l'Europe Sont là, penchés sur nos combats.
Deux troncs d'arbre font ma guérite.
Mon fusil me brûle les mains.
Les yeux glacés, la lune hésite A la croisière des chemins.
L'horizon s'élargit encore Par delà mon âme, où ce soir J'entends tonner le pouls d'aurore De quelque universel espoir.
Les nourrices étincelantes Se ruent partout, la torche au poing.
De quelles fêtes aveuglantes Vais-je être le tremblant témoin ?
Ce soir, des rumeurs de bataille Semblent tomber du firmament.
Sourdement l'univers travaille A quelque immense enfantement.
Chargé de soleil à mitraille Quel monde obscur vient d'éclater Contre la céleste muraille Qui nous cache la vérité?
Elles flambent. Que veulent-elles?
Appellent-elles au secours?
A quelles rampes immortelles Monte à l'assaut le flot des jours ?
Les àincs des hommes endormis :
Jacob, j'ai combattu comme toi contre l'Ange
J'ai senti sur mon cœur les deux genoux de feu
J'ai partagé le pain de lumière que mange La volonté d'un peuple en luttant avec Dieu
Les corps :
L'homme a beau soulever son idéal de terre
Etrcindre l'inconnu
Le broyer siu- son cœur
Crisper ses pâles mains sur les flancs du m3'stère
L'homme est toujours vaincu, l'Ange est toujours vainqueur.
L'âme : Mais ce qui fait la force et la grandeur de l'Hominc C'est, couvert de sueur, sous les mains de la nuit, Et quel que soit le nom dont son ange se nomme, De savoir qu'il n'a pas d'autre ennemi que lui.
Donne-moi la vigueur de me vaincre moi-même. Archange ténébreux dont je suis assisté... Voici l'aurore, un jour cadavéreux et blême. A tout ce qui m'ctreint ai-je assez résisté ?
Assez longtemps j'ai bu d'une amèrc prunelle Le sang décoloré de ce monde embrumé... Pour me fondre. Sauveur, dans ta force éternelle Consume-moi s'il faut que je sois consumé.
Le poêle : Mon cœur, tais-toi...
L'aurore / La France en fête prend ma main
Les troncs morts V Quel sang vous a gonflés, lauriers de la Revanche Les maisons < C'est le rouge printemps
Les routes / La Joie est en chemin
Les clochers \ Ils accourent, les blés de notre beau Dimanche
Le poêle : Q,u'écumc l'incendie
Dans la cuve des nefs. O pierres, je le sais, vous n'êtes que des pierres. Je bâtis Mes autels dans l'âme en feu des chefs, la Cité sur les cimetières.
Péniblement, à pas de boue
Le jour approche dans la brume. Sous le ciel bas, qu'un obus troue
Le boqueteau hérissé fume.
Le village silencieux S'endort plutôt qu'il ne s'éveille sous les yeux fermés de ces cieux que pas un rayon n'ensoleille.
Les hommes se secouent un peu, ensommeillés de rêve encore...
Du pain mouillé.
Mais pas de feu dans ce terne frisson d'aurore.
L'un d'eux, épuisé de fatigue.
Affalé sur un lit de fange, Sort de sa musette une figue, La contemple, et triste, la mange.
Un moment, contre les rondins.
Encroûté de soleil se dresse Son vieux mas chaud entre les pins.
Ses amandiers de Trévai'esse...
Il étouffe un cri de terreur.
Du sang dégoutte à sa semelle.
Ses doigts poissent, roides d'horreur.
Sur des détritus de cervelle.
Il a bondi... Ce sac de boue Que piétinait sa nuit de garde C'est, une balle dans la joue.
Un cadavre qui le regarde.
Amandiers, oliviers, sombrez !
L'aurore des canons se lève.
Dans les regards désencombrés La haine vive... Plus de rêve.
Il a pris le fusil du mort Avec un pâle et dur sourire.
Fermé ses yeux, et froid, et fort Repris la garde sans rien dire,
Tandis qu'au bord de la ti'anchée Sous la brume, qu'un obus troue, L'immense France s'est penchée Sur ces tas de gloire et de boue.
O mon corps, ô mes yeux, ma bouche, pourquoi vivons-nous?... Un homme!
Qu'est-ce qu'un homme, ô Dieu partout inaccessible? Qu'est-ce qu'un peuple? Entre tes mains, Sauveur, tiens-tu l'âme de Rome? Au fond des versets de la Bible Se dresse un mas aussi, de soleil encroîité, une arche, une maison aux murs D'invincibles vertus, un Temple... Une maison!
Quand le manteau des nuits traînait ses nobles franges Sur la France endormie aux bras des vieilles lois, O mon cœur, souviens-toi de cette garde d'anges Autour de la maison transparente des rois.
Dans un rose angélus croisant leurs blanches ailes, Tendant le glaive nu, balançant l'encensoir, Ils suspendaient, aux nids constellés des tourelles. Leur rosaire de pierre au bleu vitrail du soir.
Broyés dans la fumée, en lambeaux sous la roue. Emportés par l'enfer aux braises du ruisseau. Marbres, vous retournez à la terre, à la boue... Vos cœurs cueillent le Lys dans les prés de l'Agneau.
Langues de feu, gardiens, sur les tours écroulées, Sur les fumantes nefs menez l'âme du fort. Et dans l'hymne des cathédrales envolées Ouvrez-nous à plein ciel le portail de la Mort.
Chaque année, au retour de la sève française, Nous viendrons, dans le chant printanier des clairons. Sur les parvis fleuris de la sainte fournaise Agenouiller les fils de nos morts... Nous viendrons.
Et du fossé comblé de toutes ces tranchées, Et de toutes ces croix que coiffent des képis, De toutes ces forêts sous les obus hachées, Des yeux se lèveront du milieu des épis.
Des mains applaudiront, des mains nous feront signes. Les invisibles morts marcheront avec nous. Et le peuple des blés, des lauriers et des vignes Mettra, sous les drapeaux, le soleil à genoux.
Car sur l'autel brisé, dans le sanglot des psaumes, Dans la fête des cœurs, le miracle aura lieu. Et nous verrons monter à la face des hommes Le Christ des nations, le Visage de Dieu.
Il est là, le Christ. Il me parle. Il me regarde. Je le vois... Une Maison!... Midi. Quel midi pâle et vide et mortel sonne ! Pas une ride au front neigeux des champs. Personne. Je guette seul à l'œil voilé de mon créneau. Sous un rayon blafard Rêvasse une pauvre eau. Il y traîne un bidon, un fusil, une plaque. Je m'y penche.. Un visage est au fond de la flaque...
Est-ce le mort qui rêve? Est-ce moi ce front noir?
Au fond de l'eau boueuse il m'a semblé me voir.
Tout mon fiévreux passé remué dans la boue,
De ces yeux déchirés me roule sur la joue.
Est-ce vrai que j'ai bu cette eau putride, moi ?
Ai-je à ce point saigné de colère et de foi?
Sur ce midi neigeux mon cœur va-t-il se clore.
Lorsque l'hiver bleuit sous le pin de Fontlaure
Et que m'attend Delphique au milieu des blessés...
Pardonnez-moi, grands soirs aux travaux délaissés.
Humble lampe, ô baisers, ô pieds froids de l'épouse.
Juste orgueil, amitié divinement jalouse !
Dans ta gloire insulté, pardonne-moi, laurier...
J'ai relevé mon front du sanglant bénitier.
Toute ma vie est là, tâtonnant dans la brume.
Le soir tombe... il fait gris... une lampe s'allume...
Tais-toi, mon cœur, tais-toi..
Qu'un autre, au coin de l'âtre, remue un passé triste aux cendres du foyer.
Il est, pour bien se battre, aussi vain de haïr que de s'apitoj'er.
Pour faucher, d'un bras sûr, dans la moisson sanglante, pour marcher, d'un pied fort.
Dans la moisson de fer, pour tenir l'œil fixé sur la mort aveuglante.
Regarde, sois lucide, sois dur, sois cet hiver. Regarde...
Cette plaine où pas un pli ne bouge a les traits d'un cadavre immense.
Il revivra. Sous ces taillis fangeux fermente un printemps rouge. Le Christ est là.
Les tron'Cs d'arbres / Roidis-toi Les fils de fer barbelés i Ne tends pas les bras
Les routes gelées] Ferme ton âme
Les maisons mortes ] Sois l'arme aux mains d'une inflexible Loi Les trous d'obus J Le linceul de la plaine s'enflamme
Le crépuscule \ Tout le ciel labouré s'égrène Roidis-toi
Les cadavres ( Il s'abat, en tonnant, au revers des tranchées La neige } L'Homme épars
Les étoiles ( Le Dieu fort Le Verbe rubescent
Lf^ troncs d'arbres / Fronts rompus Les fils de fer barbelés l Flancs brisés
Les routes gelées j Torses
Les maisons frappées ] Mains arrachées
Les trous d'obus I Tu te sens souffleté d'un baptême de sang Le crépuscule \ Tu te sens baptisé d'un flot de pourpre sève
Les cadavres ( Ressuscite
La neige < Au front du grand visage humain
Les étoiles ( Vous êtes de l'Amour l'aurore qui se lève
Le poète : La France en fête prend ma main
Les corps des hommes endormis :
En avant
Par delà les frontières du monde Guerre à l'ombre
Eclatez, obus inattendus
Fauchez-nous, vérités
Tonne, aurore
Ciel, gronde
Abattez-vous sur nous, avions éperdus
Les i
f aines
Qu'entonnent les canons une messe de braise Déjà communies aux espèces du feu Sous les porches croulants au seuil de la fournaise
Nous nous sommes trouvés face à face avec Dieu
Plus de doute
Il vit, il ruisselle
Il bat dans mon cœur et mes yeux
Je l'aime
dans le cri des armes Et le délire des canons
Le soleil n'est qu'une étincelle Du brasier où flambent ses cieux
Et pourtant toute condensée.
Elle qui déborde l'éther.
Sa pensée est dans ma pensée Comme dans la vague la mer.
Buisson ardent des cathédrales
O mères, il naît de vos larmes Aubes, il naît de vos rayons
Sous les torches des hautes tours
Vous êtes ses sombres amours
Le poète : Jusqu'à ce que, me crie un Ange S'abattant en obus sur nous, Toutes ces villes dans la fange Avec toi tombent à genoux.
Orgues fumantes sous les râles