‹ Les idées de Rabelais & de Montaigne sur l'éducationChapitre 7 sur 307 · Chapitre i", des Ouvrages d-; iesprit · texte numérisé non relu

Chapitre i", des Ouvrages d-; iesprit

des gens de la lie du peuple dans un ciibaret '. » Rabelais est né à Chinon, dans la grasse et plantureuse ïouraine. Son père était apothicaire, ou plulôt tenait une auberge à l'enseigne de la Lamproie, N'était-ce pas bien là en vérité le berceau d'un franc buveur qui a chanté \e piot et la dive bouteille? Si le vin y était bon et douce la vie, il est probable que les exemples n'y étaient pas édifiants ; aussi son père l'envoya-t-il, dès l'âge de dix ans, à l'abbaye voisine de Seuillé. Là, s'il faut en croire Rabelais, et nous l'en croyons volontiers, comme le temps se passait « à boire, manger, dormir; à manger, dormir et boire; à dormir, boire et manger, » sans autre variété que dans l'ordre de ces exercices, il alla continuer, ou plutôt commencer ses études au couvent de la Rasmelte, près Angers. Puis il passa au couvent de Fontenay-le-Comte, en Poitou, de l'ordre de Saint-François, où il fit son noviciat et reçut la prêtrise vers loH, Là commencent les persécutions pour celui que nous ne voulons pas poser en martyr, car il est probable que des friponneries d'écolier, el même des plaisanteries irrévérencieuses, purent bien mettre au ban du couvent ce railleur sans vergugne.

Disons aussi que les couvents, après avoir été longtemps le refuge de la science, le foyer de l'érudition, avaient sin- .i,'ulièrement dégénéré de ce glorieux passé. L'ignorance, la paresse, la superstition y avaient élu domicile. Les grands esprits au seizième siècle sont tous d'accord sur ce point : tous ceux qui y ont passé en sont sortis implacables ennemis des ordres religieux. Gomment Rabelais ne fùt-il pas devenu suspect, lui qui, au couvent de Fontenay, étudiait le grec avec passion, et, compagnon d'études de Pierre Amy, méritait les épilhètes les plus flatteuses du grand helléniste lîudé? Et d'abord, une descente faite dans sa cellule amène la confiscation de ses livres grecs, de ce grunoire dont l'introduction en France coïncidait à peu près avec l'apparition du luthéranisme. Un beau jour, Rabelais disparaît luimême. Vinpace, la prison souterraine, le tombeau allait

I. Lettre sur Fr. Rabelais à Mgr le prince de Brunswick, 1767. t. XXXIV, Ed. Lequicn.

ETUDIi SUR RABELAIS. 1 '

triompher de ce frondeur, de ce savant qui violait insolemment toutes les règles du couvent. Heureusement Rabelais, par sa science et sa joviale humeur, avait su se concilier des amis puissants, Geoffroi d'Estissac, prieur de Légugé, les quatre frères du Bellay, ses camarades de la Basmette, qui, parvenus aux plus hautes dignités de l'Église et de l'État, coumront toujours leur condisciple de leur amical patronage. Pour le moment, ce fut le bon André Tiraqueau, lieutenant général au bailliage de Fontenay, qui tira son jeune ami des mains de ses ennemis. En 1524, un induit grâce exceptionnelle) de Clément VII autorise Rabelais à entrer dans l'abbaye bénédictine de Maillezais, en Poitou. f]n réalité, aucun ordre mendiant ou bénédictin ne convenait à cet esprit indiscipliné; ce qu'il lui fallait c'était la liberté, le monde, les voyages. Aussi ne tarde-t-il pas à rentrer définitivement dans le siècle avec Ihabit de prêtre sécnber. Quant aux moyens de vivre, ses protecteurs y pourvoiront, et Rabelais sera parfois obbgé de leur rappeler humblement que sa bourse est vide, qu'il est à bout de ressources.

Le temps qu'il passa dans la familiarité du bon évèque de Maillezais, Geolîroi d'Estissac, en son château de Légugé, fut l'époque la plus heureuse et la plus calme de sa vie, et c'est là sans doute qu'il rêva pour la première fois les aimables loisirs de son abbaye de Thélème. Mais la liberté de pensée avait alarmé le pouvoir, et surtout les ombrageux gardiens de la tradition : le Parlement et la Sorbonne donnent le signal. En avril 1530, Louis Berquin est brûlé en place de Grève. Dès lors, chacun dut songer à soi, chercher son salut dans le silence ou dans la fuite. Il était bien difficile à ces indépendants de dissimuler, et nous en verrons, comme Berquin, préférer la mort au silence ou à la rétractation. Rabelais n'est pas du nombre, il maintient son avis « jusqu'au feu exclusivement. » Le bûcher est un argument auquel il n'entend pas répliquer. Montaigne, lui aussi, est attaché à la vérité « en deçà du feu. » En présence de ce danger et sans doute sur les conseils de Budé impuissant à conjurer l'orage, Rabelais dit adieu à cette douce vie

de Touraine et de Poitou et s'en va étudier la médecine dans la Faculté déjà célèbre alors de Montpellier. Mais cet étudiant de quarante-deux ans était déjà un maître; il venait apprendre, déjà capable d'enseigner. A l'aide d'un manuscrit grec qu'il possédait, le candidat corrige devant un auditoire émerveillé la version latine des Aphorismes d'Hippocrate dont il devait bientôt donner une édition savante. Ni l'âge de la maturité, ni ces succès scientifiques n'empêchaient le nouveau bachelier de s'amuser avec ses amis et de jouer avec eux « la comédie morale de celui qui a épousé une femme muette^ » comédie dont Molière reprendra l'idée dans son Médecin malgré lui. A ce séjour à Montpellier se rattachent deux anecdotes : la comédie des langues dont Rabelais a consacré le souvenir dans son livre ' et la tradition de la robe du bachelier.

Envoyé auprès du chancelier Duprat pour soutenir près de lui quelques intérêts de la Faculté et n'en pouvant obtenir auilience, il imagine de se promener devant son liôtel dans un costume ridicule. Duprat lui dépêche un page auquel Rabelais répond en latin ; à un autre il parle grec, à un troisième espagnol et ainsi successivement l'envoyé de Montpellier met à contribution son vocabulaire allemand, anglais, italien, hébreu, jusqu'à ce que le chancelier, émerveillé de tant de science, envoyât chercher le spirituel polyglotte qui ne manqua pas de couronner sa mission par un succès complet. Au moins cette anecdote, si elle n'est pas vraie, est-elle de bon goût et de celles qu'on peut citer.

En souvenir du passage de Rabelais à la Faculté de Montpellier, il a été jusqu'au dix-huitième siècle de tradition d'y faire endosser au candidat du dernier examen une robe, la robe que Rabelais avait lui-même portée; mais chaque bachelier voidant en conserver un morceau comme souvenir du facétieux savant, la robe, diminuée chaque année, ne descendit bientôt plus que jusqu'à la ceinture et dut être renouvelée plusieurs fois.

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