ACTE PREMIER
mandes en séparation de corps et surtout de biens; plaintes en adultère, sans compter les gens qui ne se plaignent pas : et comment les compter? le dénombrement du Lévitique n'y suffirait pas; femmes en rupture de ban, ou couvant en silence le scandale qui, demain, brisera sa coquille; maris faisant, en dehors du domicile conjugal, des enfants, qu'ils laissent ensuite mourir de faim, ou reconnaissant, de par la loi, les petits bâtards qu'on fait au logis pendant leur absence ; testaments attaqués, testaments supposés ou falsifiés; captations d'héritages tempérées par l'empoisonnement; le parricide môme venant en aide aux parents en retard ! Pourquoi tarder, en effet? Pour voir, au travers des larmes, ce que les vôtres font contre vous ; pour assister vivant au supplice de votre fortune ou de votre honneur, disséquée sous vos yeux; la fille traînant dans le ruisseau les économies et les vertus de la maison ; le fils allant s'asseoir au banc de la police correctionnelle, tandis qu'ailleurs le père s'acharne et succombe aux poursuites de la gloire. Voilà, monsieur, votre bilan ; voilà vos joies de famille à partir du bonheur conjugal.
PIERRB, vivement.
Je proteste.
OCTAVE, à un domestique appelé par un coup de sonnette. Des glaces !
PIEHRE, tranquillement.
Je proteste comme peintre. Le tableau me paraît un peu sombre. Pour représenter ainsi la famille en noir, il a fallu mettre le soleil à la porte ; et vous avez oublié ce rayon d'espérance et de joie qui éclaire la vie d'un honnête homme : l'honnête enfant d'une femme honnête.
RICHARD
Est-ce qu'il y a des femmes honnêtes?
riERRE
Et votre mère ?
RICHARD
Monsieur! à une pareille question, je ne connais qu'une réponse; et vous la devinez.
PIERRE
Si monsieur le diic veut bien faire à un pauvre artiste l'honneur de croiser l'épée avec lui, je suis à sa disposition.
RICHARD
Le talent vaut la noblesse, monsieur, puisqu'il donne la gloire; et je ne crois pas déroger en me coupant la gorge avec vous.
Ah ! messieurs, messieurs ! Ce n'était qu'une plaisanterie, monsieur le duc; il faut bien rire un peu.
RICHARD
Il y a des sujets sur lesquels je ne plaisante pas et ne permets pas qu'on plaisante.
LIONEL
Moi aussi, messieurs, je parle sérieusement, une fois par hasard, puisqu'il le faut. Richard est mon plus proche parent, Pierre est mon meilleur ami : tous deux hommes d'honneur et faits pour comprendre la valeur d'un serment. Eh bien! je vous jure à tous deux que celui d'entre vous qui attentera le premier à la vie de l'autre me devient dès lors étranger, pour ne pas dire ennemi. Maintenant, battez-vous, messieurs, si bon vous semble; ou donnez-vous la main, sous peine de ne jamais toucher la mienne.
OCTAVE
Appuyé! Moi, je suis par tempérament et par état ami de la paix. La paix fait monter les fonds.
ACTK PREMIER 27
RICHARD
Ta mcrc était sœur de la mienne, Lionel. Demande à ton ami s'il veut faire à notre sang amende honorable.
PIERRE, à Pàchavd.
Monsieur, je connais de réputation madame la duchesse de Villepreneuse ; et si quelqu'un osait mettre en doute, devant moi, la pureté de sa vie, vous n'auriez pas à regretter votre absence. J'ai voulu seulement vous prouver qu'il y avait en ce monde quelqu'un de respectable et quelque chose de sérieux.
RICHARD, tendant la main à Pierre.
Touchez-là, monsieur, et veuillez me compter désormais au nombre de vos amis. (Pierre donne la main à Richard.) Si je vous parais juger trop sévèrement les femmes, ne croyez pas du moins que ce soit à titre gratuit.
LIONEL
Fxjjerto crede Ricardo.
OCTAVE
Ah! le latin?
(Un domestique fait circuler un plateau, sur lequel chacun des acteurs prend une glace. D'après le geste d'Octave, il dépose le plateau sur une console et se retire.)
PIERRE
Si nombreuses que soient les bonnes fortunes du plus brillant cavalier de France, il ne connaît pas toutes les femmes.
RICHARD
Sauf réserve contre ce compliment un peu ironique, je crois en avoir connu la plus charmante.
LIONEL
Naturellement.
RICHARD
Si tu la connaissais toi-même, tu me donnerais certainement gain de cause.
LIONEL
Voyons au moins les pièces du procès.
Il y a quelques années...
LIONEL
La date précise?
RICHARD
C'était l'année des vieilles lunes. Dans une grande ville...
LIONEL
Située?
RICHARD
Dans le pays des souvenirs. Je rencontrai une jeune fille...
LIONEL
Brune ou blonde?
OCTAVE
Rousse, peut-être. Le roux est à la mode.
RICHARD
Prenez un rayon de soleil, décomposez-le dans un prisme enchanté, choisissez la plus belle nuance : voilà son signalement.
OCTAVE
Si jamais je la rencontre, moi, je la reconnaîtrai.
RICHARD
Permettez-moi d'en douter.
Vous doutez de tout.