‹ Les Idées de Turgot La Décentralisation AdministrativeChapitre 75 sur 98 · Soulavie, t. II, p · texte numérisé non relu

Soulavie, t. II, p

Cette opposition comprenait la famille du Roi, à commencer par la Reine et par Monsieur, les nobles qui voyaient leurs privilèges menacés ; le clergé que Turgot inquiétait dans ses biens ; les Parlements qu'il n’avait jamais aimés, que, maître des requêtes il n’avait pas voulu suivre en exil, que, contrôleur général, il avait humiliés dans des lits de justice, et rendus impopulaires en les amenant à s'opposer à des réformes libérales ; les gens de finances, comme ce fermier général qui disait en 1755: « Pourquoi réformer ? ne sommes-nous pas bien ? » les maîtres jurés, offensés de la concurrence que l'abolition des jurandes leur avait tout d’un coup suscitée ; le gros publie qui raillait les Economistes, craignait la famine, s’amusait de pamphlets comme le Songe de M. de Maurepas, de caricatures grossières comme celles que le parti de Necker fut accusé de répandre par les amis de Turgot, de tabatières fort plates, à la mode en ce temps, appelées platitudes ou turgotines.… Il est juste de dire que Turgot n’avait ménagé personne. Dans le portrait que Monthyon, qui ne l’aimait pas sans être son ennemi, a laissé de lui, il nous dit que Turgot divisait le monde en trois classes : les Non-Economistes, la majorité, qui étaient des esprits vulgaires ; ses contradicteurs, des esprits faux ; les sectateurs, admirables en tout et dignes de tout. Sa conclusion est qu’ «il aurait échoué dans

toutes ses entreprises parce qu’il ne savait manier aucun des moyens nécessaires pour les faire réussir ». Et le même chroniqueur rapporte ce mot de Malesherbes : « M. Turgot et moi nous étions de fort honnètes gens, très instruits, passionnés pour le bien. Qui n’eût pensé qu’on ne pouvait faire mieux que de nous choisir ? Cependant ne connaissant les hommes que dans les livres, manquant d’habitude pour les affaires, nous avons mal administré ; nous avons laissé diriger le Roi par M. de Maurepas qui a ajouté sa propre faiblesse. Sans le vouloir, sans le prévoir, nous avons contribué à la Révolution. »

De Tocqueville (1) soutint la même thèse ; il a critiqué sévèrement le mouvement qui s’est dessiné sous le dernier roi absolu en faveur de la décentralisation. Selon lui, le gouvernement se serait affaibli par le partage de son autorité, juste au moment où il aurait eu plus que jamais besoin de sa puissance entière. S’il en fut ainsi, Turgot pourrait revendiquer une part de responsabilité, malgré l'échec de son entreprise, à cause de l'influence qu'il a exercée.

On peut être étonné que son rôle se soit borné à cela, et se demander comment lui, si pressé d’accomplir ses réformes « parce que dans sa famille on mourait de la goutte à cinquante ans », qui avait fait, au dire de Condorcet, de la refonte de l’administration l’objet de ses pensées constantes, se soit d’abord

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