CHAPITRE XXV
Ido
faire, sans nous bouger de nos places ; comme ceulx cy veulent instruire nostre entendement, sans l'esbranler : ou qu'on nous apprinst à manier un cheval, ou une piaque, ou un luth, ou la voix, sans nous y exercer; comme ceulx cy nous veulent ap' prendre à bien juger et à bien parler, sans nous exercer à parler ny à juger. Or, à cet apprentissage, tout ce qui se presente à nos yeulx sert de livre suffisant : la malice d'un page, la sottise d'un valet, un propos de table, ce sont autant de nouvelles matières*.
A cette cause, le commerce dos hommes y est merveilleusement propre, et la visite des païs estrangiers : non pour en rapporter seulement, à la mode de nostre noblesse françoise, combien de pas a ^anta Rotonda^Y^n, comme d'aultres, combien le visage de Néron, de quelque vieille ruine de là, est plus long ou plus large que celuy de quelque pareille médaille ; mais pour en rapporter principalement les humeurs de ceg nations et leurs façons, et pour frotter et limer nostre cervelle contre celle d'aultruy. Je vouldrois qu'on commenceast à le promener dez sa tendre enfance ; et premièrement, pour faire d'une pierre deux coups, par les nations voisines où le langage est plus esloingné du nostre, et auquel, si vous ne la formez de bonne heure, la langue ne se peult plier'.
Aussi bien est ce une opinion receue d'un chascun, que ce n'est pas raison de nourrir un enfant au giron de ses parents : cette amour naturelle les attendrit trop et relasche, voire les ^^ plus sages; ils ne sont capables ny de chastier ses faultes, ni de le veoir nourry grossièrement comme il fault et hazardeusement; ils ne le sçauroient souffrir revenir suant et pouldreux de son exercice, boire chauld, boire froid, ny le veoir sur un cheval rebours*, ni contre un rude tireur le flopet au poing, ou la première harquebuse. Car il n'y a remède: qui en veult faire un homme de bien, sans doubte il ne le fault espargner en cette jeunesse; et fault souvent chocquer les règles de la médecine :
1. C'est l'enseignement des choses et des faits de la vie commane.
2. C'est l'ancien Panthéon qu'Agrippa fit bâtir sous le règne d'Auguste.
3. On ne peut s'empêcher d'admirer la sagesse de Montaigne, qui bat en brèche, dès le seizième siècle, comme Rabelais (Pantagruel, II, via), la vieille routine scolastique. Ennemi de l'abus dea livres, partisan des leçons
que donnent le monde et l'expérience, il réclame déjà les réformes que notre âge poursuit et voit s'accomplir.