‹ Les Idées de Turgot La Décentralisation AdministrativeChapitre 44 sur 98 · NUE · texte numérisé non relu

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sans que Quesnay avait sévèrement nommée la classe stérile, ce que Turgot remplace parle mot de classe stipendiée; celle des propriétaires, qui, nourrie pour ainsi dire gracieusement par la Terre, n’est soumise à aucun travail, et qui est la classe disponible. La plus importante est évidemment la première qui fait vivre les deux autres. « Ce n’est pas une primauté d'honneur ou de dignité; elle est de nécessité physique » (1). Nous sommes dans un monde ainsi fait, nous ne pouvons modifier les règles de la nature. Cependant elles ne s'imposent pas à nous comme la loi physique de la pesanteur des corps ou la loi biologique de la digestion et de la respiration, dont le mécanisme est indépendant de notre volonté. Condorcet les compare aux vérités mathématiques qui doivent être cherchées, démontrées, et qui ne laissent point pour cela d’être évidentes et certaines ; pour bien respecter ces règles économiques, il nous faut les découvrir, les apprendre,et comme leur observation est la condition indispensable du bonheur de l’homme, cette étude doit former la base de son instruction.

Si sûr qu'il fût de notre soumission aux lois naturelles, Turgot n'allait donc pas jusqu’à professer le déterminisme. Il resta toujours spiritualiste, en ce rens «qu’il estimait queles opérations de l'âme, quoi-

que longtemps liées aux phénomènes de l’organisation, n’offrent aucune analogie avec eux », et celte conviction fut chez lui comme une foi, après qu’il eût senti qu’il devait renoncer à la prêtrise. Dans sa retraite, il projeta d'écrire un livre de morale qu’il n’eut pas le temps même d’esquisser, et dont il ne révéla à ses intimes, nous dit Condorcet, qu’une partie des pensées, « parce qu’elles touchaient aux questions religieuses. » Nous savons en tout cas qu’il eut un véritable culte pour le principe supérieur de l’homme, pour la raison : d’elle il attendait tout ; il la croyait capable de découvrir sûrement les lois qui régissent le monde, de répandre universellement les principes de justice nécessaires au bonheur des sociétés, et susceptible d'un progrès indéfini: la pensée, la conscience devaient s’améliorer perpétuellement grâce à l'étude et à l’éducation. Cette idée, qu’il exposa dès sa jeunesse dans sa deuxième Sorbonnique (11 décembre 1750) ne fit que se renforcer à mesure que son système se formait. L'homme, étant ainsi un être supérieur, vient au monde avec des droits, dont les premiers sont la liberté et la propriété. « La liberté naturelle, dit Condorcet, consiste dans le droit de faire tout ce qui ne nuit pas au droit d’autrui. Il ne faut pas confondre cette liberté avec la liberté civile qui consiste à n'être forcé d’obéir qu’à des lois, car les lois peuvent violer la liberté naturelle, ni avec ce qu’on appelle

la liberté politique qui consiste à n’obéir qu’aux lois auxquelles on a donné sa sanction. » Et la liberté naturelle a pour corollaire légalité de tous les hommes. Quant à la propriété, on peut être étonné de la voir à cette place : n’apparaît-elle pas en général comme un droit donné à un individu par rapport aux autres, et souvent contre eux ? L'homme à l’état de nature n’a que faire du droit de propriété, semble-t-il : Rousseau l’a soutenu ; telle est aussi la thèse des socialistes proudhoniens. Pour Turgot,il en est différemment : l’homme avant tout a la propriété de son travail parce qu’il a droit à sa subsistance. Or qui dit « propriété » dit « faculté de jouir, d’abuser même de la chose, jus utendi et abutendi, et ce droit sans limite, qu'est-ce d’autre que la liberté? Loin d’être un fruit de la société, c’est la propriété qui a apparu la première, et qui a été la cause de la réunion des hommes, isolés tout d’abord. La liberté en effet, la sécurité même des personnes, n’a rien à craindre dans la solitude; l’homme peut se défendre lui-même des bêtes sauvages. « De tous les droits de l’homme, la propriété est celui pour lequel il a le plus besoin de s’associer à ses semblables, qui prennent avec lui l’engagement de la défendre et en rendent par cette association la conservation assurée et moins périlleuse » (1). Il est à remarquer

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