Pierre Poivre
Poivre naissait à Lyon le 23 août 1719 dans une famille de commerçants ; ses débuts furent très brillants ; il fit de fortes études théologiques, les jésuites désiraient en faire un prédicateur. Son goût pour l’exotisme attira l'attention de ses supérieurs : on le désigna pour une mission économique en Chine et en Cochinchine. (95)
À Canton on le mit en prison, mais après avoir prouvé son innocence, il vécut en très bons termes avec le vice-Roi, c’est là qu’il put à loisir étudier le caractère chinois, les institutions économiques et sociales de ce pays. Il conçut pour l’agriculture de
(92) Poivre était physiocrate et a appliqué sa doctrine aux problèmes exotiques. C'est un agrarien et un patriote. Son livre « les voyages d’un philosophe » est un essai aux Colonies des idées de la Physiocratie. Son système se remarquera dans l’adrninistration de l'île de France.
Quelques études ont été consacrées à la vie de Pierre Poivre. Notamment celles de C. Aliex, Cordier, Edmond Pilon ; les notes que nous avons prises au cours de législation coloniale du professeur Maunier sur l'œuvre coloniale de Poivre nous ont été d'une grande utilité pour notre étude,
ce pays la plus grande admiration. Revenant en France en 1745, son navire fut attaqué par l’escadre du Commodore Barnett. « C'était l'époque où la guerre de succession d'Autriche battait son plein. Nos bateaux étaient partout attaqués par les corsaires anglais. L’attitude de Poivre fut héroïque. Serviteur de l’Église, il ne pouvait prendre part au combat: il se tenait sur le pont, un boulet lui enleva le poignet droit ; rendu libre, Poivre gagna l'Inde française où la rivalité était grande entre Dupleix et La Bourdonnais. En compagnie de ce dernier il va dans l’île de France et rentre en Europe après être passé aux Antilles.
Obligé par sa blessure à quitter l'Eglise, il entre dans la Compagnie des Indes : il possédait une précieuse expérience des pays tropicaux, la Compagnie des Indes le fit envoyer en 1753 comme ministre auprès du roi de Cochinchine, dont il deviendra le confident'; c’est lui qui noua le premier les relations amicales entre la France et l’Annam : Tourane était pour lui l’entrepôt idéal pour le commerce de la Compagnie des Indes .
Pour introduire dans l’île de France les épices, une importante mission lui fut confiée. Il s'agissait d’aller à Manille pour dérober la noix de muscade que les Hollandais gardaient précieusement. Malgré les difficultés auxquelles il se heurta, il réussit à découvrir ces produits précieux.
La carrière de Poivre semblait terminée. Il s’était retiré près de Lyon, l'académie des sciences lui avait décerné le titre de correspondant
Choiseul le désignait quelques mois plus tard comme intendant des « îles Mascareignes » France et Bourbon. Ges colonies venaient de devenir nationales, rattachées au département de la marine : la compagnie gardait seulement le privilège sur les marchandises d'Europe ; l'administration de la compagnie avait ruiné le pays ; il fallait restaurer Île
pays.
Lorsque Poivre fut noïimé intendant, Dumas fut désigné comme gouverneur général ; ils ne sympathisèrent jamais. Une lutte incessante ne cessa ile résrne(hentire eux:
Quelques mois après Dumas fut rappelé. Poivre eut alors plus de liberté pour mettre en exécution son programme colonial.
Le pays était ruiné ; Poivre avait le titre dé Commissaire de Sa Majesté aux îles de France et de Bourbon, et président des Conseils supérieurs établis. Il fit immédiatement remarquer aux colons qu'ils étatent surtout à pour contribuer à la prospérité du pays, el non pous s'enrichir trop rapidement, aux dépens de la population laborieuse.
Dans son discours prononcé devant les habitants de la colonie, à son arrivée dans l’île, il définit lumineusement sa politique libérale.
Son seul souci sera le bonheur du peuple, c'est en cullivant les terres que les particuliers s’enrichiront. [l fait l'apologie de la vie aux colonies et montre la supériorité de l’agriculture coloniale sur celle
de la métropole : les cultivateurs sont harcelés d'impôts. Voici le conseil qu’il donne aux habitants (96). « En portant la culture dé vos terres à sa plus grande perfection vous remplirez les vues de Ja pairie », |
L'agriculture doit toujours être à l'honneur « si d'ici quelques années le pays n’est pas cultivé il sera. considéré coinine indigne de tout secours : Poivre voulait que toutes les lerres en friche soient mises en valeur. Voilà des conseils paternels donnés par un gouverneur : «il souhaitait que tous ses administrés fussent cultivateurs et soldats. »
La politique de la Compagnie des Indes avant l'arrivée de Poivre n'avait amené que de mauvais résultats.
On avait eu l'intention de faire de l’île un entrepôt qui recevrait les marchandises de l'Asie, des bateaux français viendraient dans l’île prendre des marchandises pour les transporter en Europe. Il y aurait ainsi une économie manifeste ; mais ce système à l’état de projet n'aboutit pas.
Un nouveau projet occupa les esprits. On voulait ouvrir aux habitants du pays le commerce des Indes ; mais le nombre des bateaux n'était pas assez élevé à ce moment-là et ce fut une tentative infructueuse. s
De nouvelles fautes furent commises : Ia nrétropole envoya des colons qui n'avaient aucune aptitude agricole. Seuls les cultivateurs ayant des in-
(96) Discours de Poivre (Voyages d'un philosophe), 1797.
fluences politiques obtenaient des avantages : les engagements que l'on avait pris vis-à-vis des agriculteurs et des esclaves ne furent pas tenus.
Le découragement s'était emparé des colons et les terres restaient en friche.
De 1764 date à laquelle le gouvernement prit la colonie sous sa tutelle jusqu’en 1776, la population blanche passa à six mille trois cents.
Poivre conseillait aux habitants d'augmenter les ensemencements, pour que la quantité de blé produite par l’île füt accrue : la colonie serait à même de fournir des vivres aux habitants, aux navigateurs, et aux flottes qui viendraient dans l'île.
« L'isle serait le boulevard de tous les établissements que la France possède dans l'Océan Indien »
Ses premiers soins se portent sur la culture des comestibles si importante dans ces isles qui doivent non seulement subsister par elles-mêmes, mais encore faire subsister les escadres du roi pendant la guerre. Il mit la plus grande activité à y introduire de Madagascar, et de l'Inde tous les animaux domestiques, toutes les productions propres à la consommation des habitants et aux besoins des navigateurs.
Sa réputation d'administrateur était très grande. En 1770 dix mille hommes de terre et de mer arrivent sans vivres. Voici ce que le duc de Choiseul écrivait à Poivre : « Je sais bien qu'on manquera de tout, mais vous êtes là el nous comptons sur vous. »
Guidé par des sentiments élevés il voulait que l’on améliorât la situation des esclaves que l’on consi-
dérait comme des instruments de culture.
Dans le préambule d’une ordonnance rendue à Bourbon le 10 avril 1758, il se plaint des fardeaux si lourds que l’on fait porter aux nègres dans les chemins difficiles et impraticables, il défendit par celte ordonnance de charger un nègre de plus de soixante livres et une négresse de plus de cinquante : malheureusement son ordonnance demeura sans exécution.
Poivre avait fait l'acquisition d’un enclos, peu distant de Port-Louis ; il l'avait aménagé et il était devenu un magnifique jardin puisque les plantes des deux Mondes y étaient introduites ; il y consacrait tous ses loisirs. Ce jardin fut ensuite cédé au roi. à |
M. Mélon de passage dans la colonie avait visité le jardin (97).
Le voyageur trouve rassemblés dans ce jardin plus de six cents espèces d'arbres et d’arbustes précieux, transportés des divers continents. Cette partie de la culture qui demande beaucoup d’observations, de sagesse et de philosophie était une des choses dans lesquelles Poivre excellait. »
La correspondance volumineuse de Poivre avec
(97) C'est dans ce jardin que vécut Bernardin de Saint- Pierre lors de son séjour dans l’île de France. Il donna son appréciation sur le commerce, l’agriculture et la défense de ‘isle et fit une étude assez approfondie du problème de l’esclavage. Il passa presque sous silence l’œuvre de Poivre pourtant il vécut longtemps dans son intimité, peut-être un amour malheureux qu'il avait conçu pour Mme Poivre fut-il la cause du silence sous lequel il passa l’œuvre du Grand Economiste,
Ÿ Versailles montre le grand souci qu'il avait de tenir lé rés au courant de son œuvre aux îles Mascareignes.
« Pendant les premières années ma principale attention sera d’élablir dans cette île une grande culture de denrées nourricières et une grande quantité de troupeaux uniquement destinés à la multiplication pour que dans les temps meilleurs nous trouvions sous notre main toutes les denrées nécessaires pour approvisionner avec abondance les troupes et les escadres que vous nous avez envoyées. (98) »
M. de Praslines est tenu au courant de fous ses efforts pour encourager l’agriculture : « lorsque Je suis arrivé ici l'agriculture était comme abandonnée el je puis vous assurer aujourd'hui que l'émulation pour la culture des terres est au point où vous pouvez le désirer malgré les motifs de découragement que la colonie a reçus. Si le succès de la culture répond à l’émulation que j'ai eu le bonheur d’exciter, nous serons bientôt en droit de nous passer de l'Europe pour tous les comestibles ».
Poivre ful longtemps gêné dans son action par son Collaborateur Dumas ; — des remontrances furent failes à Sa Majesté par le Conseil supérieur de l’île de France.
« Le Conseil supérieur espère que Votre Majesté prendra en considération les abus de pouvoir exercés par le commandant général de cette isle retrles maux qui doivent en résulter pour des colonies aussi éloignées de sa protection. Elle sentira combien il
(98) Lettre au roi, 15 J. 1768.
inporte à leur salut, à la tranquillité el à l'encouragement de la Colonie. »
Au boul de quelques mois la politique de Poivre avait porté ses fruits : l'Île avait une quantité suffisante de denrées et il était inutile d'en envoyer de France ; aussi le gouverneur pouvait-il écrire ui roi: «les colons de cette isle ne sauraient avoir plus d’émulation qu'ils en témoignent pour la culture des graines ; ils ont tant semé pour leur première récolte et ils sèment tant pour la seconde que je suis dans le plus grand embarras pour pouvoir loger tous Îles grains qu'ils ont déjà recueillis. Je crois être en état de vous prier de bien vouloir suspendre tout envoi de farine et je puis avancer que nous pouvons nous passer de viandes salées d'Europe surtout si le comrnandement me laisse la disposition des arme r.ents
pour la traite de Madagascar » (99).
Poivre avait l'intention de faire de cette colonie l’entrepôt æénéral du commerce de l’Asie. Les arnialeurs feraient du commerce sur les côtes de Mailagœascar et des Maldives ; dans ces colonies ils pourraient acheter diverses denrées : de grands magasins seraient construits dans l’île qu'il leur serait facile de pourvoir de toutes les sortes de marchandises de l'Inde.
L'entrepôt de l’île de France rendrait Je commerce de l’Inde beaucoup plus facile ; les équipages,
pendant leur séjour dans File, achèteraient nos den-
(gg) Lettre 16 j. 1768.