CHAPITRE II
Les Idées politiques, fiscales et administratives
Idées politiques des Physiocrates ; idées républicaines de Turgot; son loyalisme. — Système fiscal : impôt unique et réel. — La communauté d'intérêts des propriétaires et de l'Etat, fondement économique de la décentralisation. — L'œuvre de Turgot dans son intendance.
Ainsi le libéralisme économique avait engendré le libéralisme politique. Les Physiocrates accentuaient particulièrement cette tendance : s'appuyant sur la certitude et l'évidence des lois naturelles, ils prétendaient que le gouvernement de celles-ci était le seul possible; les débats des Encyclopédistes, des Montesquieu, des Rousseau, sur la forme de la constitution leur étaient indifférents ; il ne s’agissait pas pour eux de discuter des avantages respectifs de la Monarchie, de l’Aristocratie, de la Démocratie; ils professaient la Physiocratie, c’est-à-dire le règne de la nature. Le Dauphin, père de Louis XVI, disait un jour devant Quesnay que la charge du Roi était bien difficile à remplir. — Monsieur, je ne trouve pas cela, dit le docteur. — Et que feriez-vous si vous
= 03 — étiez roi? — Monsieur, je ne ferais rien. — Et qui gouvernerait ? — Les lois (1).
Cependant à ces lois, il fallait un interprète; le meilleur à leurs yeux était le Monarque: il était facile à instruire et il avait en main les moyens nécessaires de faire passer les principes naturels dans des règles positives ; ni la tyrannie ni la rébellion n'étaient à craindre : la vérité imposant 8on évidence à tous les esprits, l’Opinion, Reine du Monde, comme l’appelait Mercier de la Rivière (2), eût, d’une part, suffi à rappeler dans le bon chemin le Prince s’il s’en était écarté, car « l’on ne peut, sans sacrilège, disait Mirabeau (3), supposer un souverain instruit et volontairement destructeur » ; d'autre part, elle aurait rendu les sujets obéissants et constamment approbateurs. Le Roi, en somme, n’aurait pas eu de puissance personnelle ; il eût été seulement le hérant des lois de la nature. En un mot, c'était un régime de despotisme, non pas capricieux et arbitraire, comme celui qu'avait attaqué Monitesquieu, mais légal.
Turgot ne les suivait pas dans cette voie. « Je suis bien fâché, mon cher Dupont, écrivait-il en 1767,
1. Weulersse, op. cit., t. II, p. 40, raconté par Romance, Eloge, note, p. 92.
2. Ordre naturel et essentiel des Sociétés politiques. Chap. IX, p- 63.