‹ Les idées de Rabelais & de Montaigne sur l'éducationChapitre 9 sur 307 · Liv. I", ch. xxin · texte numérisé non relu

Liv. I", ch. xxin

2. Le jour ne suffit pas à remplir un tel proirramme, qui semble, en quelque sorte, celui des fervents écoliers de la henaissancp : mais ce n'est pas ici une utopie, n faut lire par quel noviciat, sous la discipline de Jean Daurat, passèrent Ronsait et ses amis Baïf et Belleau. Quelques années auparavant, vers 1548, Henri de Mesmes, un ancêtre du premier président, étudiait le droit à Toulouse, avec son précep-

teur et son frère, sous la conduite d'uu vieux gentilhomme. « Nous étions, dit-il, debout à quatre heures — on le voit, c'est l'heure réglementaire — et ayant prié Dieu, allions a cinq heures aux éludes, nos gros livres sous le bras, nos éoritoires et nos chandeliers à la main... » et les éludes continuent de ce train jusqu'au snir.

(Cité par Rollin, Traité dex éludes.

liv. 11. ch. II, art. l"'; Paris, Firuiin Uidot, t. 1", p. 15S.J

ticques, concernans Testât humain... puis par trois bonnes heures luy estoit faicte lecture. Ce faict, en prés jouoyent a la balle, a la paulme, galantement s'exerceans le corps, comme ils avoient les âmes auparavant exercé. Tout leur jeu n'estoit qu'en liberté... Cependant, monsieur l'appétit venoit et par bonne opportunité s'asseoyent a table. Au commencement du repast, estoit leue quelque histoire plaisante des anciennes prouesses, jusqu'à ce qu'il eust prins son vin. Lors (si bon sembloyt) on continuoyt la lecture, ou eommençoyent a deviser joyeusement ensemble, parlans, pour les premiers motz, de la vertu, propriété, efficace et nature de tout ce qui leur estoit servi a table : du pain, du vin, de l'eaue, du sel, des viandes, poissons, fruicts, herbes,

racines et de l'apprest d'ycelles Puis, après s'estre

escuré les dens avecque racine de lentisque, lavé les mains et les yeux de belle eaue fraische, rendoyent grâce a Dieu par quelques beaux canticques t'aie ts a la louange de la munificence et bénignité divine. Ce faict, on apportoit des cartes, non pour jouer, mais pour y apprendre mille petites gentillesses et inventions nouvelles, lesquelles toutes avoient rapport a l'arithmétique... et non seulement d'icelle, mais des aultres sciences mathcmaticques, comme géométrie, astronomie et musicque. »

Puis vient l'équitation, l'art de la chevalerie^ entendu dans son sens propre, « car, dit Rabelais, c'est resverie de rompre dix lances en tournoy ou en bataille ; ung charpentier le feroit bien -, mais louable gloire est d'une lance avoir rompu dix de ses ennemis. » Suivent alors tous les exercices, voltige, saut^ natation, chasse a courre, maniements de toutes armes. Pour (fortifier) les nerfs, on luy avoit fait deux grosses saulmones de plomb, chascuue du poy (poids) de 8700 quintaulx, lesquelles il nommoit altères. Ycelles prenoyt de terre en chascune main et les eslevoyt en l'acr au-dessus de la teste, les tenoyt ainsi sans soy remuer Iroys quarts d'heure et dadvantaige, qui estoit une force inimitable.» Enfin, et nous abrégeons, tant cette journée est bien remplie, trop remplie, après visite aux compagnies de gens de lettres ou de gens qui eussent vu pays estranger, après

avoir au lieu du logis le plus découvert veu la face du ciel, noté les comètes, figures, situations, aspects, oppositions et conjonctions des astres, récapitulé briefvement l'employ de la journée, enfin « prioyent Dieu le créateur en l'adorant et ratifiant leur foy envers luy et le glorifiant de sa bonté immense ; et luy rendant grâce de tout le temps passé, se recommandoyent a sa divine clémence pour tout l'advenir. Ce taict entroyent dans leur repos. » L'air était-il pluvieux, le temps n'était pas perdu, on allait voir lapidâirës7ôrfé\res, monnoyeurs^ tisserands, horlogers, miroitiers, etc., appre-' nant et considérant l'industrie et invention des métiers, sans compter les leçons publiques, plaidoyers des gentils avocats, sermons des prescheurs évangéliques*. Pour •*'' reposer, son élève de cette véhémente contention des esprits, -^ Ponocrate (( advisoit une fois le moys quelque jour bien clair et serain, auquel bougeoyent (sortaient) au matin de la ville, et alloyent a Gentily, ou a Beloigne, (ju a Mont- Rouge, au Pont-CharantOD, ou a Vanves, ou a Saint-Clouc. Et la passoient toute la journée à faire la plus grande chiere dont ils se pouvoienl adviser ; raillans, gaudissans, beuvans d'autant; jouans, chantans, dansans, se veautrans en quelque beau pré, denicheans des passereaulx, prenans des cailles, pesclians aux grenouilles et escrevisses. ;) Heui'eux temps pour les écoliers où la vraie campagne était aux portes de Paris, où l'on prenait des cailles à Montrouge et à Boulogne ! Cette réminiscence d'Hippocrate, qui recommande une petite débauche mensuelle, risque de scandaliser^ les délicats. INlais^pour se « veautrer, » élève et précepteur, d'une façon un peu libre, sur un beau pré, loin des livres, le temps n'était pas perdu, car ils récitaient par cœur quelqugs plaisants vers de l'agriculture de Virgile ou d'Hésiode^ (c'est-à-dire des Géorgiques ou des Travaux et des Jours), ou mettaient quelques épigrammes latines par rondeaux et ballades en langue française. Nous avons supprimé, chemin faisant, quelques soins d'hygiène et de santé, notre éduca-

1. C'est-à-dii-e, des Réformés. Il est | chapitres qui s'y rapportent nous raà remarquer que cette éducation est I mènent à la période quasi-protestante plus protestante que catholique. Les I de la vie de Rabelais.

Leur esl un médecin, et aussi quelques polissonneries, car Rabelais, au milieu des plus sérieux entretiens, vous déroute par une bouffonnerie et un gros éclat de rire ; mais, à cela près, que penser d'un pareil plan qui a tout concilié, tout embrassé, tout alevine ?Repoi'Iôns-n^^^ à la première nioitié du seizième siècle; nous sommes encore en pleine scolaslique, la jeunesse est encore livrée aux pédants armés de logique jusqu'aux dents, u aux suppôts crottés et enfumés du barocco et du baralipton, » crasseux, féroces « enivrés jT^en leur colère, » comme dira Montaigne. Quelle révolution dans les vieux programmes que ce mélange habile de douce et vraie piété en présence des grands spectacles de la nature, d'exercices à part égale du corps et de l'esprit qui rappelle -. , l'éducation des jeunes Grecs, quel soin de science pratique 'i ( vue et prise sur le fait et quel contraste avec cette science (__de mots et de pure théorie qui ne dit rien aux sens, rien à l'imagination, rien au cœur de l'élève! Combien l'on aime celte Providence démontrée à l'enfant sous un beau ciel étoile, ce qui n'exclut pas les grâces, ie bénédicité de la bonne vieille foi de nos pères, et rappelle le Pater nostre de 'li^ M<nitaigne. Rousseau remplacera cette bonhomie par une ^,,^jixjz philosophie apprêtée, froide et pédan tesque.TTsonge moins à élever un enfant qu'à protester contre la société. Qu'on yûmo, ces violents et virils exercices qui détendent l'esprit, fortifient le corps et font des hommes sains et vigoureux ; I ces visites aux fonderies, aux ateliers où « l'on donne le vin » '; aux ouvriers pour leur payer les leçons qu'on leur dérobe, et jusqu'à ces joyeux ébats sur l'herbe où le maître oublie une fois par mois (ce n'est pas trop) sa gravité, et se refait enfant avec son écolier ! Tout cela est si vrai, si juste, si conforme à la nature des choses et des besoins, que de nos jours, en dépit des vieilles traditions du moyen âge dont nous avons longtemps traîné quelques bouts de cliaines, de graves et sérieux amis de la jeunesse ont réclamé pour alléger les tâches et le joug, pour redresser les corps ployés : sous la discipline, un peu de cet air, de cette liberté, de ' cette franche gaieté que Ponocrate prodiguait au jeune Gargantua. Ces légitimes revendications ont été favorable-

ment accueillies, à la grande joie des mères de famille, des enfants, au grand profit de tous; la conciliation s'est faite entre la tradition surannée et le progrès raisonnable. Des juges experts sont allés voir ce qui se passe chez nos voisins, Allemands et Anglais. Les profitables exemples, qu'il s'agisse de pédagogie ou d'autre chose, sont à imiter de quelque part qu'ils viennent ; ajoutons que, sans passer la Manche ou le Rhin, nous n'avions sur bien des points qu'à ouvrir notre ^ieux Rabelais. — __

Gargantua, formé à si bonne école, ne peut manquer de l bien faire élever son fils Pantagruel qui accomplit son tour \l] w^ de France, demandant à chaque ville ce qu'elle peut four- / ^^^ nir à son éducation. Sans insister trop longuement sur ' cette question, notons seulement deux chapitres mié-^\J ressants : la rencontre de l'écolier limousin* et la belle C^'-.lettre de Gargantua à son fils-. « D'oii viens-tu à cette heure? » demande Pantagruel à l'écolier. « De l'aime, inclyte et célèbre académie que l'on vocite Lutece. » <( C'està-dire je viens de la vénérable, illustre et célèbre académie qu'on nomme Paris. » La conversation continue sur ce ton; Pantagruel poussé à bout saisit à la gorge et veut écorcher ce drôle qui écorche le latin et pense ainsi pindariser. Ronsard et Joachim du Bellay, le neveu des protecteurs de Rabelais, ne s'y méprirent pas et se reconnurent dans le Limousin. Pour venger sa muse (( en françois parlant grec et latin, » le prince de la Pléiade eut le tort d'insulter Rabelais mort, car vivant il en eut peur, et d'invectiver (c le galant buvant nuit et jour. » Insultes vulgaires, misérables représailles qui n'atteignent ni Erasme, accusé lui aussi d'aimer le bon vin, ni Rabelais, qui ne s'en défend pas^. On cite sans cesse ce premier vers de Pindare : (( L'eau est une chose excellente. » Autant vaut la franchise d'Horace qui refuse aux buveurs d'eau le don céleste de poésie.

Mais, revenons au sérieux, et pour cela citons quelques

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