SCÈNE II
Les Mêmes, MADAME AUBRAY.
VALMOREAU, aU-ant à madame Aubray et lui donnant la maia.
Madame !
MADAME AUBRAY
Ou'est-ce qu'il y a?
VALMOREAU.
Vous avez donné le jour à un poëte, à un orateur, à un homme de bien! Il vient de me dire des choses que je n'avais jamais entendues. Tel que vous me voyez, il y a dix ans que j'emploie mon temps, mon intelligence et mon argent à prouver que je suis un imbécile. J'ai commencé par tirer mes manchettes comme ça (n fait le geste] sur les boulevards: j'ai porté une raie au milieu du front comme les archanges et jusque dans le dos comme les mulets; je me suis occupé une bonne heure tous les jours de mes favoris et de mes moustaches, qui embaument du reste (je fais venir ça de Londres : quarante francs le flacon; j'en ai encore rais ce matin^ : j'ai passe des mois à jouer et des semaines à dormir; j'ai payé des asperges cent francs la botte pour me faire
appeler M. le comte par des garçons de restaurant; je n'ai pas lu un livre de ma vie, et mon seul talent, celui qui m'a fait un véritable renom, c'est de sauter moi-même la rivière de la Marche, comme si j'avais quatre jambes; je fais ça très-bien: je ne suis encore tombé qu'une fois dans l'eau; voilà mon passé. Mais je n'ai que vingt-huit ans ; il me reste vingt-cinq mille livres de rente; je digère très-bien cinq ou six fois par semaine; je ne suis pas méchant au fond, j^ai été mal élevé, voilà tout; nous sommes beaucoup comme ça dans le môme quartier. Aujourd'hui, je sens que la grâce me touche et je ne demande plus qu'à être saint Paul ou saint Augustin. Indiquez-moi seulement ce qu'il y a à faire!
Bravo! C'est devons, ces vers-là?
MADAME AUBRAY
Il faut vous marier d'abord.
VALMOREAU.
Je pensais bien que ça allait commencer par là.
MADAME AUBRAY
Vous reculez déjà?
VALMOREAU.
Non, non, je suis décidé à tout; mais je croyais que, pendant quelque temps, il y avait ce qu'on appelle un petit noviciat et qu'on n'entrait pas tout de suite dans les ordres.
MADAME AUBRAY
Il faut épouser une femme qui vous aime.
VA L M 0 R E A U
Voilà qui me donne un peu de temps.
MADAME AUBRAY
Il faut épouser une fille pauvre.
VALMOREAU.
Une fille pauvre! Ah! faut-il aussi qu'elle soit laide?
ACTi': ïi{Oisii:.Mi:. y,
MADAMi: A LU H AV.
Ça n'en vaudrait que mieux.
VAL M OR EAU
Avouez-Je, madame, vous en avez une qui réunit ces deux qualités.
M ADAM i: ALBRAV.
J'en ai une, mais elle n'est pas laide.
Oui, ça dépend des goûts, n'est-ce pas?
MADAME AUBRAY
Elle est charmante.
VALMOREAU.
Voilà le mot que je craignais, (a camiiie., Ne vous en allez pas, j'ai besoin d'une galerie pour me donner du courage.
CAMILLE
Soyez tranquille, je suis là avec tout ce qu'il faut pour vous secourir.
VALMOREAU.
Reprenons : jeune
M AD ami: ALBRaV.
Vingt-deux ou vingt-trois ans.
VALMOREAU.
Ah! elle m'a attendu. Le père ou la mère?