CAS DE FOLIE RYMPHOMANIAQUK
une conduite fort régulière, à ce qu'on dit. Elle a aujourd'hui l'air d'une dévergondée affermie dans le crime, blasée sur les plaisirs, incapable de rougir de rien. Lorsqu'un homme s'approche d'elle, elle ne fait aucun mouvement, ne s'agite point, le regarde assez tranquillement, mais d'un œil assuré et effronté. Elle parle d'une voix forte, terme, tient des discours plus ou moins suivis, mais qui, tous, tendent à assouvir une passion. Le choix des hommes lui est indifférent; elle s'adresse au premier venu, l'engage à se coucher auprès d'elle, et ne s'adresse jamais qu'à un seul à la fois. Elle était au bain quand nous la vîmes, elle engagea un d'entre nous à se mettre avec elle dans le même bain : ce furent ses expressions. Du reste, elle n'insiste pas beaucoup et se contente de répéter la même chose à tous ceux qui s'approchent. On dit cependant qu'elle fait un choix lorsque plusieurs sont devant elle, et qu'elle s'attache exclusivement à solliciter celui qu'elle a choisi. Je ne lui ai pas vu faire de gestes indécents; on dit cependant que pour l'ordinaire, elle s'efforce de se découvrir aux yeux de celui qu'elle a préféré. Au reste, elle prend le ton plaisant, et même indifférent, en plusieurs occasions. Comme nous sortions les uns après les autres, elle nous dit en jurant et d'un air de mépris et de gaieté que nous étions fort laids. Elle est fort laide elle-même et a la tournure d'une paysanne.
L'autre nymphomane, âgée à peu près de vingt-deux ans à vingt-trois ans, a été amenée de l'Hùtel-Dieu dans un état d'imbécillité absolue, après avoir été épuisée par des saignées. On n'a point de renseignements sur ce qu'elle faisait avant cet état d'imbécillité, auquel la nymphomanie a succédé. Cette fille est jolie, brune; mais sa figure pâle, assez maigre, indique un état d'affaiblissement tel qu'il résulterait de l'excès des plaisirs vénériens.
Ici, la nymphomanie est au plus haut degré. Dès que la malade voit un ou plusieurs hommes, elle s'agite beaucoup, prend les attitudes les plus lascives, fait les gestes les plus
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lubriques et les plus multipliés. Comme elle était au bain, et que la planche de la baignoire ne laissait de libre que la tête et le cou, c'était cette partie du corps qui exécutait tous les mouvements; sa figure surtout exprime continuellement la fureur du libertinage, et toutes ses grimaces, qui changent sans cesse, se rapportent d'une manière bien sensible aux mêmes désirs. D'aussi loin qu'elle nous vit, elle nous fit des signes d'appel et de connaissance qui s'adressaient indifféremment à tous, soit collectivement, soit les uns après les autres. Ensuite comme nous nous arrêtâmes, elle désigna successivement deux d'entre nous comme les connaissant très bien, quoiqu'elle ne les eût jamais vus. Elle avait alors moins de réflexion ; mais aussitôt un flux de paroles excessif succéda à son silence; souvent même ce ne sont que des monosyllabes ou des mots insignifiants, mais accompagnés de regards et d'expressions qui manifestent toujours les plus lubriques envies. Souvent elle emploie des termes un peu équivoques, comme : Viens ici, j'ai quelque chose à te dire. Alors elle rit malignement et explique surabondamment ce qu'elle veut dire. Plus souvent encore, elle nomme les choses par leur nom le plus grossier et le plus obscène. D'autres fois elle penche la tête et vous regarde d'un air languissant. Ses yeux sont ternes et un peu troubles; son visage, changeant, sans cesse représente au naturel l'image de la lubricité qu'on peint sur ceux des satyres. Lorsqu'on se retire, elle ne témoigne cependant ni de douleur ni de chagrin; seulement elle vous suit des yeux et de la voix tant qu'elle peut. En général, elle paraît couvrir ses désirs d'une sorte de mystère grossier et maladroit; car elle parle à mi-voix pour vous inviter, et souvent même elle n'indique son envie que par ses yeux et son geste.
On a pu juger par les faits qui précèdent et que nous avons rapportés dans l'ordre de gravité croissante des
NYMPHOMANES ET SATYRIASIQUES. 603
troubles intellectuels, des degrés multiples qu'affecte la nymphomanie.
Les nymphomanes et les satvriasiqucs. .><>ll- de-
vons l'aire ressortir ici une différence capitale, sur laquelle ont insisté la plupart des auteurs, et qui existe entre les procédés, les habitudes des nymphomanes et celle des satyriasiques. Ceux-ci et celles-là apportent en effet dans la recherche effrénée des satisfactions sexuelles les tendances particulières à leur sexe : l'homme est souvent brutal, violent; il s'élance sur la première femme qu'il rencontre, ne souffre pas qu'elle lui résiste; si elle ne se prête pns à ses désirs, il la bat, la viole de force et quelquefois même la tue. La femme a recours plutôt aux charmes de ses manières et de sa coquetterie, elle ne néglige aucun des procédés de séduction donl elle dispose, mais n'use jamais ni de la brutalité ni de la violence; tout au plus répondra-t-elle par l'ironie ou l'injure au dédain qui la choque et au mépris qui l'afflige. Le salyriasique, c'est Léger, condamné en 1S-24 à la peine de mort par la cour d'assises de Seine-et-Oise, pour avoir enlevé, puis violé une jeune tille et s'être repu de son sang après l'avoir tuée; la nymphomane, c'est cette femme dont parle Marc, qui engage l'homme sur lequel elle a porté ses vues « à se mettre avec elle dans le bain » ; c'est celle encore dont nous avons rapporté l'observation plus haut, d'après Buisson, qui regarde effrontément les hommes, provoque le premier venu, et, si on la dédaigne, se fâche et injurie avec un air de mépris ironique.
11 résulte de ces différences d'allures, nous pour-
i*>l ÊTI0L0G1E DE LA NYMPHOMANIE.
rions dire de tempérament, que les satyriasiques sont fréquemment dangereux, les nymphomanes à peu près jamais. On est souvent réduit à enfermer les premiers. Lorsqu'on se résout à séquestrer les autres, c'est plutôt pour les protéger contre elles-mêmes que pour prévenir les attentats dont elles sont bien rarement les auteurs.
Telle est la nymphomanie dans ses traits symptomatiques essentiels. Pour s'en faire une idée plus exacte et lui assigner sa véritable place en nosologie, il importe d'en étudier très attentivement les causes.
Etioiosfic. — Lorsque Esquirol écrivait que la nymphomanie naît des organes reproducteurs « dont l'irritation réagit sur le cerveau, » il n'exprimait qu'un côté de la vérité. Sans doute le point de départ de l'affection peut être dans les organes de la génération, mais la nymphomanie est avant tout un trouble intellectuel, une forme de vésanie, et il serait tout aussi juste de renverser la proposition d'Esquirol et de dire que ce désordre est une sorte de folie instinctive au même titre que la pyromanie, la dypsomanie, etc., mais une folie qui se traduit par des manifestations localisées à un appareil.
En somme, l'appareil sexuel est toujours atteint primitivement ou secondairement : c'est \à ce qui spécialise la nymphomanie ; mais l'intelligence, elle aussi, s'exalte, se dérange et dévie corrélativement ; c'est ce qui fait de la nymphomanie une forme de la folie. On ne doit pas perdre de vue que les deux termes de celte dichotomie sont également indispensables à la réalisation de la nymphomanie vraie: une lésion, une affection localisée
CAUSES f.ÉNlTALES ET CAUSES CÉRÉBRALES. 605
de la vulve ou de l'utérus, pourra provoquerais besoins plus vifs, desdésirs plus intenses; il n'y aura utéromanie que le jour où les appétits génésiques seront assez impérieux pour influer sur le cerveau et rompre l'équilibre de ses fonctions; de même, l'exaltation maladive de l'amour moral restera l'érotomanie, jusqu'au moment où elle aboutira, comme cela se passe souvent, à l'amour charnel el à l'appétit génital.
C'est assez dire que deux ordres de causes interviennent d'habitude avec une part plus ou moins prépondérante pour déterminer la nymphomanie : les unes accessoires, causes génitales, comme on les a appelées, les autres plus importantes, causes cérébrales.
Toutes celles qui sont susceptibles de produire une irritation des organes sexuels peuvent être l'accident occasionnel de la maladie. Quelques auteurs (Bavard) ont eu soin de dresser une longue liste de lésions rencontrées dans les ovaires, l'utérus et le vagin, chez les malades mortes dans le cours de l'affection. Il suffît de jeter un rapide coup d'œil sur les descriptions qu'ils en ont données, pour rester convaincu qu'on a attribué à des altérations contingentes une importance qu'elles n'ont pas. Aussi ne m'attacherai-je pas à reproduire cette énumération un peu vieille. On a vu les « canaux déférents remplis d'une matière corrompue » (Managette), « les ovaires si pleins de semence qu'au premier coup de scalpel la matière renfermée rejaillit i (Venette). Ces lésions et bien d'autres rapportées par divers auteurs sont trop mal définies, pour qu'on doive s'y arrêter. Cabanis est. peu précis quand il avance que