Legrand du Saulle, La folie devant les tribunaux
NYMPHOMANIE BT BROTISME.
Esquirol a l'un des premiers posé le problème avec une remarquable netteté, i L'érotomaaie, dit-il*, diffère essentiellement de la nymphomanie et du satyriasis. I >ans ceux-ci le mal naît des organes reproducteurs, dont l'irritation réagit sur lé cerveau; dans l'érotomaaie, l'amour est dans la tète : la nymphomane et le satyriasique sont victimes d'un désordre physique; l'érotomaniaque est le jouet de son imagination. » L'érotomanie en effet consiste dans une sorte de culte idéal poussé jusqu'au délire et à la folie pour un être réel ou imaginaire; c'est un amour platonique intense qui absorbe les pensées, domine l'imagination, dirige les actes, transforme l'individu qui en est atteint d'abord en un passionné déraisonnable, plus tard ou d'emblée en un aliéné. Le malade devient ainsi le jouet impuissant de ses irrésistibles sentiments alîectifs; mais chez lui les désirs charnels sont absents et le besoin de satisfactions sexuelles ou fait défaut ou ne tient qu'une place secondaire et accessoire dans le tableau morbide.
Tout autre, nous allons le voir, est la nymphomane chez laquelle la jouissance des plaisirs vénériens et la satisfaction physique deviennent d'une nécessité impérieuse. Alkidias Phodien, épris d'un fol amour pour la statue de Gupidon, par Praxitèle, était un érotomane; Messaline, la trop célèbre épouse de l'empereur Claude, dont les ignobles débordements sont restés légendaires ; Agrippine, la mère de Néron, étaient des nymphomanes.
Un fait intéressant d'érolomanie que nous emprun-
I. Esquirol, Des maladies mentales, considérées sous les rapports médical, hygiénique et médico-légal, t. Il, |>. \Y1 el suiv. Paris, 1838.
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tons à Esquirol permettra d'apprécier la différence profonde qui, nosolog-iquementetcliniquement, dans les cas types, existe entre les deux formes de délire erotique.
OBSERVATION I. — Érotomanie. — Conceptions délirantes concernant
la personne aimée. — Fausses interprétations. — Troubles de la sensibilité générale. — Conservation apparente de la raison.
Une dame âgée de trente-deux ans, d'une taille élevée, d'une constitution forte, d'un tempérament nerveux, ayant les yeux bleus, la peau blanche, les cheveux châtains, avait été élevée dans une maison d'éducation, où le plus brillant avenir et la plus haute position s'offraient en perspective aux jeunes personnes qui sortaient de cet établissement. Quelque temps après son mariage, madame ... aperçoit un jeune homme d'un rang plus élevé que celui de son mari: aussitôt elle devient éprise de ce jeune homme k qui elle ne parle point; elle commence par se plaindre de sa situation, parle avec mépris de son mari, murmure d'être obligée de vivre avec lui, finit par le prendre en aversion, ainsi que ses proches parents, qui s'efforcent vainement de la ramener de son égarement. Le mal augmente, il faut séparer madame ... de son mari; elle va dans sa famille paternelle, elle parle sans cesse de l'objet de sa passion, elle devient difficile, capricieuse, colère; elle a des maux de nerfs ; elle s'échappe de chez ses parents pour courir après fut, elle le voit partout, l'appell e par ses chants passionnés; c'est le plus beau, le plus grand, le plus spirituel, le pluaimable, le plus parfait des hommes; elle n'a jamais eu d'autre mari. C'est lui qui vit dans son cœur, qui en dirige tous les mouvements, qui règle ses pensées, qui gouverne ses actions, qui anime son existence et l'embellit; on surprend quelquefois la malade dans une sorte d'extase, de ravissement; alors elle est immobile; son regard est fixe et
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le sourire est sur ses lèvres. Madame ... écrit fréquemment des lettres, des vers, les copie plusieurs fois avec beaucoup de soin; si ces écrits expriment la passion la plus véhémente, ils sont la preuve des sentiments les plus vertueux. Lorsque madame ... se promène, elle marche avec vivacité, distraite comme une personne très préoccupée, ou bien sa démarche est lente et hautaine; elle évite la rencontre des hommes qu'elle dédaigne et qu'elle met bien au-dessous de son idole. Cependant elle n'est pas toujours indifférente aux marques d'intérêt qu'on lui donne, mais toute expression peu mesurée l'offense; et aux témoignages d'affection et de dévouement elle oppose le nom, le mérite, les perfections de celui qu'elle adore. Pendant le jour et pendant la nuit, elle parle souvent seule, tantôt à haute voix, tantôt à voix basse ; tantôt elle est gaie et rit aux éclats, tantôt elle est mélancolique et pleure, tantôt elle se fâche dans ses entretiens solitaires. Si on l'avertit de cette loquacité, elle assure qu'elle est contrainte de parler; le plus souvent c'est son amant qui cause avec elle ii l'aide de moyens; connus de lui seul; quelquefois madame ... croit que des jaloux s'efforcent de traverser son bonheur en troublant ses entretiens et en lui donnant des coups (je l'ai vue prête à entrer en fureur après avoir poussé un grand cri, m'assurant qu'on venait de la frapper;. Dans d'autres circonstances la face est rouge, les yeux sont étincelants, madame . . . s'emporte contre tout le monde, elle pousse des cris, elle ne connaît plus les personnes avec qui elle vit; elle est furieuse, et profère les injures les plus menaçantes; cet état est ordinairement passager, persiste quelquefois pendant deux ou trois jours, la malade éprouve des douleurs atroces à l'épigastre, au cœur. Ces douleurs qui se concentrent à la région précordiale, qu'elle ne pourrait supporter sans la force que lui communique son amant, sont causées par ses liaient*, ses amis, quoiqu'ils soient éloignés même de plusieurs lieues, ou par les personnes
SYMPTOMATOLOGIE I>K LA NY.MI'IIOMAMK. 58'J
ijiii sont auprès {Celle. L'appareil de la force, de> paroles énergiquement prononcées en imposent, alors madame ... pâlit, tremble, les larmes coulent et terminent le paroxysme. Cette dame, raisonnable sous tout autre rapport, travaille, surveille très bien les objets qui sont à sa convenance et à son usage; elle rend justice au mérite de son mari, à la tendresse des ses parents, mais elle ne peut voir le premier, ni vivre avec les autres. Madame . . . mange par caprice, el ->'- aitions comme son langage sont subordonnés aux caprices de sa passion délirante; elle dort peu, son sommeil est troublé par des rêves el même par le cauchemar; elle a tle longues insomnies, et, lorsqu'elle ne dort, point, elle se promène, parle seule ou chante; cette maladie datait de plusieurs années lorsque madame ... fut confiée à mes soins; un traitement méthodique d'un an n'a pu rendre à la raison cette intéressante malade.
11 s'agit là d'un cas net de iolie érotomaniaque. On verra par les détaiis dans lesquels nous allons entier maintenant, la distinction profonde qui existe entre cette forme de trouble mental et la nymphomanie.
Il n'était pas inutile, au début de cette courte esquisse, d'éclairer le terrain el de séparer nettement de la monumanie spéciale dont nous nous proposons de nous occuper, les états pathologiques qui s'en rapprochent et en restent nosologiquement distincts.
Voyons tout d'abord comment la nymphomanie se traduit cliniquement et quels sont les symptômes qui la constituent.
Srniptomatolosrle de la nymphomanie et folie nym-
phoinaniaque. — Il en est de cette affection comme de toutes les autres qu'on décrit en pathologie : elle a ses