‹ Les idées de Rabelais & de Montaigne sur l'éducationChapitre 11 sur 307 · Liv. n, ch. xvt · texte numérisé non relu

Liv. n, ch. xvt

faisait rage contre Rabelais et avait juré de venger d'un coup tous les couvents; l'air était plus sain à Rome pour notre auteur. Des fêtes splendides données dans la ville des papes en 1550, pour la naissance d'un fds du roi de France, fournirent au cardinal disgracié et à son médecin l'occasion de flatteries délicates à l'adresse de la vraie reine, Diane de Poitiers; si bien que Rabelais, nommé à la cure de Meudon (1551) parle double choix de du Bellay disgracié et du cardinal de Guise, le favori du moment, sut s'appuyer sur la double protection des deux rivaux. La gratitude de Diane de Poitiers n'était pas un appoint trop considérable dans la lutte que fît éclater la publication du quatrième livre. Les moines, les procureurs, l'Eglise, Rome, le pape étaient pris à partie par l'incorrigible railleur. Henri II intervient à propos et arrête les représailles des théologiens et du Parlement. Notons cependant que si les excès sont attaqués, les dogmes principaux de l'Eglise sont respectés, ou du moins ne sont pas discutés. Ce n'est qu'au cinquième livre, publié après sa mort et qui ne lui appartient peut-être pas complètement, qu'il a peint sous le nom de VJsle sonnante Rome et la cour papale. Dans les quatre premiers, ce sont presque toujours les moines, leur ignorance, leur ivrognerie qui exercent la verve de Rabelais. Calvin, un instant, crut pouvoir compter sur lui, comme Luther sur Erasme, et se faire une alliée de cette plume terrible. Nous connaissons Calvin; est-il étonnant que l'austère Calvin n'ait pu s'entendre avec le jovial Rabelais? Cette réserve fut-elle de la part de ce dernier acte de prudence et calcul ? Nous l'ignorons, mais tandis que Calvin maudissait Rabelais dans son traité des Scandales, que celui-ci invectivait (( les démoniaques Calvins, imposteurs de Genève, » il s'assurait par cette adroite hostilité un droit d'impunité dans le camp des catholiques. Au reste Rabelais, entre le bûcher de Dolet et celui de Servet, n'avait pas de choix à faire ; le fanatisme lui était aussi odieux à Genève qu'à Paris.

Parmi les types du livre de Rabelais demeurés populaires, il faut nommer au moins le terrible frère Jean des Enlo-

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meures. « Au moiue crasseux, ignorant et désœuvré, ue i^achant que dîner, dormir, chanter matines et trimbaler les cloches, Rabelais a opposé le type triomphant de frère Jean des Entomeures. Frère Jean est l'idéal du moine transformé, )assant de l'existence inerte du cloître à la vie active du monde. L'auteur l'a taillé vigoureusement, dans le plein de la nature humaine avec ses bons et ses mauvais instincts, il l'a doué de jeunesse, de force, d'une hardiesse aventureuse, d'un appétit formidable et d'une soif inextinguible... Tandis '-que les autres frères psalmodient tristement pour implorer le salut des vignes du monastère envahies par l'ennemi, lui, retrousse sa robe, saisit le bâton de la croix ' » qui devient dans sa main une formidable massue. Au fort d'une tempête, tandis que Pauurge implore en tremblant les saints et les saintes du paradis, frère Jean intrépide, manœuvrant et jurant comme un marin, sauve l'équipage en détresse, ce qui n'empêche Pauurge, le péril passé, de s'en attribuer, comme la mouche, uniquement la gloire. Ce brave frère Jean, il faut bien le récompenser de ses services et de son courage. Que faire pour lui? Gargantua lui offre une abbaye, mais le frère répond avec un bon sens philosophique : (( Gomment pourroys-je gouverner aultruy, qui moy-mesme gouverner ne sçauroys ? ( )ctroyez-moy de fonder une abbaye à mon devis (idée). » Et de fait, dans quel ordre, en quel pays chrétien eût-il trouvé la munificence et la liberté de sa nouvelle abbaye de Tliélème? Quel épicurien n'embrasserait cette existence avec joie? Le bâtiment, situé près la Loire, à deux lieues d'une belle forêt, est cent fois plus magnifique que Chambord et Chantilly ; il a, lui aussi, son escaher à vis dont les marches longues de vingt-deux pieds sont de porphyre et de marbre, et ne compte pas moins de neuf mille trois cent trente-deux chambres. Vergers, fontaines, arcs antiques, splendide bibliothèque, offices, fauconnerie, vénerie, bois, parc, rien n'y manque ;

Ce ne sont que festons, ce ne sont qu'astragiiles^;

1. Lenient, la Salira en France au seizième siècle, 1" cdit., p. 7;>. 2(. Boileau, Art poét., ch. i"'. vers 56.

c'est un rêve des Mille et une Nuits. Quant h la règle, elle est juste au rebours de toutes les règles monacales, ou plutôt il n'y en a pas. Point de mars, point d'horloges ni cadrans, parce qu'il semble insensé « de se gouverner au son d'une cloche et non au dicté du bon sens et entendement. » L'inscription mise sur la grande porte ne compte pas moins de cent vers. C'est la liste de tous ceux qui sont exclus : « Cy n'entrez pas, hypocrites, bigolz, » et le dénombrement de tous ceux qui sont admis, « en gênerai, tous gentils compagnons. » Nous avons dit que la règle n'y existait pas, nous nous trompons : Gargantua l'établit en cette clause de quatre mots : a Fay ce que vouldras. » Ce qui ne signifie pas que l'on s'y endort dans la torpeur d'une énervante oisiveté; mais gens libres, bien nés et bien instruits, conversant en compagnies honnêtes sont naturellement poussés à la vertu, éloignés du vice, tandis "que subjection et contrainte détournent les nobles afîections et portent à enfreindre le joug de servitude. Regardez ce tableau tracé par le pinceau de Rabelais : (c Les dames montées sur belles hacquenees, avec leur palefroy de parade, sur le poing mignonnementengantelé portoient chascune ou un epervier ou un esmerillon (oiseau de vénerie); les hommes portoient les autres oyseaulx. Tant noblemenT" estoient instruits, qu'il n'en estoit qui ne sçut lire, escrire, chanter, jouer d'instrumens harmonieux, parler cinq à six langues et composer tant en vers qu'en prose. Jamais ne furent veus chevaliers tant preux, tant galans, tant adroits a pied et a cheval, plus vigoureux, mieulx maniant toutes armes que la estoient. » Où sommes-nous, à Thélème ou à Chambord? On l'a remarqué, rien ne manque en cette abbaye qu'un temple ou une église. Ce n'est pas que Rabelais se refuse à prier, mais il a en borreur la prière imposée par la cloche et l'horloge. Cette utopie gracieuse, cette poétique pastorale n'est pas seulement le rêve chimérique d'un moine en rupture de ban, qui n'a pas pardonné la confiscation de ses livres et Vin pace de son couvent, c'est la protestation énergique d'un esprit indépendant qui répond à l'intolérance , et aux sinistres menaces de l'inquisition par cette devise :/

« Fais ce que veux ! » Est-il besoin d'ajouter qu'en dehore même de la question religieuse, cette fantaisie n'est pas plus applicable à la vie civile et politique? Nous ne sommes pas sur terre pour y faire ce que nous voulons. Ce qui constitue notre noblesse, c'est le travail et l'accomplissement de nos devoirs. De cette abbaye de Thélème, de ce paradis du caprice et du far niente, du milieu de ce luxe royal et de ces délices raffinées s'extiale, malgré la science et l'esprit de ces dames gracieuses et de ces gentils cavaliers, je ne sais quel vague ennui, quelle monotone tristesse. Savez-vous pourquoi ? C'est qu'il y manque, à défaut de l'église, car l'âme peut partout se recueillir et s'élever à Dieu, la règle, non la règle cénobitique, mais cette règle morale qui discipline la vie, la soutient et lui donne un but. Etre bomme, c'est se dévouer à un devoir, joug salutaire qui nous affranchit et fait ici-bas notre titre de noblesse !

On a prétendu, que dis-je, on a démontré que, sous des noms et types divers, Rabelais avait mis en scène Louis XII, François I", Henri II, le cardinal du Bellay, le cardinal de Lorraine, Cfiarles-Quint, le pape Jules II, Diane de Poitiers et bien d'autres. Un esprit ingénieux et systématique finit, pièces en main, par prouver tout ce qu'il veut. Les faits pont comme de faux témoins qui se laissent suborner et déposent en faveur de celui qui sait le mieux les manier et les présenter. Ce qui doit nous mettre en méfiance contre ces constructeurs d'écliafaudages, c'est le nombre de clefs toutes différentes dont chacune prétend démasquer avec certitude les personnages rabelaisiens. Que nous importe, après tout, qui sont Pichrochole, Gargantua et Grandgousier, son père? Qui nous dit que l'auteur ait voulu sous ces noms nous présenter autre chose que les types généraux et ano-

ymes d'un roi sage et d'un insensé conquérant? 1 Comme tous les esprits sages et humains, Rabelais maudit et flétrit la guerre. Écoutez ces belles paroles quïl met dans la bouche de Grandgousier, le monarque débonnaire, ami de ses peuples, qui a tout fait pour éviter la guerre, et, contraint de la subir, use avec clémence et modestie de la victoire : <c Le temps n'est plus d'ainsi con-

quérir les royaulmes, avec dommaige de son prochain frère chrestien ; celte imitation des anciens Hercules, Alexandres, Hannibals, Scipions, Césars et aultres tels, est contraire a la y profession de l'Evangile, par lequel nous est commandé de garder, saulver, régir et administrer chacun ses pays et terres, non hostilement envahir les aultres. Et ce que les Sarrazins et barbares jadys appeloyent prouesses, maintenant nous appelons briganderies et meschancetés. Mieulx eut fait Pichrochole soy contenir en sa maison, royalement la gouvernant, que insulter en la mienne, hostilement la pillant. Allez-vous-en au nom de Dieu, — dit-il à un capitaine prisonnier. — Quant a votre rançon, je vous la remets entièrement et veulx que vous soyent rendus armes et cheval; ainsi faut-il faire entre voysins et anciens amys, veu que noslre différend n'est pas proprement une guerre. » Ainsi pense, ahasi parle le fou Rabelais, en un siècle où de sages conseillers poussaient leur maître à passer les Alpes, à tenter une conquête dont l'échec de ses deux prédécesseurs eut dû dégoûter François I". Mais la déroute de Pavie pouvait seule corriger le vainqueur de Marignan. Ainsi parle ce fou humain et chrétien, en un siècle où le farouche catholique Monlluc se vante, dans ses Commentaires, de ses tueries et pendaisons, avec une telle verve gasconne qu'on voudrait croire qu'il se calomnie.

Nous sommes bien loin d'avoir épuisé tous les points de vue de ce livre étrange, qu'on a spirituellement appelé « l'Apocalypse de la hbre pensée*. » C'est une sorte d'épopée héroï-comique, qui a suscité autant de commentateurs et de gloses que la Divine Comédie de Dante; épopée, disons-nous, car ce roman épique a ses voyages merveilleux, sa tempête, sa descente aux enfers, comme les poèmes classiques.

Si la leçon appliquée par les meuniers sur les épaules de Pichrochole vaincu ne suffit pas à dégoûter les .\lexandres de leurs folies conquérantes, descendez à la suite d'Épistémon aux sombres bords, et interrogez avec lui tous les

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