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Fatalement avec le régime de la liberté, les colonies prendront de l'extension et pourront, dans une large mesure, contribuer aux- charges de la mèrepatrie.
L'agriculture languissait dans les colonies : car elles ne pouvaient commercer avec les autres nations. Aussi comme le débouché pour les denrées était limité, seules les meilleures terres étaient mises en culture : les travailleurs n'étaient pas assez nombreux pour le défrichement des terres.
Les Physiocrates considéraient le commerce colonial comme l'accessoire de l’agriculture. c'est par le commerce que l’agriculture trouve son débouché, le commerce excite l’activité et développe ainsi la puissance des Etats, il n’a qu’un rôle intermédiaire.
Les Economistés savaient bien que l'agriculture est très florissante lorsque la terré appartient aux cultivateurs ; ils recommandaient de porter la plus grande attention à bien constituer la propriété pour les colons.
Bernardin de Saint-Pierre, visitant l'île de France, déplorait le mauvais élat dans lequel se trouvait l'agriculture. « Il ne devrait être permis à personne de posséder des terres faciles à défricher el à la portée de la ville sans les mettre en valeur. Personne ne devrait se faire concéder de grands et beaux terrains pour les revendre à d'autres; les lois défendent les abus mais on ne suit pas les lois.. » (40)
Nul mieux que Poivre n'a développé avec jus-
(ao) Bernardin de Saint-Pierre (Voyage à l'Isle de France).
tésse la Conception qu'avaient les Economistés de l’agriculture coloniale. Mirabeau disait de son livre, lé & Voyage d'un Philosophe », qu'il était le modèle des précis historiques : C’est ün essai de sociologie agricole, portant sur les diverses civilisations de la côte d'Afrique et de l’Indé, tout imprégné de l’esprit physiocratique. Appelé par ses voyages à visiter les différentes régions de la terre, il a fait un tabléau comparé de l’état de l’agriculture.
& Il n’est päs de moyen plus certain pour ge fornier üne idée générale de la nation chez laquelle on se trouve que de jeter lés yeux sur les marchés publics et sur les campagnes : Si les marchés abondent eñ déñrées, si les terres sont bien cultivées, on peut être assuré que le pays où l’on se trouve est bien peuplé et que les habitants y sont heureux. »
Poivre iontre le saisissant contraste entre la côte Oécidentalé d'Afrique et le cap de Bonne-Espérance. D'un côté des terres en friche : les hommes ne pensent pas à cultiver leurs terres, les récoltes sont chétivés. De l’autre, des cultures abondantes, üñe prospérité complète. Pourtant les térres fertiles du Cap sont entourées de déserts. & La terre n'est avare que pour les tyrans ét les esclaves, prodigue au contraire pour les mains libres et cultivées par des hommes intelligents. »
D'après Poivre, l’état de l’agriculture est le thermomètre assuré du degré de bonheur des peu- -ples:
La liberté personnelle du cultivateur est une des conditions de la productivité de la culture, Les
Economistes n’admettent aux colonies pas plus le droit éminent du souvérain que les reprises de la féodalité. Comme l'intendant Poivre ils auraient félicité le roi de Ponthiamas de n'avoir pas à l’exemple de ses voisins voulu garder pour lui seul la propriété des terres en feignant de les céder aux cultivateurs, car les droits connus sous le nom de lods et ventes, qui ne laissent aucune propriété, sont le fléau le plus terrible de l’agriculture. Des débouchés sont nécessaires aux colonies pour que leur agriculture soit prospère : Poivre, cite le cas de Madagascar où les terres sont fertiles et les habitants bons agriculteurs : Avec des débouchés même modestes, le peuple serait dans la plus grande abondance.
« Si notre Compagnie des Indes, qui est seule en possession de la traite dans cette région, voulait y encourager l’agriculture, elle ferait sous peu les plus grands progrès, nos isles de France se trouveraient assurées contre les disettes. »
Pour que l’agriculture soit florissante aux colonies, il faut qu'elle soit dirigée par ces trois grands principes « la sûreté, la propriété, la liberté ».
C'est d’ailleurs à l'intérieur du royaume, les trois bases de l’organisation sociale préconisée par: les Economistes.
«Il faut, dit Quesnay, pour procurer l'accroissement des richesses et de la population « que ies « hommes soient assurés de leur liberté et de la « possession de leurs richesses. »
On trouve ces idées commentées dans le « Voya-
ge du Philosophe ». « Une multitude de Français ont trouvé sur cette côte du Cap une véritable patrie, Ja sûreté, la propriété et la liberté, seuls fondements de l’abondance et de l’agriculture. Je ne l'ai vue florissante que dans les pays.où ces deux droits de l’homme.étaient bien établis. »
Letrosne (J.A. 1756) ne manque pas de relever
ces expressions du « Voyageur philosophe » et l’ab-
bé Coyer dit :
« La propriété, la sûreté, le partage des terres
à une infinité de petits colons, l'estime accordée à l’agriculture comme au premier des arts, avec ces moyens vraiment physiques, tout prospérait parce que tout était dans l’ordre de la nature. »
De même que les Physiocrates souhaitaient le despotisme légal dans la métropole comme le régime seul capable de favoriser l’agricullure, de même ils souscrivaient aux idées de Poivre, qui vantait la puissance du roi de Ponthiamas se contentant d’être Je « premier laboureur de son pays et le premier
négociant ». (4o bis).
(4o bis) Les Physiocrates, comme les philosophes de leur époque, ont cu une grande admiration pour la Chine. Quesmay traïte « de la comparaison des lois-chinoises avec les principes constitutifs des gouvernements prospères ». Ienorer Confucius est un mal aussi grand que celui d'ignorer Platon ou Socrate.
L’enthousiasme des Physiocrates pour la Chine tient autant aux faits qu’à leur doctrine même.
La Chine était à cette époque assez mal connue, parcourue par les voyageurs et les missionnaires. C’étai pour eux la terre exotique modèle et les Physiocrates recommandaient aux peuples colonisateurs d’imiter les Chinois dans leurs possessions d'outre-mer; le gouvernement chinois était despotique,
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Homo Sum, humani, nihil à me alienum puto. (Terence).
d) La main-d'œuvre coloniale
C'est sur la question de l'esclavage que le rationalisme du xvur siècle est aux prises avec les intérêts des colonies.
La dignité de l'homme, son corollaire, la Hberté individuelle, avaient pour défenseurs les philosophes. Si des auteurs comme Mélon avaient cru devoir soutenir l'esclavage, qu'ils voulaient voir appliqué dans la métropole, l'unanimité de la doctrine est en faveur de son abolition.
L'esclavage est une des manifestations de l'esprit de domination du pacte colonial. Les mercantilistes soutenaient que les colonies n'avaient aucun droit : De même, examinant les relations entre les colons et les esclaves, ils prétendaient que l'esprit dominateur devait aussi exister.
Les Physiocrates vont soutenir énergiquement les droits des esclaves au nom de la dignité humaine et dans l'intérêt des colonies ; car si elles n'ont pas l'état de prospérité escomplé, c'est l'esclavage qui en est la Cause.
mais basé sur l’ordre naturel. La législation positive n'était que da traduction des lois naturelles, le despotisme consistait à substiluer la volonté d'un seul] aux lois de la nature. L'agriculture était très florissante et les missionnaires qui revenaient de Chine parlaient des contrées bien cultivées donpant plusieurs moissons chaque année. | Poivre professe une véritable vénération pour l'élat de l’agriculture en Chine « les chinois me connaissent pas Îles jachères, la terre n'est Jamais en repos ». ni
Les conquérants Européens, lorsqu'ils envahirent l'Amérique, exterminèrent es indigènes. Ne pouvant exploiter seuls les richesses de l'Amérique, ils allèrent prendre de force les indigènes du golfe du Congo et les amenèrent aux Antilles. La situation des esclaves du xvix° siècle était bien plus dure que celle de l'esclave antique : À Rome l’esclave vivait dans la maison de son maître et il était traité comme un serviteur. L'esclave américain était victie des préjugés de races.
« L'on n'a pas encore pensé que l'esclavage des nègres est plus fort que celui des blancs, le nègre est non seulement esclave de fait, mais sa peau y ajoute une espèce de droit... » (41)
Aussi malgré les lois qui donnent aux noirs une illusion de protection, sont-ils l’objet de sévices cruels de la part de leurs tyrans.
Les esclaves ainsi maltraités avaient une moralité très basse qui rejaillissait sur leurs maîtres.
« Dix mille bras destinés au travail de la terre ne font pas ce que deux mille feraient ailleurs, l’esclavage me paraît pour cela un mal en ne le considérant que du côté de la cupidité dont il tire son origine », « Dès que Rome ne vit plus ses campagnes couvertes que d'esclaves, dès lors les maîtres ne valurent plus rien et il fallut que l'Afrique nourrit lItalie. »
L'ami des hommes trace un tableau très exact de la situation des esclaves. « Ils arrivent doués d’un
(41) Baïilli de Mirabeau, 12 1704.
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instinct qui nous est étranger. On les excède de travail pour le compte de leurs maîtres et cet ordre d'habitudes et d’usages naît au sein de la loi de fraternité dans un siècle qui s’estime éclairé. »
Les Physiocrates ne vont pas être les seuls à stigmatiser le régime de l’esclavage. Déjà Montesquieu, qui est en opposition flagrante d'idées avec les Physiocrales au point de vue du commerce colorial, avait pris leur défense. ,
Montesquieu n'eut pas de contradicteurs dans Je monde des philosophes : l'Encyclopédie répétera ses arguments. Après une réfutation dogmatique des théories admettant l'esclavage, Montesquieu invoquera ironiquement l'argument du prix du sucre. « Le sucre serait trop cher, on ne peut se mettre dans l’esprit que Dieu qui est un être sage ait mis une âme, surtout une âme humaine, dans un COTpS tout noir. »
Chez Turgot nous trouvons une étude approfondie de la question de l'esclavage, mais il ne présente aucun remède. (42)
« Les esclaves n'ont aucune justice à réclamer utilement vis-à-vis de gens qui n’ont pu les réduire en esclavage sans violer toutes les lois de l’ordre et de la morale et tous les droits de l'humanité. »
Rien ne stimule l'activité de l’esclave, puisqu'il ne possédera jamais rien, aussi leurs travaux produisent très peu.
(4>) Turgot. « Transformation des distributions des ri: chesses », Daire 1846, p. 15.
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Les maîtres obligent les esclaves à accomplir des travaux très pénibles, beaucoup meurent. De ce fait les colons sont obligés d'acheter en Afrique de nouveaux esclaves, ce qui devient très onéreux. Comme c’est uniquement par la guerre que l’on peut se procurer des noirs, les tribus sont toujours en guerre.
Un trop grand nombre d'esclaves amène dans un Etat des difficultés politiques. L'histoire des Etats-Unis, de la guerre de Secession, devait sur ce point donner raison à Turgot.
Condorcet a écrit tout un ouvrage « sur les réflexions sur l’esclavage des nègres ». Il montre l’injustice de l'esclavage des nègres considérés par rapport à leurs maîtres : En vain cherche-t-on à excuser l'esclavage en disant que les esclaves sont des cri-
minels.
« L'esclavage des criminels, légalement condamnés, n'est même pas légitime ». On a prétendu que la culture des colonies était impossible sans les esclaves. Gette prétendue nécessité ne rend pas l’esclavage moins criminel de la part du maître » (43).
Pour Condorcet l'esclavage, même volontaire, est contraire au droit naturel.
Adam Smith à soutenu que l'application au travail était en fonction de l'intérêt que l’on avait à s’y livrer.
Ë Les colonies à sucre ne pouvaient être cultivées autrement, prétendaient les apologistes de l’esclava-
(43) Condorcet. « Réflexions sur l'esclavage ». Edit. Daire, p. 507. |
er ge ge, À la rigueur, on peut arriver à prouver que des nègres sont nécessaires, mais On ne légitimera jamais l’usage d'esclaves.
Ce sont les circonstances et non pas la nature de l'espèce qui ont décidé de la supériorité des blancs sur les nègres. « Malgré les avantages des cireonstances qu'étions-nous, il y a quatre cents ans ? L'Europe, si vous en exceptez Venise et Florence, ne valait peut-être pas le Congo et le Benin ». (44)
À l'argument classique que les blancs ne pourraient pas travailler sous le climat brülant des Anlilles, nous trouvons une réponse très précise dans les Ephémérides du citoyen : « Les colonies des Antilles ont d’abord été occupées par les nations de l’Europe : Flibustiers, boucaniers, planteurs de tabac, se portaient mieux que nos colons d'aujourd'hui précisément parcequ'ils étaient plus aetifs. »
L'argument justifiant l'esclavage par le travail pénible des Antilles n'a pas grande foree : c'est l'Européen qui s'acclimate le mieux aux différents elimats du globe.
L'eselave est paresseux parce que la paresse est son unique jouissance, le seul moyen de reprendre en détail à son maître une partie de sa personne.
Au lieu d'aller chercher la canne à sucre en Afrique, les colonisaleurs ont voulu la cultiver aux An-
, (44) Rousseau éerit dans le contrat social. « Renôoncer à sa liberté c'est renoncer à sa qualité d'homme, au droit de l’humanité. Quel droit mon esclave aurait-il contre moi puisque tout ce qu'il a m'apparlient et que son droit étant le mien,
ce vo de moi contre moi-même est un mot qui n’a aucun sens P...