Pour bien des gens encore, Ra- RABELAIS ET MONTAIGNE
bêlais n'est qu'un ivrogne cynique; il n'y a qu'un mot à répondre : conciliez ces goûts crapuleux avec ses illustres amitiés et son universelle érudition.
26 ETUDIÎ SUR RABELAIS.
lignes de la belle lettre de Gargantua • à son fils : 11 débute par des actions de grtàces à la Providence qui a voulu que la vieillesse des parents refleurît en la jeunesse des fils. « Comme en toy demeure l'imaige de mon corps, si pareillement ne reluisoyent les mœurs de l'ame, on ne jugeroit que tu as guardé précieusement l'immortalité de nostre nom et le plaisir que je prendroys ce voyant seroit petit, considérant que la moindre partie de moy, qui est le corps, demeureroit, et la meilleure, qui est l'ame et par laquelle demeure nostre nom en bénédiction entre les hommes, seroit dégénérante et abastardye. » Platon en ses plus beaux /dialogues, Gicéron s'adressant à son fils. Tacite rendant ..hpmmage à la mémoire de son beau-père Agricola, ne tiennent pas un langage plus élevé, plus majestueux. Sur le chapitre des études recommandées à ce fils, c'est toujours même esprit, même universalité, langues grecque, latine, arabe (Rabelais lui aussi avait trouvé le temps d'apprendre l'arabe à Rome), sans néghger la connaissance des faicts de \ nature : « Je veulx que tu t'y adonnes curieusement, qu'il •^ n'y ait mer, rivière, ny fontaine dont tu ne connoisses les poissons; tous les oyseaulx de l'aer, tous les arbres, arbustes, et frutices des forestz, toutes les herbes de la terre, tous les metaulx cachés au ventre des abysmes, les pierreries de tout Orient et Midi, rien ne te soitincongneu. » Ces lignes sont datées de Utopie^ c'est-à-dire pays imaginaire", et non sans raison, car l'ambition paternelle embrasse un plan bien vaste pour qu'il soit possible même au savant précepteur Epistemon de le réaliser : Quoi qu'il en soit, de telles idées, |un plan qui, dès le seizième siècle, réunit tout
1. On a remarqué judicieusemi-nt que celle letlre achève le plan d'une éducation où ne se faisait pas encore assez sentir l'influence de la Kenaissance. « Avec Ponocrates (précepteur de Gargantua), nous sortions à peine des temps gothiques et scolastiques; les œuvres les plus exquises des anciens ne sont pas encore entre les mains des jeunes gens; les poètes et les moralisles de la Grèce et de Rome sont moins connus que Pline, Athénée, Galion, Hippocrate, les livres de
physique et de logique d'Arislote. Les humanités sont loin encore; la grande érudition du seizième siècle est à venir; l'étude du grec, les langues et les antiquités de l'Orient juif et arabe ne seront abordées qu'au temps de Pantagruel. Gargantua déplorera d'une façon bien touchante de n'avoir pu goûter, en son adolescence, à ce u sçavoir " libéral et honeste » qui ornera 'l'àme de son fils. " [Rabelais, la Renaissance et la Réforme, par Emile Gebhurt.
Paris, Hachette, 1877, p. 226-27.)
ce que le nôtre s'efforce de concilieFfuiie si complète conception de l'éducatiortldoivent faire pardonner bien des sottises triviales et insensées aux yeux des juges les plus sévères.
Sans avoir la prétention d'être complet, tout en poursuivant la biographie de Rabelais, interrogeons-le encore sur deux questions, les.cj3uvents et.la gueixe.
Rabelais avait déjà visité Rome, ce rêve de tous les savaats, en 1534, à la suite de son protecteur Jean du Bellay, évêque de Paris. Il y retourne précipitamment, par mesure de prudence, deux ans après et obtient du pape pleine et entière absolution de toutes ses irrégularités, avec permission d'exercer gratuitement la médecine. De retour à Montpellier, il prend le grade de docteur. La persécution s'est ralentie, un instant de calme laisse Rabelais, qui a pris d'ailleurs ses sûretés du côté de Rome, jouir <( des, plaisirs honnestes d'agriculture et de vie cbampestre n dans le couven t de Saint-Maur des Fossés dont la libéralité de du Bellay la fait chanoine. Mais ce n'est là qu'une courte trêve. L'imprimeur Dolet était brûlé sur la place Maubert en 1543 ; Bonaventure Despériers, l'auteur du Cymbalum mundi^^ n'évite l'année suivante un sort pareil qu'en se jetant sur son épée; en 1545, Marot, le gentil Marot, le poète favori de François I", repart pour l'exil. Le croirait-on, c'est ce moment que Rabelais choisit pour mettre sous presse le tiers (troisième) livre de son œuvre satirique. La colère l'emportait sur la prudence, il voulait venger ses amis, et, contradiction plus étrange que son audace, François P"" signait le privilège du deuxième livre de Pantagruel qu'on a supposé rédigé par l'auteur lui-même. Rabelais accepte ouvertement__^ la guerre contre tous ses ennemis ; ce n'est plus^Alcofribas ; Nasier (anagramme de François Rabelais), c'est François j^ Rabelaisqûl signe son œuvre. Nous savons bien que la témérité se dissimule sous le voile de la plaisanterie, mais le voile est bien transparent ! Caractère étrange, aussi indéchiifrable que son bvre, mélange d'audace et de diplomatie, de prudence et de témérité ! Certes Rabelais en a pensé et
1. Dialogues piquants, et railleurs, | dépassait celle de ses Nouvelles rctont rabelaisiens, dont la hardiesse I rrcntinii.'! rt joyeux devis.
écrit cent fois plus qu'il ne fallait pour mériter le bûcher aux' yeux des sorbonnistes et surtout des moines; mais, outre cet art de jeter h la face des gens de grosses vérités tout en boutfonnant comme Triboulet, il pressent l'orage et connaît le chemin de l'Italie ; il sait disparaître à temps, sauf à bondir inopinément dans l'arène avec un gros et terrible rire qui paralyse et cloue sur place ses adversaires. Remarquez, car Rabelais n'a l'étoffe ni d'un héros ni d'un martyr, qu'il sait pouvoir compter sur des alliés : si le Parlement, la Sorbonne, si le bas clergé, si les ordres mendiants l'ont en haine, les prélats, le pouvoir royal et la coui* à certains moments sont désarmés, pensant qu'un homme qui rit n'est pas à craindre, et le prennent sous leur protection; deux papes même l'ont couvert, comme d'un bouclier, de leur indulgence et ont souri de ses hardies jovialités. Il y a chez Rabelais du paysan tourangeau, sa rusticité fait illusion sur sa malice; les délicats s'y trompent, les libres penseurs feignent de s'y tromper. Dans le troisième livre, la parodie burlesque des romans de chevalerie fait place à un cadre plus large : c'est la critique du monde entier, la (J , comédie humaine toujours assaisonnée de gros sel. Pantar!r /'^gruel n'est plus le héros du livre, c'est Panurge, son com- Y I pagnon de voyage, (( ce Gil Blas du seizième siècle » qui " pourrait bien être Rabelais lui-même, plein d'inventions subtiles et ordurières, mangeant son blé en herbe, louant presteurs et débiteurs, toujours machinant quelque ruse contre les sergents et le guet *, se forgeant parfois, au gré de sa fantaisie, un âge d'or qui le fait pleurer de tendresse, toujours rieur et railleur, hardi en paroles, poltron dans ses actes, ne devenant un peu somlire et incertain qu'en songeant pour lui à la grande question du mariage, au demeurant le meilleur fils du monde. Cependant Rabelais jetait reparti pour Rome en qualité de médecin ordinaire du cardinal du Bellay, qui vit son crédit s'évanouir à la mort de François P"" et dut céder le pas au cardinal de Lorraine, après l'avènement de Henri II. Un religieux. Puits- Herbault,