Rencontre de Pantagruel et de l'anurf/e, liv. II, ch. ix
Rabelais quitte Montpellier avant d'y avoir reçu le grade de docteur, se rend à Lyon vers l'an 1532, sans doute sur les instances de ce même Etienne Dolet, qui devait être brûlé plus tard, et se fait correcteur d'imprimerie. On sait la science profonde qu'exigeait ce métier à cette époque d'érudition. Cette année même il pidjlie à Lyon une édition de plusieurs traités d'Hippocrate et de Galien. Ce serait, raconte-t-on, pour consoler un éditeur de l'insuccès de cette publication savante qu'il aurait fait imprimer les Grandes et inestimables chroniques du grand et énorme géant Gargantua^ etc., etc. (1332), petite facétie qui n'est qu'une faible ébauche de son premier livre ou plutôt n'a guère de commun avec lui que le nom du héros déjà popularisé, dès longtemps, par la tradition légendaire. Nous n'avons pas à entrer dans les discussions des bibliophiles à ce sujet; toujours est-il que cette chronique garganUiine répondit à l'attente de son auteur. Il annonce dans son prologue de Pantagruel a qu'il en a été plus vendu par les imprimeurs en deux mois, qu'il ne sera acheté de bibles en neuf ans. )>
L'ébauche primitive augmentée, réimprimée, devint le Gargantua définitif qui fut suivi, en 1333, du premier livre de Pan^a^rwe/ (c'est le second de l'œuvre de Rabelais). Dans ces deux premiers livres, il faut distinguer deux sources d'inspiration : les grands coups d'épée,la ruine elle sac des villes, la défaite des géants, les têtes coupées et replacées sur les épaules, l'antithèse de ces corps gigantesques, de ces forces colossales aux prises avec la faible humanité (antithèse remise en œuvre par le spirituel auteur de Gulliver), inventions bizarres, éternel amusement des enfants et du peuple, qui firent auprès du vulgaire la fortune du livre. L'auteur en flattant le goût public, alors très grossier en dehors du monde savant, n'était pas fâché de railler (que ne raillait-il pas?) ces instincts de chevalerie attardée et ces Amadis ridicules que réhabilitait à la cour du roi chevalier la plume du traducteur Herberay des Essarts ^ . On pourrait
1. Sur Tordre de François I", Her- 1 Tespagnol V Amadis des Gaules, qui fit beray des Essarls avait traduit de | fureur à la cour. Sur vingt-quatre
(]ire que Rabelais prépare, annonce l'œuvre de Cervantes, si le commun des lecteurs avait vu dans le Pantagruel une attaque contre une institution vieillie, mais ils s'amusèrent naïvement, sans arrière-pensée en ce sens, à ces grotesques histoires relevées de gros sel et de crudités gauloises. "'" Tout ce qui a trait à la naissance, l'enfance, l'éducation do Gargantua et de son fils Pantagruel est l'œuvre d'un \ philosophe. Dégagez ces chapitres de quelques fictions fan- V tastiques et exagérations houffonnes, vous y découvrez un sens profond, un enseignement qui n'a pas encore perdu son à-propos. Rabelais a soin d'ailleurs de nous prévenir dans son prologue du premier livre : « Veites vous oncques chien rencontrant quelque os medulaire? C'est, comme dict Platon, la beste du monde (la) plus philosophe. Si veu l'avez, vous avez pu noter de quelle dévotion il le guette, de quel soin il le guarde, de quelle ferveur il le tient, de quelle prudence il l'entomme, de quelle affection il le brise et de quelle diligence il le sugce. Qui l'induict à ce faire? Quel est l'espoir de son estudè? Quel bien prelend-il? Rien déplus qu'ung peu de mouelle. » Imitons la bête philosophe, cassons l'os et goûtons la moelle rabelaisienne.
Yoyoïis d'abord ce qu'une éducation bien entendue saura
faire de Gargantua. Ce géant * né au milieu d'une orgie, avec
tous les instincts licencieux de sa race et de sa colossale
nature, se vautre dès ses jeunes années dans la fange des
sept péchés capitaux et ce n'est pas le sophiste Holoferne ni
ses pareils qui le tireront du bourbier. Avec eux il met cinq
ans et trois mois rien qu'à apprendre son alphabet et sort
de leurs mains « fou, niays, tout resveuret rassoté. » Il est
grand temps qu'apparaisse Ponocrates ; rude sera sa tâche
--aggravée par la sottise de ses prédécesseurs. Nous voici en
1 présence de deux plans d'éducation, celle du moyen âge
\ représentée pur Holoferne, celle de la Renaissance par Pono-
>/y crates. Encore faut-il ajouter que Rabelais sur certains
■^ points est en avance sur son siècle et c[ue, pour les avoir
livres, dont se compose ce roman de | \.\o\i' Rabelais, Etude sur le seisième chevalerie,lrois seulement étaient écrits iiécZe, par Alfred Mayrargues ; Paris, en espagnol, les aulros en français. • Uachette, 1S68.
précédés, il n'en voit pas moins plus loin que Montiiigne, Charron et antres. Dès les premières lignes, nous sentons la prudence de l'homme expert qui sait ménager les transitions : (( Quand Ponocrates cogneut la vitieuse manière de vivre de Gai'gantiTâT^'dôtiljera aultrement le instituer eu lettres; mais pour les premiers jours le toléra, considérant que nature ne endure mutations soubdaines sans grande violence ^.. Pour mieulx lui faire oublier ce qu'il avait apprins soubz ses anticques précepteurs, l'introduisoit es compaignies des gens sçavans qui là estoient, par l'émulation desquelz luy creut l'esperit et le désir d'estudier aultrement et se faire valoir. Apres, en tel train d'estudele mist-?. qu'il ne perdoit heure quelconque du jour- : mais tout son' temps consommoit en lettres et honneste sçavoir.S'esveilloit doncques Gargantua environ quatre heures du matin-... Puis luy estoit leue quelque pagine de la divine Escripture, haultement et clerement, avecques prononciation compétente a la matière, et a ce estoit commis ung jeune paige natif de Basché, nommé Anagnostes (lecteur). Selon le propous et argument de ceste leçon, souventes foys se adonnoit a révérer, adorer, prier et supplier le bon Dieu, duquel la lecture monstroit la majesté et jugemens merveilleux. Puis son précepteur repetoyt ce qu'avoit été leu, luy exposant les poincts plus obscurs et difficiles. Eulx, retournans, consideroyent Testât du ciel, si tel estoit comme l'avoyent noté au soir précèdent : en quelz signes entroit le soleil, aussi la lune pour ycelle journée. Ce i'aict, estoit habillé, pigné, testonné (coiffé), acoustré et parfumé, durant lequel temps on luy repetoit les leçons du jour d avant. Luy mesme les disoyt par cueur, et y fondoit quelques cas pra-