LETTRE DU BAÏILLI DE MIRABEAU AU ROI
Le 30 juillet 1754.
Monseigneur,
Je craindrais de vous ennuyer par la fréquence de mes lettres et Jes répétitions qu'il m'est impossible d'éviter si j'étais moins convaincu de vos bontés pour moy et si vous ne m'avies ordonné de vous rendre compte de ce que mon séjour icy me met à même d'observer.
La misère de cette colonie me louche à un point que je ne scaurais bien vous exprimer, elle gémit sous les fers des commissionnaires de Saint- Pierre et les mouvements que je me donne pour faire liquider les deptes me font connaître combien elle est obérée. Je scais Monseigneur que la mauvaise volonté des habitants en est cause en partie, mais il
est certain que tant qu'ils auront à compter avec les
commissionnaires, il ÿ a peu à espérer qu'ils changent à cet égard.
=, Lorsque nous donnons des ordres pour le payement, le débiteur compte avec un créancier souvent usurier qui prend quelque argent pour cesser des
plaintes qui reviennent ensuite au bout de quelque
temps. C’est là une méthode toute simple et la mauvaise foy règne à un point singulier,
Mais après être convenu de tout ce que l’on peut objecter contre le créole, souffres que j'aye l’honneur de vous représenter leur misère, Les nègres sont absolument nécessaires dans ce pais. Trente mille nègres de plus trouveraient à travailler dans mon gouvernement et ils en tripleraient la valeur.
M. de Crapado, major de l’iske, arrêta ces jourscy, trente-quatre nègres qu ipassaient dans son quartier et qui étaient une partie d’un nombre de cent vingt qui venaient de St-Eustache. Ces nègres ont été confisqués, vendus et enfin ont essuyé des formalités ordinaires mais le besoin en est si grand qu'ils avaient été achetés aussy chers à St-Eustache qu'ils le sont à bord des négriers. Vous sentirés aisément Monseigneur,que l'excès de besoin peut seul forcer l'habitan à courir les risques d’être ruiné et même d'être condamné aux galères, puisque, achetant aussy cher à Saint-Eusache que de nos négriers, ce n'est pas l’avidité du gain qui l'y engage.
Dès mon arrivée je m'aperçus de la disette de nègres, disette à laquelle les commissionnaires contribuent beaucoup comme j'ay eu l'honneur de vous le marquer, mais-j'ay été retenu de vous exposer l’extrême besoin dont ils deviennent et les maux qui suivent de la désertion des négriers, par la crainte que l’on ne put penser que les droits qu'il a plu au Roy d'accorder à ma place sur les carguaisons de nègres ne fussent mon principal mobile.
Le commerce de France crie contre la Guade-
loupe comme contre le centre du commerce prohihé. Je ne nie pas que cette colonie n’en fasse beaucoup ; personne ne le scait mieux que moy et j'ose dire qu'elle n'a jamais eu de gouverneur qui fit plus d'efforts pour l'empêcher, ainsy que tous les abus qui s’y sont introduits. Je scais que mes soins ont fait payer les carguaisons, qu'ils ont fait recouvrer quelques fonds que le laps de temps faisait presque regarder comme perdus et ont diminué l'audace avec laquelle le commerce prohibé se faisait au vent de l’isle et dans son centre. Mais ils n'ont pu et ne pourront déraciner un mal qui prend sa source dans le besoin réel des habitants.
Je scais, Monseigneur, que je suis parvenu à me faire craindre et quelle répugnance que j'aye à inspirer ce sentiment, je préfère le bien de la colonie et du commerce à ma propre satisfaction, certain que je suis que vous aimés mieux que j'empêche le mal ‘que d’avoir à le punir.
Il me semble que cete isle pourrait être portée à une valeur triple de ce qu'elle est et je suis convaincu que tant qu'elle ne commercera pas directement avec la France, elle ira en diminuant et tombera enfin de faiblesse entre les mains de nos ennemis.
La: forme du commerce de Saint-Pierre est si onéreuse pour ce pays-cy que les habitants s’y jetteront toujours vers le Hollandais.
Vous nous permettés de favoriser un commerce avec certaine cote, mais ce commerce par les précautions qu'on y prend et par la cherté de nos den-
rées est devenu ruineux ; le pavillon de cette nation n'est plus qu'un manteau dont se servent les Anglais et les Hollandais pour commercer icy. Les permissions que nous donnons pour celte cote me sont bien suspectes et j'ay fait en dernier liett arrêter et confisquer et vendre un bateau avec ce pavillon qui s’est trouvé masqué et appartenir à un habitant d'icy qui sera condamné par contumace aux galères quand - le temps de sa contumiace sera expiré.
J'ai par ee moyen éventé une de leurs inines, mais bientôt ils trouveront quelqu'autre moyen et. je soupçonne le commerce de l'iske rovale de donner fort souvent lieu à un comunerce entre ce pais et la Nouvelle Angleterre.
Les doubles passeports, les doubles capitaines sont des rubriques qui vous sont connues, comme à nous, mais desquelles il est presque toujours impossible de trouver des preuves juridiques, et je vous avoue, Monseigneur que je suis effrayé de la quanlité de personnes contre lesquelles j'ay des preuves morales, je vous en enverray peut-être plusieurs et sûrement je fairay de MON fhieux ; imais j'attends peu de succès si le commerce de France ne nous vient pas directement et si l'on ne nous fournit nas de nègres.
La sévérité en augmentant le danger fait prendre plus de précautions et Fon cache dans lisle des gens qui en leimps de guerre les connaîtront AUssY bien que nous. La sécheresse qui à régné six mois a tout relardé, elle à été suivie d’un déluge depuis deux mois de façon que je me trouveray heureux que
faces soins pour empêcher le ecommerce prohibé n'ayent pas eu plus de succès. Nous sommes à la veille de manquer de farines de magnioc, et j'ai été chligé de donner les ordres les plus sévères pour en éviter la sortie pour Saint-Pierre, où elle est très chère de façon que si nous avons quelques morues el autres choses propres à la nourriture des nègres, le commerce prohibé nous les a presque toutes apportées.
Ne croyés pas Monseigneur que commençant à me prévenir en faveur de ce peuple je devienne son partisan, il gagne trop peu à être connu pour cela. Rien n’est plus vicieux que nos habitants, cela n'est racheté par aucune apparence de vertu, mais il est de l'intérêt de l'Etat de mettre leur pais en valeur et peut-être deviendraient-ils moins méchants si le mauvais état de leurs affaires ne les contraignait pas souvent à être fripon.
Je vous réitère icy, Monseigneur, mes observations sur la position du chef-lieu de l’isle. Je persiste à vous dire que toutes nos peines pour empêcher le commerce prohibé seront sans effet si l’on
e transporte le chef-lieu au petit bourg qui est dans le centre de l’isle et à portée de tous les lieux suspects.