‹ Les idées de Rabelais & de Montaigne sur l'éducationChapitre 92 sur 307 · Liv. m, ch. IX. I 2. Liv. UI, ch. XII · texte numérisé non relu

Liv. m, ch. IX. I 2. Liv. UI, ch. XII

Caton, ny exemple, ny précepte; de ceux là tire nature tous les jours des offecls de constance et de patience plus purs et plus roides que ne sont ceulx que nous estudions si curieusement en Tescliole : combien on veois-ie ordinairement qui mescognoissent la pauvreté? Combien qui désirent la mort ou qui la passent sans alarme et sans aflliction? Celui-là qui fouit mon jardin, il a ce matin enterré son père ou son fils. Les noms mesmes de quoyils appellent

les maladies en adoucissent et amolissent l'aspreté et

selon qu'ils les nomment doulcement, ils les supportent aussi ; elles sont bien griet'ves quand elles rompent leur travail ordinaire ; ils ne s'allitcnt que pour mourir. » Lu Bruyère, qui a fait bien des emprunts h Montaigne, songeait-il à ces lignes, quand il traçait ce portrait du paysan * avec plus de force peut-être, sinon avec une compassion plus sincère. En ces temps de guerre civile, de famine et de peste, Montaigne a vu à sa porte, assisté ce misérable paysan. La Bruyère trace un portrait, un caractère, dans son cabinet.

Avant tout, Montaigne est ennemi des changements et remuements *. Le meilleur gouvernement à ses yeux est toujours celui qu'on a, quel qu'il soit. Aussi ne trouve-t-on chez lui aucune théorie sur les questions de constitutions sociales, de forme de gouvernement : « Ces longues et grandes altercations de la meilleure forme de société et des règles plus commodes à nous attacher, sont altercations propres seulement à l'exercice de notre esprit, comme il se trouve es arts plusieurs sujets qui ont leur essence en l'a-

1. » L'on voit certains animaux farouches, des mâles et des femelles, ré- ])andiis par la caïupagne, noirs, livides et tout brûlés du soleil, attachés à la terre qu'ils fouillent et qu'ils sèment avec une opiniâtreté invincible : ils ont comme une voix artirulée et, quand ils se lèvent sur leurs pieds, ils montrent uue face humaine et en effet ils sont des hommes. Ils se retirent la nuit dans des tanières où ils vivent de pain noir, d'eau et de racines ; ils épar};nent aux autres hommes la peine de st-mer, de labourer et de recueillir pour vivre et méritent ainsi de ne pas manquer de

ce pain qu'ils ont semé. » La Bruyère, Caractères ; de l'Homme, chap. 11.

2. En rien Montaigne n'est ce que nous appelons homme de progrès et d'initiative. Ainsi, par exemple, parlant des armes à feu, il dira : " Je crois que c'est un arme de fort peu d'olfect et espère que nous en quillerons un jour l'usage » (liv. I, ch. XLViii . Sans s'étonner qu'il n'ait pu prévoir les progrès et les effets de notre terrible artillerie moderne, on peut relever ce trait, entre autres, d'un esprit ennemi detoulu innovation, ami de la tradition, de la routine, du mos majorum.

gitation et la dispute et iront aulcune vie liors de là. Telle peincture de police (modèle de gouvernement) seroit de mise en un nouveau monde ; mais nous prenons un monde déjà fait et formé à cerl aines coustumes. Par quelque moyen que nous ayons loy de la redresser et renger de nouveau, nous ne pouvons guère le tordre de son accoutumé ply que nous ne rompions tout*. » Il ne faut point demander de réformes politiques, même au nom du progrès, à un homme qui ne songe qu'à « planter une cheville en notre roue, afin d'en arrêter le hransle. »

Aime l'Estat, tel que tu le veois estre;

S'il est royal, aime la royauté;

S'il est de peu (oligarchique), ou bien communauté [démocra-

Aime i'aussi; car Dieu t'y a faict naistre. tique ,

« Ainsi, écrit l'auteur, en parlait le bon M. Pibrac, que nous venons de perdre, » et ce bon M. Pibrac, chemin faisant, aide Montaigne à donner, comme il dirait, une nazarde sur le nez de Platon, d'Aristote, voire même de Bodin et de tous ceux qui ont abrité cette grave question de la meilleure forme de gouvernement.

Le respect qu'il peut rendre à la personne des princes et des rois ne tient point à leur mérite et à leur valeur ; il sait qu'en penser; toutefois, sans en être longtemps dupe, il cède un instant avec la foule à ce prestige inhérent au rang et à l'hiibit : « Le masque des grandeurs qu'on représente aux comédies nous touche aulcunement et nous pipe. Ce que j'adore moy-mesme aux rois, c'est la foule de leurs adorateurs ; toute inclination et soubmission leur est due, sauf celle de l'entendement; ma raison n'est pas duicte à se courber et à fléchir, ce sont mes genoux. » Belle parole, et qui ne nous laisse pas dupes de ses révérences et de ses génuflexions. Elles sont, croit-il, de bon exemple pour le peuple, et il donne l'exemple. Montaigne

1. Partout et en toute circonstance, Montaigne, ennemi de tout cliangemenl, quel qu'il puisse être, a tenu le morne lauga^je. 11 écrit en 1570 au début d'une lettre à M. de Mesmes :

« C'est une des plus notabies folies que les houune» facfnt, d'emuloyr la force do leur entendement à ruyner

et changer les opinions communes receues qui nous portent de la satisfaction et du contentement Ccu!.v-ci

vont csbranlant leurs âmes d'une assiette paisible et reposée, pour, aprez une longue queste, la r.»milir, eu snninie, de double, d'inquiétude et de Gebvre. •

a, pour ainsi dire, une morale commune à l'usage de la foule, sagesse vulgaire et indispensable au train de ce monde, où « il faut laisser couler l'eau sous le pont. » Si vous voulez vivre en paix, bornfz-vous à ce catéchisme des Lons usages, à ce code d'une honnête prudence. Gardonsnous toutefois de nous y arrêter; passons outre, sinon nous n'aurions que l'enveloppe de l'écrivain et son^ masque de société, Rabelais cache ses hardiesses sous Te | > masque d'une bouffonnerie souvent grossière ; Montaigne; imite le terf inquiet dépistant le chasseur par mille etH mille détours. Cela soit dit sans suspecter la franchise de,-'-^ l'auteur, puisque c'est lui-môme qui se trahit, s'échappe et Ole le masque à chaque instant. En un mot, il y a, si j'ose dire, deux Montaignes : celui du dehors, et celui qu'il faut découvrir. Quand la raison de Montaigne s'insurge contre un usage sot ou cruel, contre des préjugés, ce n'est pas dans une hardie déclamation, par une sortie virulente comme fait son ami La Boétie, c'est sous le couvert de rhistoire ou d'une anecdote. A peine semble-t-il prendre parti, louant une coutume des anciens, racontant î'élonnement où nos mœurs jettent les sauvages et les peuples du nouveau monde*. Ainsi Tacite, en louant les vertus des Germains, donne des verges aux Romains; ainsi Montesquieu, dans ses Lettres Persanes, raillera le ridicule des Français sous le couvert des Orientaux'.

Si Montaigne est l'ennemi des révolutions politiques, il est encore bien plus opposé à toute innovation et polémique religieuse. Il semble s'accommoder, sans trop de difficulté pour sa raison, des miracles, et juge que c'est une hardiesse dangereuse et de conséquence de mépriser ce que nous ne concevons pas. Pour lui, point de milieu : « Ou il faut se soubmettre du tout (entièrement) à l'auctorité de nostre police ecclesiastiqiie, ou du tout s'en dispenser; ce n'est point à nous à establir la part que nous lui debvons d'obéissance. »

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