‹ Les idées de Rabelais & de Montaigne sur l'éducationChapitre 12 sur 307 · Lenient, ouvrage déjà cilé · texte numérisé non relu

Lenient, ouvrage déjà cilé

;n ETUDE SUK RABELAIS.

illustres monarques et guerriers de l'antiquité ; vous verrez ce qu'ils sont devenus dans l'autre monde : Alexandre est savetier, Xerxès marchand de moutarde, Cambyse muletier, Achille botteleur de foin, tandis que les philosophes, transformés en grands seigneurs, savourent gaiement les déhces de leur immortalité. Ce n'est pas là l'enfer d'Homère ou de Virgile, c'est celui de Lucien, mais la pensée n'en est pas moins hardie et morale : les premiers y deviennent les derniers, et les bienheureux sont les bienfaiteurs de l'humanité. Quant à ces fléaux de Dieu qu'on appelle des conquérants, nous avons vu par quelle bouffonne humiliation Rabelais lucianisant ravale leur sanguinaire vanité.

Les bourreaux n'ont pas tous l'épée à la main, la cuirasse à la poitrine, le casque en tète. D en est qui se couvrent la tête de bonnets à revers et de mortiers. Si l'espace nous manque pour vous introduire au pays des chats fourrés et vous présenter à leur archiduc Grippeminaud, du moins vous le connaissez par La Fontaine; il a, vous le savez, les griffes bien longues, bien acérées ; cependant le fabuliste a singulièrement adouci les traits du bon apôtre. Celui de llabelais est terrible. De cet antre de justice grippeminaudière s'exhale une odeur de sang, comme de l'antre de Cacus, le monstre demi-homme. Ces chats fourrés sont les juges iniques, prévaricateurs qui mettent la justice au service de la passion et de l'intolérance. C'est le souvenir de Berquin et de Dolet qui a dicté cette page vengeresse. Après Grippeminaud, nous ne parlerons pas de Bridoie, l'homme de la forme, qui juge les procès au sort des dés. Il vend la justice, mais ne tue pas ceux qu'il dépouille. D'ailleurs vous le connaissez aussi ; Bridoie, c'est Bridoison de B*!aumarchais, si sévère sur la fù-6nne! Tous ces types terribles ou ridicules, et bien d'autres encore, c'est Rabelais qui les a créés.

Pasquier, qui amiait Rabelais, a dit de lui « qu'il avait plus de jugement et de doctrine que tous ceux qui escrivirent en notre langue de son temps.» Faible louange ; il fallait dire que Rabelais (qu'on a appelé le Voltaire du seizième siècle) représente le seizième siècle tout entier. Nous y -retrouvons l'esprit gaulois, malheureusement poussé aux

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dernières limites du cynisme, mais aussi le bon ^eus, la raison souveraine bafouant tous les préjugés, tous les abus, toutes les iniquités. C'est un mélange d'Érasme et de Luther, mettant au service d'une verve étourdissante une langue à la fois savante et triviale ; sans helléniser comme son ennemi Ronsard, sans latiniser comme l'écolier limousin, sa Iangu|!, aussi bien que celle de tous les savants du siècle, est bourrée ae grec et de latin, et, par surcroît, affecte les archaïsmes. Rabelais n'a pas été impunément tourangeau, comme Montaigne périgourdin ; leur style sent son cru de province. Ajoutez pour Rabelais tout un vocabulaire intarissable d'écolier en révolte, de ribaud en ripaille, de truand et de goujat aviné qui sent le ruisseau et le cabaret. M. D. Msard a merveilleusement peint d'un mol l'écrivain quand il parle de « la furie bachique » de ce style. Faut-il s'étonner que cette langue soit devenue obscure pour les érudits eux-mêmes, et que, pour en présenter quelques échantillons intelligibles, il faille la rajeunir quelque peu, l'éclaircir, et souvent user des ciseaux.

Deux grands peintres, deux comiques, La Fontaine et Mohère, ont lu et relu Rabelais ; c'est qu'il a au suprême degré le don de l'action et le génie comique. Étudiant à Montpellier, nous l'avons dit, il jouait déjà la comédie avec ses amis; il l'introduit dans son livre et nous y présente de petits drames achevés. On les connaît, tant ils sont devenus populaires, quoique bien des gens en ignorent la source. Quel plaisant récit que ce portefaix qui, devant la rôtisserie du Petit-Chàtelet, mangeait son pain à la fumée du rôt et le trouvait ainsi parfumé, grandement savoureux. Réclamations du rôtisseur, qui, par sentence d'un fou très sensé, fut payé, vous devinez comment, avec le son de l'argent ^ .

Tout le monde connaît cette plaisante scène où Panurge, après avoir longuement marchandé un mouton à Dindenault, l'achète et le jette, « criant et beslant, » en la mer, où il est suivi à la lile par toute la gent moutonnière, et le marchand lui-même, emporté par son dernier mouton-.

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