‹ Les idées de Mme Aubray, comédie en 4 actes, en proseChapitre 7 sur 338 · ACTE PREMIEM · texte numérisé non relu

ACTE PREMIEM

ici sur la plage, tandis que les autres femmes se sauvent, s'assoient, se serrent les unes contre les autres, mettent leurs mains tout autour d'elles avec des mouvements ridicules et dans des altitudes grotesques, — elle — continue son chemin sans faire un pys plus vite qu'un autre. Le vent furieux l'enveloppe, l'enlace, lait flotter sa jupe en avant, en arrière, à droite, à gauche, elle va toujours, elle se connaît, elle n'a rien à craindre. Ce qui est choc pour les autres est caresse pour elle, ce qui était plat devient rond, ce qui était douteux devient évident: on est certain que les pieds sont petits et que les jambes sont pures, voilà tout; ce soni des femmes dont on peut devenir amoureux fou à cent pas de distance, d'un bout à l'autre d'une rue, sans avoir vu leur visage. Terribles créatures pour le commun des hommes, car elles savent leur puissance, et, si vous laissez tomber votre cœur sur leur chemin, elles marchent tranquillement dessus, pour ne pas déranger la ligne.

BARANTIN.

Alors, cette fois, vous êtes en danger?

YALMOREAU.

Presque. Si elle résiste, j'en ai pour quinze jours.

BARANTIX.

Une non-valeur! et depuis quand ètes-vous amoureux ?

VALMOREAT.

Amoureux sérieusement?

BARANTIN.

Oui.

VAL MO RE AU

Depuis avant-hier, dix heures trois quarts.

BARANTIN.

Du matin?

VALMOREAU.

Du matin, et voici comment la chose ^t ardvée. Il faut vous dire que les chemins de fer entrent pour beaucoup dans mes combinaisons. Quand le printemps est venu, je prends mon sac

de nuit ou ma malle, selon la distance à parcourir, et je me rends à la gare à l'heure du train express, tantôt à la gare de l'Ouest, tantôt à celle du Nord, tantôt à celle de l'Est...

BAR AN TIN

Tantôt à celle du Midi?

VALMOREAU.

Non, je garde le Midi pour l'hiver.

BARANTIN.

C'est juste, pardon.

Je ne sais jamais en sortant de chez moi oij je serai le soir, cela dépend d'une voyageuse que je ne connais pas. Au milieu de toutes ces femmes qui s'envolent vers une autre patrie, j'en avise une; les jeunes filles exce{)tées bien entendu, elles sont sacrées, celles-là.

BARANTIN.

Il faut les épouser.

VALU 0 RE AU

Comme vous dites. Si mon inconnue est seule, c'est rare, mais cela n'en vaut que mieux; si elle a un mari, j'étudie le mari. La destinée d'une femme est dans les traits de son mari. Si le mari me va, je la regirde, tranchons le mot, je lui fais l'œil, vieux moyen, éternellement bon pour commencer. Elle voit bien vite l'émotion qu'elle me cause, et oii va la belle je vais. Dès que je puis lui parler, je lui apprends que sa seule vue m'a détourné de ma route, que ma famille ne va pas savoir ce que je suis devenu, que ma vie... C'est bête comme un tour do cartes, mais ça réussit dix-neuf fois sur vingt, et ça me fournit d'avance un prétexte pour m'en aller, après,

BARANTIN.

C'est ingénieux, très-ingénieux.

VALMOREAU.

Or, l'autre jour, à la gare de l'Ouest, j'aperçois une dame toute seule, avec une femme de chambre et un enfant.

ACTK PREMHlR. \:\

01 1! un enfant!

VALMCRKaU, continuant.

J'adore les enfants en ces circonstances : ça jase, ça fait les commissions, ça va se coucher de bonne heure. Les femmes disent (jue ça garantit; les maris croient que ça surveille, c'est excellent.

lîARANTI-N.

C'est excellent, les enfants !

VALMO-REAU.

Je vois mon inconnue qui prend ses billets au guichet du Havre, je prends ma première pour le Havre, vingt-cinq francs.

B ARAXT IN.

C'est raide.

VALJIOREAU.

Oui ! tout cela est assez cher comme mise de fonds.

BAUAXTIN.

Sans compter les faux frais.

VALMOIVEAU.

Elle monte dans le compartiment des dames, jo mon^e dans le compartiment à côté, me voilà bien tranquille. J'arrive au IIa\re...

BARANTIX.

Nous allons rentrer dans nos. petits débours.

VALMOR EAU.

Personnel elle était descendue à je ne sais quelle station, comprenez-vous? Alors, me voilà faisant tout le littoral.

BARANTIN.

Autre non-Aaleur.

VALilOREAU.

Autre non-valeur. EnQn j'arrive ici. et avant-hier à dix heures trois quarts, je vois mon inconnue qui sort de cette salle où nous sommes, où elle vient tous les jours jouer du piano, pas très-bien, pendant que les autres baigneurs déjeunent.

BARANTIN.

EL OÙ en êtes-vous?

VALMOREAU.

Je ne puis pas dire que je suis très-avancé, elle n'a môme pas eu l'air de me voir. L'aborder devant tout le monde, c'est difficile et un peu trop commis voyageur. Je me suis adressé à Tenfant pendant qu'il jouait avec d'autres bambins, et je lui ai demandé comment on l'appelle. Il m'a répondu : « Le prince Bleu. — Et votre maman? — La princesse Blanche. — Et le mari de votre maman? — Le prince Noir. »

BARANTIN.

L'enfant s'est moqué de vous.

VAL MORE AU

Galamment ; ce sont des réponses faites d'avance à des questions prévues. Alors, j'ai interrogé la femme de chambre.

BARANTI>s.

C'est tout neuf, ça.

VALMOREAU.

La femme de chambre m'a dit : Ich verstehe nicht. Sprechen Sie deulsch ?

BARANTIN.

Traduction : « Je ne comprends pas. Parlez-vous allemand ? »

Je lui ai répondu : Va.

BARANTIN.

Yoilà la conversation engagée.

VALMOREAU.

Attendez; elle s'est levée et elle m'a dit : « Vous êtes bienheureux, monsieur de parler allemand; moi, je n'en comprends pas une syllabe; » et elle m'a planté là.

BARANTIN.

Et de deux! Restait le propriétaire de la maison qu'elle habite.

VALMOREAU.

C'est Roussel, le baigneur. Elle est déjà descendue chez lui

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