L'HYMNE AU PAIN
A ALFRED LOJIBARD
Ubi panis, ibi Deus.
Jefferson.
=^î2fe=
On jette les sacs, on arrive.
Les fusils luisent en faisceau.
Un pré, des saules, une rive :
Tous les bidons courent à l'eau.
Un homme boit... La bouche ouverte Il se détache, renversé Sur le lit d'obscurité verte Du ruisseau qu'il a traversé.
Un autre lit... La lettre tremble A ses doigts trempés de soleil.
On l'appelle : il s'étire, il semble S'arracher d'un divin sommeil.
Un cheval, le poil nu, s'ébroue Dans' le pré labouré d'obus.
Deux dos courbés poussent la roue D'un fourgon au haut d'un talus.
Sous les saules les feux s'allument.
Des blessés passent, l'ombre vient..
On a mangé la soupe, ils fument, Ils sont là, ne pensant à rien.
Et tous ces hommes sont mes frères.
Je les aime, simples qu'ils sont.
Incarnant les rythmes sévères Du poème ignoré qu'ils font,
Et flottant déjà dans la fresque Qui s'ébauche sur leur chemin, Avec eux je respire presque L'air de l'Europe de demain.
Hâves, fangeux, ils vont, ils suent, Courent, de mort éclaboussés, Et parmi les bêtes qui ruent Par un vent de gloire poussés.
Ils sont là, ce soir... Ils rêvaiUent. On va plus loin, les sacs sont prêts.
Les gourbis regrettés fumaillent Entre les troncs bas des cyprès.
L'un, les poings contre ses 3'eux, pleure. Un autre coud. Un autre dort...
Et sur tous ces fronts qu'elle effleure Croît l'aube pâle de la mort.
Je pense à toi, Lombard... Regarde, sont-ils beaux, dans la pâle prairie. Oh! tu me les peindras, ces épis entassés aux bras de la patrie... Comme l'amour la Guerre a transformé notre art... Si j'avais tes pinceaux! Peindre à fresque la vie... Ils dorment. Parlons bas.
Vois, entre les faisceaux, Le sac contre la joue, au fond de chauds pays apportés par les brises, Sous le drapeau roulé rêve le régiment dans ses capotes grises. A quoi, leur pain mangé, peuvent, dans cette boue, h quoi, sous les obus, Un peu de paille aux pieds, à quoi peuvent rêver tous ces fusils fourbus? je suis comme eux... Suis-je un homme? Je ne sais plus.
Dans les grands bois moussus je mange
Un pain pétri sous les obus
Et tout éclaboussé de fange.
Le sac à l'épaule, je vais
Et la plus paisible lumière
Filtre vers moi d'un œil mauvais
Aux cils verts de chaque clairière. Maigre, pouilleux, Je suis comme eux. Je suis, pour assouvir ma haine, une bête dans le troupeau. Mon orgueil, où m'entraînes-tu? Je doute. Dans cette boue, où t'en vas-tu. Sale route ?
Là-bas, au fond empourpré de la plaine, hier flottait notre drapeau, Hier...
Je suis comme eux. Demain, au petit jour, lorsqu'ils se lèveront, Ah ! peins-les moi, Lombard, esquintés, haillonneux, boueux, la France au front. On revoit, au départ, le visage exalté de ceux que l'on connut. Sa femme. Les chevaux pataugent dans la brume, les artilleurs suants, les caissons embourbés, Les blessés, tout est flamme, tout fume. On ne sait sous quel vent les bataillons courbés Se plaquent d'un seul coup contre terre. A travers de croulantes fournaises On voit s'écheveler d'archangéliques fronts aux bras des Marseillaises. Une bête dans le troupeau, dit-on! Une bête, mon cœur, la Victoire qui rit. Qui, par-dessus nos fronts, tend un glaive visible à l'invisible Esprit, Ces drapeaux devant qui s'agenouille la Paix,... un troupeau!
Je songe à tous les socs qui dans les champs se rouillent, je songe h tous les blés Qu'on ne sèmera pas... J'ai vu, ce soir, une charrue.
Une charrue abandonnée Qui regardait, soc morne, au delà des bois morts, les horizons tombés
Abandonnée...
Remords. Sous l'hiver des canons une moisson rêvée, une charrue
C'est vrai, je n'ai plus rien d'un homme. J'ai touché le néant parfait...
Un livre, une maison... Une moisson.
J'obéirai, bête de somme Qui ne sait plus ce qu'elle fait.
Abandonnée...
La mort même n'a plus de charmes Pour un vieux cœur comme le mien...
Mes vagues yeux vides de larmes Ne peuvent s'attacher à rien.
Une maison
J'obéis... Je suis dans l'armée
Aux mains des chefs l'outil sanglant, mais dans mon âme Désarmée, au fond d'un crépuscule lent, une grande paix étoilée, un grand rêve Se lève... Je suis comme eux. A quoi, veiUés par leurs fusils, à quoi, dans l'ombre, Rêvent-ils ?
Une blanche clarté se lève Au fond des yeux transfigurés...
C'est le Travail qui tient le glaive, La Paix tonne aux forts azurés.
On entend respirer le monde.
Craquer la terre sous l'effort.
L'empire de l'Esprit se fonde, Nous sommes maîtres de la mort.
Nous avons reculé les bornes, Conquis une tranchée au ciel, Dépassé les frontières mornes De l'horizon matériel.
On voit, quand les régiments dorment.
Sous les faisceaux, contre les sacs.
De beaux chœurs d'âmes qui se forment.
Un hymne monte des bivouacs.
Un rêve monte des bivouacs, un hymne au pain,
mon hymne.
LdJ hoinme^i tjiii thrmenl : A quel festin, à quelle table, ô mon Dieu, m'avez-vous assis?
Quel vaste songe je respire, ô drapeau, sous tes plis noircis ? Mon pain, le ciel, tout ce que j'aime, une voix grave, mon vieux toit. Tout me parle... Je vois ma mort, j'entends ma vie, autour de moi.
La terre, autour d'eux i. Le pain est la force de l'homme . Les fusils en faisceaux | Il est la terre en vie
Les étoiles ( Il est le corps de Dieu
La terre sur laquelle ils dorment i A la sueur du front
Les fusils, pleins d'éclairs ' A la sueur de sang, à la sueur de feu
Les étoiles ( Le pain se gagne
La terre, au loin i II a le goût de la patrie
Les fusils ' Qu'il t'étouffe, Guillaume Sans blés est l'Allemagne
Les étoiles ' Il a le goût du feu L'Allemagne est sans Dieu
La boue : Pourquoi te bats-tu?
Le (drapeau : Pour le pain
Les étoiles \ La gloire est le vrai pain des maîtres La gloire est le pain de l'esprit Les hommes endormis ( A la sueur de mes ancêtres
Le pain de France s'est pétri
La terre ! Par le pain la cité se fonde Une charrue; la-b.\s II est l'ordre semé
Les étoiles ' Le blé qui se fait loi
La terre i' Rompons le pain de gloire Des meules, autour d'eux Aux peuples accourus rompons le pain de foi
Les étoiles ' Et de souffrance
La terre l Dans nos sillons sanglants germé Les clochers, de leurs villages Qu'il nourrisse le monde Notre beau blé de France
Les étoiles ' Qu'il nourrisse de foi Les peuples de sa loi
4i •8 igiè— y.
La boue : Pourquoi
Pourquoi te bats-tu ?
Le Drapeau : Chiens
Je me bats pour le pain du monde
Je me bats pour le pain des miens
La terre : Par le pain la cité se fonde Par le pain l'homme devient Dieu
Lej' étoilej' : La France à la sueur du monde Fondera la cité de Dieu
Le poète : Je revois le vieux four, la maison de mon père... Et debout sur le seuil Il sourit aux clients, croisant ses bras d'ouvrier en un tranquille orgueil. Et c'est un soir d'été. Le ciel, près du grenier, pépiant d'hirondelles. Descend, je le vois bien, pour mieux dire à ma mère un bonsoir quotidien. C'est ainsi chaque jour... Puis, moi je lis près d'elle, à la lampe du four. Je revois la maison, je revois le vieux four...
Tout ce pain partagé, dans ces soirs de ma ville, au repas de famille, Ce pain qui m'a nourri l'âme plus que la chair, lui dont je vis encore, Et que j'honore, père, autant que tu m'es cher
La boue : Pourquoi te bats-tu ?
Je me bats
Pour que les Allemands, non, non, n'en mangent pas.
Lej" éloileà- : Mes sœurs, que voyez-vous là.-bas ? Sur quel gouffre êtes-vous penchées?
La terre : Un grand vol d'ailes arrachées Tourbillonnent... C'est le canon
Lej- étoiles de Reims : O saintes tables arrachées !
O pain crucifié ! Pardon.
La boue : Pourquoi te bats-tu ?
Le,f bomme,r qui OorinenI : Je me bats
Depuis des nuits, des nuits, ô séraphiques sœurs de notre extase, tours, Grands anges, dites-nous, quel sombre pain, ô Reims, cuisent tes rouges fours? Et la flamme s'écarte... Et c'est comme à l'étape, il est là, tout semblable A chacun de nous tous, il partage le pain avec chacun de nous. C'est le même repas... Le pain est sur la table, une lampe s'allume. Et l'un de nous, tout bas : « C'est le ciel qui s'allume
V^ous l'avez reconnu... C'est notre âme invisible, et c'est le pain visible, Le pain crucifié que la Guerre partage à chacun de ses fils. Le pain des lys dont Reims en feu garde l'Image
La boue : Pourquoi te bats-tu ?
Pour que ce pain du sacrifice, le monde s'en nourrisse. Je me bats Pour qu'il nourrisse aussi ceux qui ne l'aiment pas.
Je me bats
La terre, autour d'eux i Le pain est la vertu des hommes Les fusils en faisceaux | La terre devient sang
Les étoiles ( Le sang devient esprit
La terre sur laquelle ils dorment l Des parcelles d'un Dieu Les fusils, pleins d'éclairs ; Pâles mart^'
.— . martyrs sanglants, la Guerre \-ous nourrit
'Les étoiles f Du pain des anges
3 ■ La terre i' a ce grand festin frémissant
Les fusils . A la table où nous sommes Ce feu noir que tu manges
Les étoiles ' Peuple, et qui te nourrit C'est le pain de l'esprit
Les étoiles \ De belles nappes liliales Pendent aux bords de l'horizon
Les hommes endormis / J'ai faim... Des orgues triomphales
Tonnent aux murs de ma maison
La terre l O mon fils, reconnais ta mère Une charrue, la-bas | Ta table, tes outils
Les étoiles '
El l'ombre de ton toit
La terre C Reconnais ce visage Dfs meules, autour d'eux
Les étoiles '
Où ta mère et ta terre en se penchant sur toi
Des mêmes larmes
La terre ( Bénissons ton sommeil, mon fils Les clochers, de leurs villages l Un être de prière Au milieu de vos armes
Les étoiles ( S'est assis près de toi L'âme de ton vieux toit
Lfj honiincj' qui ()onnenL : Un être de prière, une Ame, au pied du drapeau, s'est assis..
Il resplendit, le pain qu'il rompt, de ses doigts de poudre noircis.. Autour de lui, dans la fournaise, autour de lui, sur mon vieux toit, Neigent des ailes de victoire, autour du Pain, autour de moi...
Les Lys, les grands Anges gardiens du Pays ont chanté l'hymne
Pair
au rain.
C'est le miracle de l'étape...
Entre deux faisceaux, sur les blés, Les Anges ont tendu la nappe.
Le Pain nous a communies.
Qu'il fait calme au cœur de mes frères. Qu'ils sont doux, ces enfants sanglants.. Ils rêvent qu'au cœur de leurs mères.
Au fond de vergers aveuglants.
Et moi, comme eux, moi, misérable.
Moi par ma haine racheté J'ose m'asseoir à cette table, Je n'ai plus peur de ma bonté.
Une blanche table est dressée Où les peuples se sont assis Et voient rayonner en pensée Leur vieux quignon de pain rassis.
Et dans ce pain que je partage Aimant un Dieu compatissant J'agenouille tout mon courage Au fond rebelle de mon sang.
Et dans l'aurore qui commence Au dessus des coteaux promis Se fond au ciel l'Hostie immense Qui berçait nos fronts endormis.