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CHAPITRE V

Les projets de décentralisation dans la première partie du XVIII: siècle

Caractères généraux du siècle. —Le club de l’entresol : le marquis d’Argenson, — L'utilité des états provinciaux du marquis de Mirabeau.

Le xvin: siècle en effet fut non seulement l’époque de la sensibilité des cœurs, celle qui vit se développer le goût pour la nature dans les arts, les mœurs et la politique ; il assista encore à une renaissance du civisme — ou comme on disait alors — « du patriotisme ». J'ai déjà eu l’occasion de noter les grands efforts des intendants et des provinces pour le bien public. Il se fonde des sociétés, des académies, que subventionnent les grands seigneurs, et qui à leur tour encouragent les jeunes talents. « Le mot de patriote, écrit le marquis Caraccioli (1) se trouve dans la bouche de tout le monde, au bout de la plume de tous les écrivains du temps ». Le nom de citoyen qui

1. Dictionnaire critique, pratique et senteneieux, 1769; t. II, p.200.

devait être répandu et diminué par la Révolution, est un titre dont on est fier. La langue du xviu* siècle semble l’avoir repris à celle du xvi: « Citoyen », c'est-à-dire « qui aime la cité et a le souci de son bonheur ». D’Argenson, qui pourtant n'était pas tendre pour « la prêtraille », le donne aux archevéques de Languedoc et l’un de ceux-ci, en remerciant le marquis de Mirabeau de son livre sur les Etats provinciaux le félicita « de ses qualités de cœur qui le rendaient véritablement citoyen et patriote ». Sont-ce les républiques antiques qui hantent les esprits ? Le théâtre français qui, depuis un siècle, met en scène des héros de Rome et de la Grèce, a-t-il eu çe résultat ?

Le xvue siècle laissait au xvui° un autre héritage intellectuel : la formation classique avait donné au génie de notre race l’amour de l’ordre, de l’harmonie, de la proportion, et par conséquent de la simplicité. Descartes y avait ajouté la sûreté des sciences mathématiques, la précision de la méthode, l’évidence des résultats, Il est remarquable que tous les grands penseurs du xvine siècle aient étudié les sciences (1). Le régime que nous avons décrit choquait de telles intelligences, autant que les monuments du Moyen Age, qui leur paraissaient des œuvres de barbarie. « Quelle architecture incohé-

1. V. Taine, les Origines de la France contemporaine. L'ancien régime, Liv. UE, p. 221 sqq.

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rente que celle de la vieille maison gothique ! » s’écrie Taine. Le xvue siècle, décidé aux innovations, ayant entrepris le procès des vieilles institutions, devait concevoir, suivant ses principes et ses méthodes, de nouvelles formes sociales. Ce travail fut accompli, pour ainsi dire en grand, par les publicistes dont la pensée a dominé dans les règnes de Louis XV et de Louis XVI etamené la Révolution.Mais une œuvre, aussi considérable peut-être, fut menée par des penseurs plus obscurs ; plus obscurs, car ils ne répandaient pas leurs idées aussi Jlibéralement que les hommes de lettres, à cause d’une certaine réserve, d’un certain amour-propre d'hommes de qualité. Mais ce qu'ils perdaient en popularité, ils le gagnaient en influence, et les princes les écoutèrent plus volontiers.

C’est ainsi que si nous suivons l’abbé de Saint- Pierre, dont nous connaissons déjà la Polysynodie et qui continua à publier sous la Régence ce que le cardinal Dubois appelait les rêves d’un homme de bien, nous le verrons se mêler à un groupe « d’honnèêtes gens » adonnés à l’étude des sciences morales. Ils se réunissaient chez l’abbé Alary, membre de l’Académie française, qui occupait place Vendôme, dans l’hôtel du président Hénault, un appartement à l’entresol, d’où le petit club tira son

nom (1) Le rendez-vous était le samedi à 5 heures : l'hiver on lisait et l’on discutait au coin du feu ; l’été l’on gagnait les Tuileries et la conversation se prolongeait plus avant dans la soirée. Lord Bolingbroke étant venu en France et ayant paru fort éloquent, avait donné à regretter aux beaux esprits de Paris de n’avoir pas une constitution qui favorisât l’art de la parole. Le club tenta d’y suppléer. « M.de Plélo nous a lu le commencement d’une belle dissertation sur le gouvernement monarchique et sur les autres formes de gouvernement... M. de Verteillac s'était chargé d’un travail sur les gouvernements mixtes ; il avait déjà fini la Suisse, la Pologne, et il a terminé par la Moscovie... Enfin M. l’abbé de Saint-Pierre fournissait à lui seul pour les lectures plus que tous les autres membres de l’entresol : ses projets ne respiraient que bureaux de découvertes, que conférences politiques... » Celui qui parle ainsi est le marquis d’'Argenson, que nous avons déjà cité plusieurs fois etqui futintroduit dans le cénacle en 1725 : il revenait de province et rapportait de son intendance en Hainaut et Cambrésis, des idées sur l’administration et des renseignements sur le régime de la Hollande, qui n'avait pas été sans influer sur son esprit. Il fut chargé du droit public et donna

1. Alem, D’Argenson économiste. Thèse 1899, p. 10 sqq. D’Argenson, Mém., édit. René d’Argenson, p. 247 sqq. édit. Rathery, 10 déc. 1731, p. 91 sqq.

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lecture à plusieurs reprises vers 1930 de fragments qu'il avait intitulés Jusqu'où la démocratie peut-elle être admise dans an Etat monarchique. C'était la seule publicité qu’il eût voulue pour son œuvre. Peut-être était-ce chez lui timidité ; le marquis était fort taciturne et la Cour le distinguait de son jeune frère, le ministre de la Guerre, par le surnom de d’Argenson-la-Bête. Je crois surtout qu’il comptait peu sur l'opinion publique et qu’il était légèrement découragé (1). Après sa mort pourtant son ouvrage fut imprimé, en 1765, sous le titre vague et plus prudent que le premier de Considérations sur le gouvernement ancien et présent de la France. Une seconde édition revue, corrigée d’après ses manuscrits, fut donnée en 1784. Les parties communes sont des principes généraux, des définitions, des aperçus sur les constitutions étrangères et sur l'histoire de France. Le projet de décentralisation se trouve dans les deux, moins sûr, encore plein des conceptions du xvu: siècle dans la première,plus moderne dans la seconde. C’est celle-ci que nous suivrons (2).

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