ACTE PREMIER
PIERRE
Puisque tu sens le poids de ta cliaine, brioe-la.
LIONEL
Mais l'autre, ma compag-ne de boulet, crois-tu qu'elle veuille me lâcher? Au premier mouvement, au premier mot, à la moindre tentative de liberté, ce sont des cris, des syncopes, des larmes à n'en pas finir.
PIERRE
Elle pleure donc?
A volonté. Si j'insiste: Ne vous gênez pas, dit-elle avec résignation ; moi, j'en mourrai.
PIERRE
Le crois-tu ?
LIONEL
Zist et zest, pas un mot.
PIERRE
Alors?
LIONEL
Est-ce qu'on sait? Un accès de folie, une fureur d'amour-propre, le plaisir de me léguer un remords ! Les femmes se réservent le droit de planter là leurs amants; mais, pour se venger de celui qui les quitte, elles sont capables de tout, même de se tuer.
PIERRE
Allons donc! Le vrai suicide, c'est ta vie. Tu te laisses lentement ronger par la maladie du siècle : ne croire à rien pour ne penser à rien ; le sommeil dans la neige, le néant dans les ténèbres ! Quelle trace laisseras-tu de ton passage? Quel fruit ta jeunesse prépare-t-elle à ta maturité ? Tu jettes ton esprit à tous les vents, ton cœur à tous les caprices ; tu gaspilles ton
activité, tu galvaudes même ce beau nom que tu n'as pas fait !
LIONEL
Mon nom !
C'est bien la peine d'être un des plus grands gentilshommes de France pour lutter avec les petits jockeys d'Angleterre! Le dernier des Trésignan, célèbre dans l'art de sauter une haie! Saute, marquis! Mène à la victoire, sur les pistes de la Marche, les descendants amincis de ces forts chevaux de guerre qui portaient à Jérusalem tes ancêtres couverts de fer, de sang et de gloire.
LIONEL
Que veux-tu ? Le Sphinx est là, me posant des énigmes insolubles.
PIERRE
Tue-le donc par une résolution virile. Si ton esprit se tait, interroge ton cœur : il te répondra patrie, famille, devoir, dévouement. Aime pour être aimé ; fais quelque chose pour devenir quelqu'un. Sois homme, citoyen, père de famille.