PHÉNOMÈNES DÉLIRANTS
sans la moindre émotion, dans le cou de son frère. L'observation qui suit, et que nous empruntons encore au livre de Morel, est des plus typiques.
OBSERVATION XXIII.— Excentricités.— Actes délirants spontanés. — Phénomènes périodiques.
Ln jeune ÉlisaC... née d'une mère intelligente, mais d'un père à esprit borné et au tempérament disposé aux convulsions, fut réglée à l'âge de douze ans; son caractère a toujours été maussade, capricieux et fantasque; elle n'a jamais t'ait de caresses à ses parents. Elle pleurait et riait sans motif, et se livra de bonne heure à toutes sortes de bizarreries et d'excentricités. Placée chez des demoiselles pour apprendre l'état de couturière, on ne put la garder, tant elle était insolente et grossière en ses paroles. Bientôt se manifesta chez elle la série de ces actes délirants spontanés, propres à ces malades. Un jour elle se couronna de fleurs, prit une guitare, et annonça qu'elle allait parcourir le monde. Elle se relevait la nuit et lavait son linge dans un vase de nuit; elle avait des accès convulsifs, poussait des miaulements, cherchait à grimper après les murs, devenait dangereuse en ses actes, et tombait ensuite dans la stupeur, l'hébétement et la dégradation extrême. Ces phénomènes sont périodiques et ont déjà nécessité deux fois l'entrée de la malade à l'asile de Saint-Yon.
Habituellement, dans le cours d'un accès de délire, le langage n'est pas moins bizarre, fantasque, incoordonné que ne sont les actes. Si les faits et gestes se succèdent sans ordre, sans motif, si le mobile qui les inspire est impossible à découvrir, de même les mots se suivent, souvent incompréhensibles, sans souci au-
eun de la logique du discours ou de l'intelligence de la phrase.
MM. Bourneville et Regnard' ont publié, dans YLonographie photographique de la Salpêtrière, quelques
observations intéressantes à cet égard. Nous donnons ici un fragment d'une de ces curieuses observations.
11 s'agit d'une hystéro-épileptiquc, avec accès de délire maniaque consécutif aux grandes attaques.
OBSERVATION XXIV. — Incoordination maniaque. — Dissociation des idées. — Propos malséants.
L*' vient d'avoir une attaque. Le délire apparaît : L*" croise les bras, semble réfléchir; puis elle les décroise; sa physionomie exprime la menace.
a Sale bête! pignouf! ... est-il permis? » Elle se cache la figure avec les mains, croise les bras, menace de la tête : « Je m'a fait faire du mauvais sang! ... J'irai sitôt que je
pourrai Tu m'envoies des grenouilles. » Elle ouvre la
bouche, y introduit la main comme pour en retirer quelque chose : « Il ose encore! en a-t-il du toupet? Prends garde! Tu oses venir à la Salpêtrière.... La prochaine fois que tu viendras!... Pour moi tu ne devrais pas y venir, inlâme, lâche! Tu es un homme capricieux... Mes parents m'en ont dit Tu qualifies les vices d'un voyou. »
Repos ; les bras sont croisés.
« Toi qui aimes tant ta fille (allusion à son père, L'" fait des signes de la tète, air de mépris). De quoi? tu es une
mère infâme! Et mon père l'a pardonné! tu es une
sale femme, lu es une femme mondaine. » (Elle pleure, se couvre le visage avec les mains.) « S'il était permis de bat-
I. Bourneville et Regnard, Iconog. pholog. de la Salpêlrière, t. II, p. 146.
INCOORDINATION MANIAQUE. 297
tre sa mère, je te bâtirais Si je voulais. ... Puis, je te
dis quelque chose. Tiens, flûte! sale bête! Je le dirai à
papa ant il est meilleur que toi et te jouera des
tours... Quand papa Ta souffleté parce qu'il l'avait trouvé avec une fille Je ne coucherai pas ici ce soir... Sois tranquille Je lui apprendrai Je ne le dis pas à d'autres
pour ma réputation, sans cela! Tu te figurais que je
voulais rester novice toute ma vie ! Tu sais bien ce qui te
pend au nez S'il t'a fait noire à mes yeux, il n'a fait
que son devoir Maman! Yas-tu finir?... Il me met des
rats dans le derrière! »
Effroi, elle se retourne. Repos.
On voit parles exemples qui précèdent quelle incoordination dans les actes, quelle incohérence dans le langage se montrent dans le cours du délire hystérique.
Un des traits les plus saillants de cette espèce de manie, et qui se montre plus prononcé ici que partout ailleurs, c'est l'excessive agitation des malades, un incessant besoin de mouvement, et d'activité qui les porte à briser les objets qui sont à leur portée, à renverser ceux qu'elles rencontrent sur leur passage.
Il est exceptionnel que la folie hystérique revête la forme mélancolique. Certaines malades cependant traversent des périodes de tristesse profonde. On en voit revêtir des vêtements de deuil, s'isoler dans leur chambre ou leur cellule. Une hystérique bien connue, qui a fait pendant longtemps partie du service de M. Charcot, etdont l'histoire a été rapportée dans YIconographie photographique de la Salpêtrière, Geneviève, est un frappant exemple de délire mélancolique alternant avec des accès d'agitation maniaque.
- a FOLIE HYSTÉRIQUE.
La mélancolie chez l'hystérique est presque toujours le résultat d'idée fixes, d'appréhensions singulières, de craintes sans fondement, se rattachant à des romans
plus ou moins fantastiques que l'imagination malade bâtit de toutes pièces.
iiniiiM-iii.-uioii* des sens. — Les hallucinations tiennent aussi une grande place dans l'histoire de la folie hystérique. On les retrouve toujours au fond du tableau plus ou moins fantaisiste et imagé qui constitue l'accès de délire mélancolique ou maniaque. Citons un exemple entre mille autres.
Briquet1 rapporte le fait suivant :
< J'ai été appelé, dit-il, pourvoir une jeune personne de dix ans qui était déjà hystérique et qui était atteinte de sa première attaque de délire. Ce délire lui était survenu après qu'on avait voulu lui faire une ablution à l'eau froide. La vue de l'éponge mouillée lui donna aussitôt une attaque de délire, pendant laquelle elle voyait toujours avec horreur l'éponge s'approcher d'elle, ainsi que l'homme noir qui la tenait. — Elle tendait les bras en avant, comme une personne qui veut éloigner un objet qui l'épouvante, et faisait pendant toute son attaque des enfantillages. Les accès de délire se répétèrent tous les jours pendant quelques mois, et toujours sous la même forme; tout objet de couleur foncée ramenait une attaque de délire. »
On sait quelle place importante tiennent les animaux dans les hallucinations des hystériques : ce sont des serpents, des chiens, des loups, des rats surtout, des
1. P. Briquet, Traité clinique et thérapeuliquedeVhystérie, Paris, 1859.