ACTE PREMIER
JEANNINE
Remplacer l'amour par la charilé?
MADAME AUBRAV.
Oui.
JEANNINE
Être une sainte autrement dit, ce n'est facile qu'à vous, mjflame, que tout le monde admire, aime et vénère.
MADAME AUBRAY
Oui vous a parlé de moi ainsi ?
JEANNINE
Tout le monde. Aussi, je suis très-heureuse et très-fière de l'intérêt que vous voulez bien prendre à moi.
MADAME AUBRAV.
Et que vous méritez, j'en suis convaincue. Acceptez-le donc, comme je vous l'offre. D'abord, je serais votre mère, puisque j'ai un fils de deux ans plus âgé que vous; ensuite la situation où vous vous trouvez et qui est identique à celle oià je me trouvais il y a vingt ans; enfin l'expérience que m'a donnée l'éducation de mon fils, faite par moi seule, tout cela me met en droit, me fait un devoir de vous questionner et de vous conseiller, puisque le hasard nous rapproche. Oh! je sais quels dangers, quelles luttes, quelles défaillances, quelles suppositions attendent une jeune femme, restée seule au milieu de notre société moderne. Aussi me suis-je promis de faire, en toutes circonstances, bénéficier notre pauvre sexe de ce que la vie m'a appris, de ce que m'a révélé le meilleur et le plus juste de? hommes, qui avait mille fois plus que m.oi l'amour du bien et l'intelligence pour l'accomplir.
JEANNINE
Sa mort a dû être pour vous, madame, une bien grande douleur.
MADAME AUBRAY
Très-grande; mais le malheur, en doublant les devoirs.
ii LES IDÉES DE MADAME AL\BRAV.
double les forces. Et puis nous nous étions souvent entretenus (le la mort comme du fait le plus probable, le plus certain de la vie. Il m'avait fortifiée d'avance contre ce fait qu'il pressentait devoir être prochain, et il m'avait là-dessus, comme sur toutes choses, fait partager ses idées. Il y a, dans les légendes et les contes de fées, des personnages, invisibles pour tout le monde, visibles pour une seule personne qui possède un certain talisman. Rien de surnaturel dans ces légen(;Jes, ou plutôt dans ces symboles. Ce talisman, c'est l'amour, sur lequel la mort elle-même n'a pas de prise. Oui, matériellement, mon époux a disparu de ce monde; je ne puis plus voir son visage, je ne puis plus toucher sa main, mais son âme a passé dans tout ce qui m'entoure, dans tout ce que j'aime, dans tout ce qui est bien. Il assiste à (oufes mes actions, il commande à toutes mes pensées. C'est lui qui vous parle en ce moment, il est assis à côté de moi, je le vois, je l'entends, je le sens, et, si jamais mon esprit venait à douter de cette présence incessante, je n'aurais besoin pour y croire que de regarder son fils, sa vivante image.
JEANNINE
Oh! madame, vous ne sauriez croire comme c'est doux et facile de causer avec vous! (Après un petit temps.) 'Alors, monsieur votre fils ressemble à son père ?
MADAME AUBRAY
C'est lui-même.
JEANNINE
Vous devez bien vous aimer tous les deux ?
MADAME AUBRAY
Il croit aveuglément en moi, je crois aveuglément en lui, nous n'avons pas de secrets l'un pour l'autre.
JEANNINE
Les jeunes gens ne sont-ils pas forcés d'avoir certains secrets ))Our leur mère?,
C'est selon comment ils ont été élevés. C'est de l'amour que