Liv. n, ch. vui
t. « lay perdu en nourrice deux ou trois enfants, sinon sans regret, au moins sans fascherie » (tome i, cli. xl). bisons à sa décharge cu'ils moururent
âgés seulement de quelques jouis ou de quelques mois. Montaigne avoue qu'il épousa sa femme « pour se conformer à l'usage plutùt que par inclination naturelle» (t. UI, ch. v). De ce
pas trop sévère cependant : Montaigne, comme heaucofip de pères, ne comprend gnère qu'on embrasse les enfants a peine nés, « n'ayant ni mouvement en l'ame, ni forme reconnaissaijle au corps, par oii ils se puissent rendre aimables. » Il résiste, ce semble, à ce qu'il appelle les lois communes et la tyrannie de la nature. A ses yeux, une affection bien réglée naît et s'augmente « avec la cognoissance qu'ils nous donnent d'eux. » C'est une affection raisonnée et raisonnable, pariant c'est l'affection des pères, ce n'est pas l'amour maternel.
Montaigne a du goût pour « les natures tempérées et moyennes, » parce qu'il est lui-môme une de ces natures. A la suite de Sénèque ou de Plutarque, il se hisse bien quelquefois jusqu'à une certaine grandeur, et cà ces moments, il est le premier dupe de ce stoïcisme d'emprunt, mais ce n'est pas là son fait et il nous le dit, nous le prouve assez pour que nous puissions l'en croire. Il ne s'étudie pas, comme les stoïciens, à mourir avec une impassibilité magnanime : la mort est un mauvais pas à sauter; il s'y prépare de longue main, il s'y accommode en fermant les yeux plutôt que d'un regard intrépide. D'autre part, il ne faut pas non plus le croire absolument sur parole, quand il écrit qu'il ne clierclie « qu'à s'anonchalir et avachier, » et « qu'il a dénoncé à tout soin guerre capitale, » C'est assez de dire qu'il est épicurien et quelque peu égoïste ; mais son épicurisme n'abdique rien de ce qui fait la dignité de l'homme. S'il cbercbe (c à arrester le premier branle de ses émotions, » c'est moins par insensibilité que pour ne pas entraver sa réflexion, son étude incessante sur lui-même; sans cesse il nous le répète : « le regarde dedans moy. », « le me roule en moy-mesme. » « le m'estudie plus qu'aucun sujet, c'est ma mctapbysique, c'est ma pbysique. »
~ Objet et sujet de son étude, spectateur de ses pensées
mariagerfei-awonnaquirentsixliUcs.Cc l que l'auteur a tracé le plan déduean'cst im:5 sans une pointe d'amertume I tion qu'il eut amie a suivre pour un txls.
intimes, il se voit, s'entend, se surprend et se révèle au " lecteur. Mais ses révélations nous intéressent toujours, parce qu'à travers lui-niême, c'est rhumanité qu'il em- ■[ brasf^. Nul plus que lui n'a mis en pratique la sentence \ socratique : « Connais-toi/,''to.i-môme. » Dans un parallèle ^> entre Socrate et Catun, à ses yeux, les deux plus admirables typrs de rhnmanité, il se plaint que celui-ci soit <( toujours monté sur ses grands chevaux, » tandis que le philosophe grec est simple, familier, naïf. A ce point de vue, Montaigne et Socrate sont de la même famille ; so- —phistes ou scolastiques, ils détestent l'un et l'autre tout ce // qui^^sent-k -mensonge ou l'artifice. Au point de vue delà uCmorale, ce serait faire trop d'honneur à Montaigne de le comparer à Socrate, si ferme, si inflexible sur les principes et le devoir, qui honore la loi, même injuste, jusqu'à lui sacrifier sa vie.
(( Mais n'est-ce rien de donner en un tel siècle une perpétuelle leçon de tempérance et de modération * », d'avoir compris la grandeur des problèmes philo.-ophiques et, sans aucune prétention d'en fournir la solution, d y ramener sans cesse l'esprit de ses lecteurs ?
Ne soyons pas trop sévère pour Montaigne. Il a des aveux charmants, capables de désarmer les juges les plus rigoureux. « l'ai une condition singeresse et ne peux m'empesclier d'imiter le dernier lu. Ce que l'aurai pris à dire en basti'lant et en me mocquunt, ie le dirai le lendemain sérieusement. » On ne peut plus accuser celui qui s'accuse si naïvement.
Mais en nous donnant la clef de son humeur, ne ruinet-il pas un peu son crédit ? a Oh ! s'écrie Montaigne, quel c'est un doux mol chevet que l'ignorance et l'incuriosité à une teste bien faite! » 11 n'est ni ignorant, ni incurieux»J mais toute sa vie il s'étudiera à se préparer ce mol chevet, ce doux oreiller qui ne blesse point la tête. Cette modéra- ■ tion constante, professée sur toutes les questions, tient, et à sa volonté de ne point compromettre le calme de son esprit, de sa vie, et aussi à la connaissance des hommes,