‹ Les idées de Rabelais & de Montaigne sur l'éducationChapitre 102 sur 307 · Confidences, édit. de 1849, p · texte numérisé non relu

Confidences, édit. de 1849, p

tairae, de qui sa mère descendait. Ce ,c:énie amuseur, ce douleur avait passé en partie avec le sang dans ce jeune homme. Le livre de Montaigne était son catéchisme. Je combattais de toutes mes forces ce goût exclusif pour Montaigne. Ce doute qui se complaît à douter pour douter me paraissait infernal. L'homme est né pour croire ou pour mourir! » Hélas! en dépit de l'affirmation du poète, l'homme peut douter et vivre. Lamartine rend plus loin justice aux grâces de l'écrivain, mais un peu à contrecœur. Du reste nous comprenons que l'auteur des Méditations et des Harmonies qui ont charmé la première moitié de ce siècle, n'ait pu goûter le naturel, la simplicité, la bonhomie d'une confession sincère, presque toujours dégagée des préoccupations de Vamour-propre. —

Notre siècle, un peu sceptique, comme Montaigne, et indifférent aujourd'hui h tant de questions qui ont passionné deux sièeles. juge ^lontaigne en amateur désintéressé. Pour notre goût impartial, pour nos odorats blasés ou dégoûtés, c'est un charme de renouveau, un parterre d'herbes drues et odorantes qu'on saisit à pleines poignées, qu'on aspire à pleins poumons.

Sainte-Beuve l'a dit dans son Port-Hoyal : « Sa vraie baguette d'enchantement, c'est son style... le style est un sceptre d'or à qui reste, en définitive, l'empire de ce monde. »

Aux yeux de Montaigne, c'est « en la nourriture et institution des enfants' que consiste la plus grande difficnllé et importante de l'humaine science. » Il faut savoir gré au

1. Le but spécial de ce livre nous a fait compléter noire Etiule par ces dernières pages, qui sont un résume des idées de Montaigne sur Védncation. Nous avons lu avec fruit, combattant quelquefois leurs opinions, les travaux suivants relalifs à Montaigne et à la pédagogie au seizième siècle : Méditations et études moralei, par

Guizot ; Histoire critique des doctrines de l'éducation en France depuis le sni:i(';iiie siéric, par Gabriel Compayré ; Etude sur l-s académies proti:stantcs en France au seizième et au dix-septième siècle, par P.-Daniel Bourchenin ; Rabelais, la Henai<!sanceet la Réforme, par Kniile Gebharl. Nous ne citons ici que les œuvres les plus importantes.

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sceptique qui d'ordinaire se soucie peu de remplacer ce qu'il

détruit et ne songe guère, dans son repos égoïste, qu'à bien

vivre et bien mourir, d'avoir affirmé, au seizième siècle,

, v^ • l'importance de l'éducation naturelle. Le petit traité depccla-

A 1 Qogie, h l'usage d'un gentilhomme, qu'il adresse, sous forme

( de lettre, h M^^ Diane de Foix, est un des chapitres les

t^lus longs et les plus intéressants des Essais. Au milieu de

théories et de principes contestables que nous avons relevés,

, l'auteur y émet des idées nettes, précises, irréfutables,

il indique le remède à côté du mal, il expose la méthode

Ivraie et naturelle à substituer aux méthodes surannées, les préceptes ^généraux , rationnels , applicables à toutesjes époques.

Pouf Lien comprendre, lû^..S-yslèmfi-d'é4u€ation-se«tenu ; par Montaigne, il faut se rappeler celle qu'il reçut lui-même Len son .château, sous la surveillance d'un père vigilant, tendre, indulgent, mais original et d'humeur assez mobile, un mélange de douceur, de sévérité et de bizarrerie. Ce ' même enfant qu'on réveillait au son d'une douce musique, qui « n'a tàté des verges qu'à deux coups, » que l'on conliait aux plus illustres maîtres latinistes dans une maison dont les domestiques eux-mêmes « latinizaient » pour éviter au jeune maître les ennuis du rudiment, ce même enfant fut élevé « à la paysanne, dressé à la plus basse et commune façon de vivre d. Il a été traité en grand seigneur avec une dépense supérieure à sa fortune, il s'est aussi frotté aux petites gens, aux hommes du peuple, aux paysans ; éducation exceptionnelle, libérale, nous allions presque dire cJemocràh'q'uè en. môme temps que quasi- princière. Montaigne parlait donc déjà couramment le latin, sa vraie langue maternelle, qu'il n'entendait mot de français ou de périgourdin. Le père, paraît-il, finit par douter lui-même de l'excellence de sa méthode domestique, car il mit l'enfant au collège de Guyenne, trop tôt pour l'en faire sortir trop tût aussi, en sorte que non seulement l'écolier y perdit sou excellent latin qui « s'abastardit, » mais qu'à treize ans il.se trouvait libéré de ses études classiques, n'en ayant guère pu tirer protit, faute de maturité d'esprit.

Montaigne, objet de soins exceptionnels fiu collècre, ne semble pas y avoir pâti. Des répétiteurs particuliers étaient attachés à sa personne, et l'on peut supposer que l'esprjt systématique et les exigences d'un père tendre et bizarre durent mettre quelquefois à une rude épreuve la patience de rillustre principal Andréas Goveanus ! Le jeune écolier, d'esprit très indépendant, a-t-il calomnié son collège, — il ne serait pas le seul, — ou plutôt, faut-il mettre à la charge du seul collège de Montaigu ses vigoureuses indignations contre « les geaules de jeunesse captive semées de tronçons d'osier sanglants? » Peu s'en faut qu'il ne veuille, comme Rabelais, mettre le feu à toutes ces maisons !

Quelle est en somme l'opinion de Montaigne sur l'éducation jpublique et sur l'éducation domestique? A laquelle i^^ dônne-t-il la p.r.éféri;nce ? Il ne semble pas échapper corn.-- J plètement au reproche de contradiction. ^ En effet Pauteur ûçè Essais est évidemment hostile à X internat.^ en même tenips qu'il redoute l'amollissement des caractères et des corps au sein de la famille. N'est-ce pas surtout dans le but de l'y faire échapper le plus tôt possible qu'il demande qu'on>^' promène l'écolier chez les nations voisines dès sa plus tendre enfance, pour pher sa langue à leur idiome? Mince profit, pensons-nous, à cet âge où l'enfance ignorante, inexpérimentée ne peut tirer de ces voyages qu'un rapide et insuffisant apprentissage de langues étrangères. Sans doute « ce grand monde est le mirouer où il nous fault regarder pour nous cognoistre de bon biais », mais encore faut-il que l'enfant soit de taille à s'y voir et à s'y considérer. Ce que veut t Montaigne avant tout, c'est exiler l'enfant de la maison, il \^^ craint de l'y voir « nourrir au giron de ses parents ». Que J d'avertissements pourtant dans sa propre maison lui ont rappelé durement combien il est cruel et dangereux d'éloigner l'enfant du foyer paternel ! « Ils me meurent tous en nourrice », écrit-il quelque part, sans se rappeler exactement le nombre des enfants qu'il y a perdus! Tous les hommes • souhaitent de revenir mourir sous leur toit, de n'être pas surpris par la mort sur les grandes routes ; Montaigne est d'un avis opposé. Est-ce commisération pour les siens, indif-

Pi.\BEL\i5 KT Montaigne. 0

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férence sloïque du philosophe? Nullement. Monlaigne est au fond un parfait égoïste ; or le dévouement à la famille démantlo une entière ahnégation. Il ne s'attache aux enfants que pour leur raison, leur valeur morale, c'est-à-dire quand ils sont devenus une jouissance pour son esprit, une satisfaction pour sa vanité, surtout quand ils ont cessé d't'tre un tracas domestique. Beau mérite, quand ils réjouissent les yeux même desindiiïérents, des étrangers! L'auteur avoue d'ailleurs avec une franchise audacieuse que « nos véritahles enfants ce sont nos livres ». Et de fait, il a singulièrement aimé ses Fssai's, choyés, caressés, enrichis d'année en année, et s'il a tant chéri M"° de Gournay, sa fdle adoplive, n'est-ce pas un peu que celle-ci fut l'admiratrice enliiousiaste d'un livre, dont elle devait se faire, jusqu'en plein dix-septième siècle, l'éditeur et le passionné panégyriste? Ce n'est pas que Montaigne n'ait écrit un touchant chapitre sur l'a/fection des pères aux enfants (liv. 11, chap. viii), qu'il ne soit lui-m&me, il nous l'ariirme, père à se départir dès son vivant de ses droits, à se dépouiller spontanément en leur faveur d'une partie de ses biens, — notons qu'il n'a qu'une fille et point de fils, — quand ils seront en Age de jouissance, en plénitude de leur raison. Mais l'auteur des Fssais n'aime pas l'enfance en ello-m^me, pour elle-même, pour celle grâce native qui ne désarme pas la sévérité de La Fontaine, un autre égoïste, pour ce charme qu'aimait tant et qu'a si bien chanté V. Hugo. Si ce sont de mauvaises natures, dit Montaigne, il « les faut fiaïr et fin/v pour telles ». Si son petit gentilhomme manque d'élévation d'esprit ou seulement d'ardeur martiale, ce que son gouverneur aura de mieux à faire sera de « l'eslrangler » de ses mains sans témoins, cl, si on lui fait grâce de la vie, de le mettre pâtissier dans quelque ville, « feustil fds d'un duc. » Nous n'avons garde de nous récrier naïvement contre la férocité criminelle de Monlaigne ; mais dans cette plaisante boutade il avoue sans ambages ses sentiments. Concluons seulement, ce que Montaigne n'a pas soupçonné, que le redressement, l'amendement d'un naturel disgracié ou pervers sont le strict devoir

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d'un père, la gloire d'un instituteur de l'enfance. Mon- ■. taigne perd de son autorité pédagogique à ne pas com- ' prendre qu'il faut relever la créature inférieure, aimer ce déshérité, pour tous ceux qui le méprisent, le consoler de ses disgrAces par la patience et la bonté. Montaigne, s'adressant à M°° Diane de Foix, suppose-t-il qu'un gentilhomme naît toujours parfait, ou qu'elle n'aura pas, au besoin, toutes les indulgences, tous les dévouements, tous les aveuglements maternels?

M. Guizot établit que si notre auteur n'est jamais entraîné par les élans de l'âme, que s'il n'est pas sensible, il est juste,^ et il l'en blâme à peine, aimant mieux qu'on rende l'enfant ) juste et raisonnable que bon et sensible. Il ne lui reproche : donc point de ne pas « former le cœur de son élève, » de i négliger cette plante délicate qu'on appelle la sensibilité, "" concluant que s'il es,i Juste il sera suffisamment ôon et que cette omission ou négligence volontaire ne constitue pas une lacune réelle dans ses préceptes d'éducation.

En dépit de l'autorité d'un maître, nous nous permettrons d'être d'un avis opposé. Faute de bonté, on risque tous les jours de manquer de justice dans la vie de famille, et c'est d'elle ici qu'il est question. Surexciter, la sensibilité des enfants est une sottise et un danger; mais cette sagesse moyenne qui redoute l'effusion des sentiments, qui se méfie des élans généreux du cœur, de ces mouvements spontanés, de ces entraînements irréfléchis qu'on critique parfois tout haut pour les louer tout bas, ne brise-t-elle pas le puissant levier de l'admiration, de l'enthousiasme, de la vraie forcc morale? En substituant toujours le raisonnement et la froide logique à la voix du cœur, ne rouvre-t-elle pas la porte à une autre sorte de pédanlisme plus dangereux que le pédantisme scolastique si justement combattu par l'auteur des Essais ? , '

La haine du pédantisme, l'amour du bon sens, le culte ;Jf de laj raison, là est le terrain solide sur lequel Montaigne ^ ~^ s'est établi avec une force invincible, une abondance d'ar- \ guments qui ne laisse rien à désirer. Là est sa grande 1 victoire sur des préjugés si énergiquement poursuivis.

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Il est l'irréconciliable adversaire du pédantisme et de la violence. Quel est son but? Former la raison, le caractère, l'entendement, en se conformant, suivant le précepte ancien, à la nature. Arrière la scolastique et les arguties de la dialecique ' ! « Cessons de prendre en garde les opinions et le sçavoir d'aultruy, faisons les nostres. Enquerons nous qui est mieulx sçavant, non qui est plus sçavant ; à quoy faire la science, si l'entendement n'y est? » Avec une fougue qui ne croit jamais cause gagnée, Montaigne fait donner en bataille rangée les plus ingénieuses métaphores de Sénèque, qui délilent sous nos yeux et viennent lui prêter main forte pour renverser, terrasser l'adversaire, le pédant-. Qui remplacera ce vain apparat d'une fausse science ? Le bon S'Ons, la raison. Ne nous demandons pas si le philosophe n'a pas ailleurs battu en brèche et miné la raison humaine qu'il invoque maintenant comme le principe de l'éducation. En fait de contradiction nous n'en aurons jamais fini avec Montaigne; d'ailleurs il s'agit seulement ici du pédagogue. Cette éducation sera donc essentiellement humaine ; ce qu'il veut former c'est un homme., et pour atteindre ce but, que conseille-t-il ? de nombreux voyages, le commerce du monde, la connaissance des hommes, une teinture générale de belles-lettres, l'éducation graduelle, insensible par les relations et les circonstances, naturelle et non « livresque » ; en un mot il veut tout subordonner à la morale, à cette morale courante , moyenne., à portée de tous, qui est à proprement parler lascience^de la vie. Telle est la méthode, mais l'élève devra se garder de rien approfondir, se borner à tout effleurer, « la crouste première, » (( à la française, » ajoutons et à la Montaigne. « Je n'ay, confesse-t-il, dressé commerce avecque aucun livre solide, sauf Plutarque et Seneque, oii je puise comme les Danaïdes, remplissant et versant sans cesse. »

1. S'il s'agissait de certaine dialectique serrée, nerveuse, inspirée de la vraie logique, celle non des Gorgias mais des Socrate, nous serions bien forcé d'avouer que l'auteur des Essais eut gagné quelque chose en appliquant à son esprit et à sa composition quel-

ques-unes des règles de la dialectique, car on ne saurait nier que rien n'égale le désordre du livre et le nombre de ses manifestes contradictions.

2. Montaigne a consacré un chapitre entier au pédantisme (Ht. I"', ch.xxiv), mais il revient sans cesse sur ce sujet.

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M-mlaigne n'aime pas les sciences qu'il ne connaît pas, ElIes onti( beaucoup d'estendues et d'enfoncements fort inutries.» — « La science, dit-il encore, amollit et eifemine les/'^ courages plus qu'elle ne les fermit et aguerrit. » Et de fait ' lélude de la natui'e ne tient pas grande place dans son '^^^^ système d'éducation; son meilleur profit, selon lui, est de ^^-^ montrer à l'homme le peu de place qu'il y occupe. Je veux__j^^ bien m'accommoder du scepticisme de Montaigne en un siècle de violences épouvantables, je le tiens quitte du reste, s'il enseigne la tolérance, mais je me méfie de cette contemplation oisive de la nature, triste et timide, nullement ^ scientifique, qui ne tend qu'à décourager l'homme, à l'amoindrir à ses propres yeux, à le réduire par comparaison à néant. Pascal, empruntant presque les paroles de Montaigne, y trouvera un instant son compte, anéantissant l'homme au profit de la foi; Montaigne n'a ni ce but, ni cette excuse. Cet écrasement ne profile qu'aux poètes, encore la poésie rêveuse et inactive seml)le-t-el]e avoir fait son temps. Que j'aime bien mieux l'initiative féconde et emportée que Rabelais* communique à son élève! Oui, ce pédagogue étrange et admirable — pour ne l'être que par accident — perd son élève géant dans un abîme de sciences ; la capacité même d'un cerveau gigantesque n'y -uffira pas, non plus que le nombre d'années invraisemblable consacré à cette interminable éducation, mais dans cette soif d'instruction à outrance jamais rassasiée, qui met tout à contribution, livres, fabriques, artisans, savanis de toutes sciences, tous les éléments, la nature entière, quelle foi dans la science, quelle avidité de tout connaître, tout dévorer! N'est-ce pas l'image même de cette fièvre qui s'empara des esprits à l'époque de la Renaissance? Une large place n'en est pas moins laissée aux exercices du corps, natation, gymnastique, assauts d'armes, jeu de paume, escalades. Quelle abondance de détails ! Il y a de quoi rem-

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