Fondé par Gérard Groote, au quatorzième siècle
2. C'est merveille de voir ces maîtres faire rage et exercer un empire absolu non sur les bêtes, comme dit le poète comique, mais sur un âge qu'il faudrait couver de tendresses. Vous jugeriez non une école, mais un lieu de torture ; ce ne sont que féruies qui claquent, fouets qui cinglent, gémis-
sements et sanglots, menaces épouvantables qui retentissent. Que voulezvous que les enfants y apprennent, si ce n'est à détester l'étude? Et une fois que cette horreur de l'étude s'est emparée d'eux dans l'âge tendre, devenus grands, ils en gardent le dégoût. {Du pueris statim ac Uberaliter instituendis. ) 3. Voy. les Colloques scolaires du seizième siècle, de Massebieau, ouvrage déjà cité.
langue littéraire, que l'allemand était encore en voie de formation et de transformation, ce ne fut pas alors un mince service rendu aux études, aux lettres, de combattre le jargon scolaire, le mauvais latin, c'est-à-dire le retour à ^ Ta barbarie. Ilngjautpas oublier que le latin est à cette époque l'unique instrument de communication, de propagaridB pour les savants. Montaigne recommandera jus- ' tement l'étude de la langue nationale et même celle des peuples voisins, mais les savants qui ont restauré le latin, qui, sans se renfermer dans l'antiquité et se désintéresseides aspirations de leur époque, ont expurgé la langue latine, ceux-là ont préparé, ou du moins facilité les elforts de la Renaissance, ils ont affmé un outil, le seul encore possible, que la rouille des écoles menaçait de mettre hors d'usage.
A ce titre, et à quelques autres encore, il est juste de ne pas oublier un modeste savant, Mathurin Cordier * . Non certes ce ne fut pas un novateur, ce maître qui ne veut laisser l'écolier parler français qu'avec sa mère, mais on a loué avec raison chez lui, la douceur, l'amour des enfants, le dévouement d'une carrière consacrée à l'éducation des écoliers jusqu'à l'âge de quatre-vingt-deux ans! C'est dans un âge si avancé qu'il mettaitla dernière main à ses Colloques^ œuvre restée classique pendant deux siècles, qui fit oublier tous les ouvrages de ce genre, merveilleusement appropriée à l'enfance, d'une naïveté charmante, d'une irréprochable latinité. C'est dans le même es'prit que, trente-cinq ans auparavant, il avait publié un livre sur V Amendement du langage (1530). De tels services suffisent à justifier l'admiration que ses bio- «•raphes ont vouée à ce « Lhomond du seizième siècle, » pédagogue expérimenté qui n'aspira jamais qu'à descendre pour se tenir mieux à portée de l'âge qu'il aime et connaît, grand esprit, humble et modeste régent, qui invente les méthodes et les applique pendant plus d'un demi-siècle, ne demandant qu'un champ d'expériences, au dernier rang. Si Mathurin Cordier fut une sorte d'apôtre, un pédagogue
1 Voy. Massebieau, ouvrage cité plus haut, et Jules Bonnet, Nouveaux liécits du seizième sièc/e (1S70).
d'un sens pratique remarquable, il n'est pas le seul maître de la jeunesse digne d'un souvenir. Il ne faut trop nous laisser assourdir par les cris de ces « geaules » semées de tronçons d'osier sanglant dont parle Montaigne. Il n'en allait pas pnrtout comme au terrible collège de Montaigu. N'est-ce pas Montaigne lui-même qui nous apprend qu'à Bordeaux, André de Gouvéa fut « sans comparaison le plus grand principal de France » et l'on sait qu'il n'y a pas de grand principal sans régents intelligents et dévoués. Outre Mathurin Gordier, le collège de Guyenne ' qui vit sur ses bancs des élèves tels que J. Scaliger, Montaigne, son ami laBoëtie, et tant d'autres, a compté une élite de maîtres dont l'auteur des Essais se plaît à reconnaître le mérite. Un souffle vivifiant de la Renaissance semblait avoir passé sur cet établissement du midi.
En ces dernières années, un maître de la jeunesse, auquel n'ont manqué pour cette tâche ni le talent ni l'expérience, a fait revivre dans une intéressante monographie, un de ces modestes réformateurs pédagogiques du seizième siècle, le protestant Claude Baduel^ Celui-ci renouvelle, ou plutôt crée le collège de Nîmes (1340). Baduel, non plus que Cordier, n'est un novateur audacieux ; tel n'est pas le rôle des professeurs chargés d'instruire la jeunesse , mais il a assuré par une méthode et un programme logiques les progrès de ses élèves. Au reste, ces programmes avaient été en partie rétligés sur un modèle éprouvé, celui du collège de Strasbourg, réorganisé par l'AUemand Jean Sturm ^, un des plus illustres pédagogues du seizième siècle.
Si l'on estime que nous prêtons une importance exagérée à de modestes réformes pédagogiques, nous répondrons
1. Voy. YHistoire du collège de Guyenne, par Gaullieur. (1 vol. Iq-S".)
2. Claude Baduel et la Réforme des études an seizième siècle, par M. J.
Gauffrès. (Paris, 1880, 1 vol. in-S".)
3. Jean Sturm, né à Schleiden ou Sleide, enseigna à Paris. Calvin s'est inspiré de sa méthode pour organiser l'enseignement secondaire à Genève.
Si nous ne devions nous borner dans ce tableau rapide et ne pas dépasser,
les limites de la France, une mention parmi les grands pédagogues étrangers du seizième siècle serait due également à TEspagnol Vives, évêque de Valence, qui a consacré plusieurs traités à l'éducation des enfants des deux sexes. Dans son Institution de la femme chrétienne, il donne aux mères les conseils les plus pratiques et les plus élevés pour Téduc.ation des jeunes enfants.
12 b/VbI':lais et Montaigne PÉiDACOGUES.
qu'on risque quelque injustice à mesurer toujours les services rendus à l'éclat du nom et à la présomption de leurs auteurs, que les plus modestes tentatives, en un temps où triomphe l'orgueilleuse routine, prennent la valeur d'une héroïque témérité, que ces réformes ont fait leurs preuves <;a formant des générations d'esprits plus éclairés, plus droits, plus vigoureux. Enfin, si l'on marchande un intérêt aussi sympathique que le nôtre à de tels maîtres, à de simples régents, souvent nomades et fugitifs, imbus des doctrines nouvelles, nous répondrons que ces fécondes inspirations, (]ue cette heureuse initiative portée dans les méthodes d'enseignement tiennent précisément à l'airranchissementde leur intelligence.
La philosophie, suivant l'expression consacrée, était invinciblement demeurée ci serve de la théologie. » Aristote i-ègne s'il ne gouverne pas, car son autorité, absolue en apparence, n'est que nominale, puisque l'on n'étudie que la lettre de son œuvre et qu'il est réduit au rôle de desservant de l'Eglise. Ce n'est pas tout, il est le miroir de la nature, il la remplace. Crevier l'a dit, dans son Histoire de l'Université de Paris : « On étudie la nature dans les écrits d'Aristote, mais non en elle-même. »
liappeler l'omnipotence d'Aristote devenu dieu del'école, celui par lequel il faut jurer sous peine d'hérésie, n'est-ce pas rappeler du même coup son adversaire le plus acharné au seizième siècle, le savant, le philosophe qui brava les foudres du Parlement, de l'Université pour revendiquer les droits do la raison bannie des programmes de l'enseignement public ? Si llamus n'a pas laissé par ses œuvres une trace profonde dans l'histoire des lettres et delà philosophie, son ellbrt n'en fut pas moins héro'ique. C'est un Français qui n'emprunte rien à l'étranger; son esprit d'indépendance et de revendication, il ne le doit qu'à lui-même, à son tempérament, à la trempe vigoureuse de son caractère. C'est avant tout un esprit libre, plus encore qu'un protestant, car si Luther et Calvin ont effrayé Erasme et Rabelais, Ramus a épouvanté Théodore de Bèze qui tenait encore pour les doctrines d'Aristote et les faisait enseigner. Sans doute
Pierre Ramus fat un batailleur obstiné, exagéré dans ses opinions, étrange dans quelques-unes de ses théories '. Mais ceux-là seuls renversent les vieilles idoles, alTrancbissent les esprits qui osent rompre en visière avec les programmes surannés et braver les anatlièmes officiels. Ramus a mérité d'être appelé Parricide par le Recteur Galland ! 11 le l'ut en effet, car le prédécesseur de Descartes, bien autrement hardi que lui, n'aspirait à rien moins qu'à tuer Aristote et renverser sa religion. Polémiste, homme d'action, réformateur dans toute l'extension du mot, esprit presque universel, savant dans toutes les sciences, Ramus ne se contente pas de mettre son éloquence au service de la philosophie, delà vouloir affranchir, il veut affranchir du même coup les professeurs qui l'enseignent "-.
Presque tous -4Î0S réformateurs pédagogiques . sont des prudents, Erasme, Rabelais, Montaigne. Bien leur en prit dans l'intérêt même de leurs idées, témoin Ramus ; mais Ramus est un téméraire champion : lutteur invaincu, il ne pouvait être réduit au silence que par le poignard d'un assassin.
Près d'un siècle sépare la publication des œuvres polémiques ^ de Ramus de l'apparition du Discours de la méthode, tant la vérité est lente à se faire jour, tant il est vrai
1. Par exemple lorsqu'il voulait réformer et simplifier l'orthographe française ea se fondant, non sur l'étymologie. mais sar la prononoialion si variable même de province a province.
2. Acertissements au Boy sur la reformation de r Université de Pa/'is (1562). « Entre autres améliorations, Uamus proposait que, dans les facultés supérieures, les professeurs fussent astreints à fair-i eux-mêmes leurs leçons; que les frais des actes qui préparaient à la licence e^ au doctorat fassent diminués ; que dans la Faculté de médecine on substituât la lecture d'Kippocrate et de Galion, et l'étude pratique de la science de guérir aux disputes qui, d'après l'ancien usage, occupaient les quatre années du cours; qu'en théologie, les questions frivoles et subtiles, si Tainement agitées par les scolastiques, fussent remplacées par des exercices pl'us fructueux, par
des conférences et des sermons, par la liicture de l'Ancien Testament en hébreu et du Nouveau en grec; qu'enfin dans les collèges dépendant de la Faculté des arts, les régents donnassent moins de temps à une explication sèche et aride des règles de l'art d'écrire, qu'à la: lecture des textes originaux et à des travaux de composition. » Histoire de l'Université de Paris au dix-septième et au dix-huitième siècle, par Gh. Jourdain (1S62), p. 3. Ramus est le premier qui ait légué ses biens ù l'Université. Il fonda, par son testament, une chaire de mathématiques et de sciences, dont le titulaire devait enseigner, non selon l'opinion des hommes, mais selon la raison et la vérité. \"oir M. Waddinglon, liamus, sa vie, ses écrits et sas opinions.)
3. Logique (154'3;. Remarques sur Aristote ; le Discours de la méthode de Descartes date de 1637.
que la prudence va plus loin et plus sûrement à son but que la témérité ! Mais l'histoire n'en doit pas moins un souvenir de pieuse gratitude à tous les vaillants qui, ayant entrevu la vérité, ont combattu pour son triomphe, (^est à ce titre que nous avons relevé, à côté de noms illustres, des noms plus modestes, confondant les rangs et la hiérarchie, ciianceliers, recteurs de l'Université, simples régents de collège, savants de toutes conditions et de tout ordre qui ont essayé de combler l'ornière du moyen âge où s'attardaient les générations.
' Rabelais et Montaigne dans leur entreprise d'affranchissement ont donc eu quelques précurseurs, et, parmi leurs contemporains, des auxiliaires : leur voix plus vibrante, plus persuasive, plus française ne fut que l'écho d'autres voix plus débiles ou plus modestes qui avaient trop souvent prêché dans le désert. Ni l'un ni l'autre n'ont, à vrai dire, inventé de nouvelles méthodes pédagogiques, à moins que l'on n'estime que, dans un siècle de sottise, de méthodes artificielles et de pédantisme, ce soit une nouveauté de réclamer le retour à la simplicité, à la nature, à la logique. Ce qu'ils ont eu par-dessus tous, c'est le génie du bon sens, la haine de la sottise et leur droite raison a su revêtir les plus simples vérités d'un style incisif, satirique et populaire qui leur a donné cours, et les a fait pénétrer plus avant dans la nation. Le service est assez grand pour que de telles oeuvres demeurent un des titres de l'esprit français et soient offertes à la méditation de tous ceux qui aspirent à l'honneur d'enseigner les jeunes générations.
Eugène Rëaume.
Il y a dans Rabelais * deux hommes, le bouffon cynique elle philosophe profond, le moraliste réformateur, dont les hautes pensées ne peuvent inspirer qu'une crainte, celle de n'en pas faire apprécier dignement l'élévation. Il peut y avoir quelque inconvénient, au point de vue de la vérité absolue, à négliger volontairement l'un des côtés de l'homme, le bouffon joyeux, le Démocrite populaire, pour ne considérer ^ que le savant et le philosophe sérieux ; mais ne pouvant tout prendre, il en coule peu de laisser le fumier, après en avoir tiré les perles les plus fines. La Bruyère, un fin connaisseur, dès le dix-septième siècle, indique nettement à ses lecteurs la nécessité de cette distinction et dans des termes qui ne laissent pas aux moins scrupuleux la licence de tout goûter dans le livre - : « C'est, dit-il, un monstrueux assemblage d'une morale fine et ingénieuse et d'une sale corruption; où il est mauvais, il passe bien loin au delà du pire, c'est le charme de la canaille; où il est bon, il va jusqu'à l'exquis et à l'excellent, il peut être le mets des plus délicats. » Nous pouvons nous fier au goût de La Bruyère ; cherchons et savourons ce mets exquis et délicat.
Rabelais est devenu un personnage légendaire, presque aussi fantastique que les héros de son roman. La part du vrai est bien difficile à discerner dans sa biographie. Voltaire lui-même, si dédaigneusement sévère pour lui, nous met en garde contre ces anecdoctes (( imaginées par
1. Nous empruntons la plus grande partie de celte étude à notre volume des Prosateuys français du seizième siècle. (Paris, Didier,' 1869.) Plusieurs détails biographiques ont été puisés à l'intéressante et substantielle noti'fl
de Paul Lacroix. {JRabelais, Charpentier, 1S45.) Voir aussi la notice de M. Rathery, en tète de son édition de Rabelais, 1857.