ACTE DEUXIEME
RAUAXTIN.
Qui est moi.
MADAME AUBRAY
Ouelle bôlise!
DARAXÏIN.
C'est vrai. On ne l'en dit pas moins et c'est tout naturel, parce que le monde n'accepte et n'admet que ce qu'il comprend, et qu'entre une femme veuve et belle et un homme séparé de sa lemme, fùt-il vieux et laid, qui se voient tous les jours comme nous le faisons, on aime mieux croire à de l'amour qu'à de l'amitié.
MA DAME AUB«AV
Que m'importe ce qu'on dit?
BAR AN TIN
Et à moi donc! Mais c'est pour en arriver à ceci : la société a ses mœurs, ses traditions, «es habitudes que le temps a constituées en lois. Elle a une morale moyenne dont elle ne veut pas qu'on la sorte et qui suffit à ses besoins. Elle n'aime donc pas ces vertus singulières qui lui sont un reproche indirect, et elle s'en venge comme elle peut, par la calomnie même, si elle n'a pas autre chose sous la main. Comment! je peux, moi, société, me tirer d'affaire avec ma religion et la religion de mes voisins en observant certaines petites pratiques extérieures, en donnant un peu de mon superflu à ceux qui n'ont rien du tout, en quêtant, en dansant, en chantant pour les pauvres, en mangeant de temps à autre du turbot au lieu de manger de la bécasse : ça va bien comme ça, et vous venez, vous, simple femme du monde, vous jeter à travers ce petit train-train des consciences bien élevées; vous dites : « Ce n'est pas assez, il faut faire ceci, il faut défaire cela, il faut tout donner et tout pardonner... » Et vous voulez que cette société ne pousse pas des cris, vous voulez qu'elle vous laisse faire sans plaisanter, sans calomnier, sans se venger enHn de ce grand exemple qu'elle ne veut ni ne peut suivre? Vous lui en deir.andez trop.
MADAME AUBRAY
Je vis comme bon me semble et ne force personne de vivre comme moi.
BARANTIN.
Pardon! pardon ! C'est tout le contraire, puisque vous voudriez rejeter dans ma vie une créature que je n'ai nulle envie d'y revoir, ma parole d'honneur!... Oh! les femmes! toujours les mêmes! ni patience ni mesure, mettant de la passion dans tout, même dans la vertu!... Non-seulement vous croyez que l'humanité doit devenir parfaite, mais vous voulez qu'elle le devienne tout de suite, du jour au lendemain. Hier, vous haïssiez : aimez aujourd'hui. Ce matin, vous étiez heureux : sachez souffrir ce soir. Vous étiez coupable, soyez repentant; et moi, madame Aubray, je vous pardonne! Tout cela en une heure. Oh! oh ! laissez-moi respirer!
MADAME AUBRAY
On ne fait jamais le bien assez vite. Est-ce qu'il a le temps d'attendre!
BARANTIN.
Vous êtes dans le faux, et vous le reconnaîtrez un jour.
Quand cela?
BARANTIN.
Quand vous vous sentirez prise entre vos doctrines et l'impossibilité de les mettre en pratique, ce qui ne peut manquer d'arriver. Jusqu'à présent, chère amie, vous n'avez eu que des exemples à donner, et vous les avez donnés aussi grands que possible comme fille, comme épouse,, comme mère; mais vous n'avez pas eu de luttes à soutenir. Vous êtes pour le pardon; moi aussi, je suis pour le pardon, celui qui ne coûte rien. Moi aussi, je pardonne à toutes les femmes adultères, — excepté à la mienne. Tout le monde en est là. Qu'est-ce que ça nous fait, les autres? Mais, s'il s'agit de nous... un instant! c'est une autre affaire. Le pardon, savez-vous ce que c'est? C'est l'indifférence pour c.o qui ne nous touche pas.