‹ Les idées de Rabelais & de Montaigne sur l'éducationChapitre 96 sur 307 · Liv. n, ch. XII. I 1G(19, sur les cundition? du honlieur · texte numérisé non relu

Liv. n, ch. XII. I 1G(19, sur les cundition? du honlieur

i. Troisième sermon prononcé, en I éternel.

ÉTUDE SUR MONTAIGNE. <0o

tique de la vie, Montais'ne est un croyant qui accepte ou subit toutes les traditions sociales, politiques et religieuses. Montaigne d'ailleurs ne s'aperçoit pas que son livre tout entier est une réfutation éloquente de son scepticisme. Avec quoi triomphe-t-il de la raison, sinon avec les armes mêmes de la raison ? Pourquoi oublier qu'il l'a sans cesse ailleurs appelée en témoignage? A quoi bon philosopher pendant trois livres, s'il croit sincèrement n'avoir fait que déraisonner et battre la campagne? C'est Là l'objection irréfutable à opposer aux sceptiques ; toute leur vie, tous leurs livres, leurs moindres paroles les démentent. Douter, c'est penser, et penser c'est faire acte de raison : notre grand rationaliste Descartes a, d'un mot, pulvérisé tout ce vain échafaudage et invinciblement établi la certitude de l'être et de la conscience.

Au point de vue philosophique et moral, le doute de Montaigne est donc convaincu de vanité. Son tort est d'acheminer les âmes à la paix par l'indifférence, de ne pas laisser de règle au bien, de ressort à l'amour de la vérité et de ne prendre ses sûretés que du côté du fanatisme*. Lcà, il est vrai, est son excuse. Au seizième siècle, l'affirmation des théologiens m'épouvante, car à côté de leur vérité qui s'impose impérieusement, je vois le bûcher qui se dresse, heureux quand c'est le livre téméraire qui seul en alimente la flamme. Montaigne l'a dit- : a C'est mettre ses conjectures à bien hault prix que d'en faire cuire un homme tout vif. » Aimons donc et remercions Montaigne d'avoir, même par des arguments qui ne sont pas les nôtres, défendu, suivant le tempérament de son esprit, la tolérance. Encore est-il plutôt un modéré qu'un tolérant, n'ayant rien à prendre sur l'ardeur de ses convictions; mais soyons prévenus que ses Essais de si charmante lecture, ne sont pas toujours un guide suffisant pour la morale, non qu'il donne de pernicieux conseils, non qu'on sorte de ce commerce mauvais et corrompu, mais l'esprit étourdi de tant d'arguments contradictoires, la raison humiliée et doutant

1. Géruzez, Cours de liliérature, 1 2. Essais, VU, xi. Voiries deux épit. Ij p. 4i7. I graphes de celte Etude.

loi; ÉTUDE SUR MONTAIGNE.

d'elle-même éprouvent un douloureux décounigement. Aux ârhes troublées et inquiètes nous ne conseillons pas comme remède la lecture des Essais. Ce sceptique plaît d'îiutant plus qu'on connaît mieux la vie et les hommes*.

Si nous considérons Montaigne comme écrivain et surtout comme critique littéraire, son goût est tellement sûr que nous n'aurons qu'à copier et méditer la plupart de ses jugements. Sur ces matières, sa raison est presque toujours infaillible et ses o[)inions sont des arrêts. Et pourquoi? C'est qu'il était pénétré de ce principe souverain, qu'il n'y a point d'art sans naturel, que le bon sens est la première règle des écrivains : « L'éloquence fait injure aux choses qui nous détourne à soy; » « le suis tout simplement, dit-il encore, ma forme naturelle; » et il veut avec raison que les écrivains en fassent autant. Dans une admirable page qui en dit plus que toutes les rhétoriques, non seulement il a jugé en maître Horace, Virgile et Lucrèce, mais encore, avec une hauteur de vue sans pareille, il y condamne tout cet effort en partie stérile du seizième siècle allant chercher si loin des richesses qu'il avait sous la main. « Quand ie rumine (ces expressions), i'ai desdaing de ces mesmes poinctes et allusions verbales qui nacquirent depuis. A ces bonnes gens (ces grands poètes) il ne falloit d'aiguë et de subtile rencontre : leur langage est tout plein et gros d'une vigueur naturelle et constante ; ils sont tout en epigramme ; non la queue seulement, mais la teste, l'estomach et les pieds. Il n'y a rien d'etîorcé, rien de traisnant, tout y marche d'une pareille teneur. Ce n'est pas une éloquence molle et seulement sans offense: elle est nerseuse et solide, qui ne plaist pas tant comme elle remplit et ravit les plus forts esprits. Quand ie veois ces braves formes de s'expliquer, si vil'ves, si profondes, ie ne

1. La sagesse de Montaigne est une sagesse trop humaine et trop facile.

Nous en serions quittes à troi> bon

marché, si la philosophie s'apprenait à pareille école. (S. de Sacy, \arieUS littéraires t. 1", p. 332.)

ETUDR SUR MONTAIGNE. 107

dis pas que c'est Lien dire, ic dis que c'est bien penser. » Il faut lire et relire ce curieux et instructif chapitre, où, sous prétexte de juger quelques vers de Virgile, Montaigne nous donne mieux que toutes les rhétoriques, mieux que la Bruyère et Buffon, la vraie théorie du style el le secret du sien. Comme il sent bien le bon et le mauvais de notre langue « riche d'estoffe, mais pauvre en façon; abondante, mais qui succombe et tlochit à une puissante conception. » Les défauts particuliers de son style, Montaigne en a conscience. Il se fait plaisamment à lui-même sa confession : « Tu es trop espez (épais) en figures : voylà un mot du cru de Gascoigne : voylà une phrase dangereuse (ie n'en refuis aulcune de celles qui s'usent emmy les rues françoises) ; ceux qui veulent combattre l'usage par la grammaire se mocquent... ie corrige les faultes d'inadvertance, non celles de coustume. »

Toutefois méfions-nous et faisons nos réserves; j'avoue mon faible pour l'homme et surtout pour l'écrivain; quand je ne l'admire pas, je l'excuse presque toujours, j'ai déjà dit pourquoi; il devance el désarme les critiques. Oui, son langage est un peu espez en figures, c'est-à-dire surchargé de vives et familières images; oui, son style sent un peu son périgûurdin, mais cette odeur de terroir dans une causerie a son charme ; la langue des rues, le pas donné même sur la grammaire à l'usage, tout cela, sous la plume, dans la bouche de Montaigne, je le confesse, ne me déplaît pas. Pasquier, dans une lettre curieuse % nous raconte une conversation qu'il eut à Blois avec l'auteur des Fssais. Il lui repiochait une foule de solécismes, l'engageant à corriger tant d'expressions du cru qui déparaient les belles pages de celui qu'il appelle « le Seneque français. » Montaigne en convint, remercia fort le docte auteur des lieclterches sur VTlisioire de France^ mais il n'en fit rien et fît bien. Pourquoi? c'est que l'écrivain « n'avoit pas plus / fait son livre que son livre ne l'avoit fait, que le livre estoit consubstantiel à son auteur et membre de sa vie. » Un tel

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