‹ Les idées du SillonChapitre 6 sur 23 · II · texte numérisé non relu

II

Le Sillon a eu la sincérité méritoii dans son numéro «lu ■>'■■ man suivant :

« L'As Jeunes tholiqui

après avoir entendu ; delà situation, f

président, au nom du Bureau ;

« Constatant qu'une propagande active de la part du

Sillon aboutit à faire le vide autovi <! tholique, à détourner d elle tousles coucou i raieot

pu assurer son avenir, et même a détacher d'elle concours qui lui étaient acquis, avec l'intention ; moins] déclarée de substituer à la Jeunesse Catholique un Sillon rémois;

a Que cette propagande a acquis en particulic Cercles d'Etudes de jeunesse, rendant ainsi il nie

le groupement d'ensemble que la Jeunesse Catholique avait pour but de constituer sous son nom, tout en respectant l'autonomie des groupes particuliers;

« Oue, par conséquent, la Jeunes-.' Catholique ne peut plus se recruter d'une façon suffisante pour subsister utilement et qu'elle n'est plus en état de remplir la mission quelle s'était proposée ;

<* Estimant que, dans l'intérêt même du bien, il est préférable qu'elle se retire de suite, afin d'éviter <!^s rivalités fâcheuses entre les jeunes gens et afin de permettre au mouvement du Sillon de s'organiser définitivement ;

« Déplorant que l'intervention d'une influence regrettable ait fait échouer l'entreprise qu'elle avait commencée sous le patronage de l'autorité. et qu'elle pouvait espérer mener à bien ;

« Se déclare dissoute,

(i) Le Sillon, 10 mars 1905.

hem. rcie tous roux qui lui ont donné leu ou témoigné leur intérêt. Engage instammenl membres à continuer leur œuvre dans la nouvelle organisation du Sillon, dès qu'elle se constituera. »

On lit encore dans le Sillon du 25 juillet i cette note énigroatique sur le Sillon de Dankerque :

ei Depuis longtemps plusieursde nos amis de Dunkerque étaienl pénétrés de l'esprit du Sillon. N'avaient-ils pas reçu, des itjoi, la visite de .Mare et en elle de

CJb, d'Hellencourt? N'avaient-ils pas délégué des can des à toutes qos grandes réunions nationales ou régionales? Mais ils participaient jusqu'à présent aux œuvres de jeunesse catholique, ils comptaient parmi les membres les plus actifs et les plus dévoués. Les progrès même de leur («usée, l'accentuation plus nette donnée aux groupements existants dans le sens de l'A. C. J. P., le devoii même de la loyauté obligeaient à changer cette situation. Elle a été modifiée et. il faut le dire, malgré quelques inévitables froissements, «l'un commun accord <'i sur le pied de l'entente cordiale. Qui pourrait, en effet, conl

a nos camarades de Dunkerque le droit d'être du Sillon et d en avoir l'esprit, <'t partant celui de Le dire tout haut et de s'organiser entre eux? Le Sillon dunkerqu <->t constitué, SOUS la présidence de notre excellent c m. rade G. Vandenbussche, et c'est, avec la Bn d'une situa-

aqui eut pu amener de^ malentendus, une foire nouvelle pour le catholicisme à 1 hiukenpie. »

L'originalité du Sillon, sa note distinctive parmi les œuvrea catholiques et sociales, n'est donc p d'avoir suscité les groupements déjeunes catholiques, quoiqu'il soit juste de lui attribuer une part notable dans leur développement.

Ce n'est pas non plus de se consacrer à la res-

21 LE8 IDÉES Dl SILLON

(au ration de Tordre social chrétien. En cela il fait qu'entrer dans un concert de dévouement où d'autres Associations l'on! précédé, comme le i pelle la lettre du cardinal Merrydel Val, citée plus haut :

linsi s'explique que L'Association de laJeum Catholique et la société plus récemment fondée du Sillon aient pu, en peu de temps, s'étendre el elopper

sur la terre de France. »

Sans parler de l'œuvre des Cercles catholiques, Y Association catholique de la Jeunesse française n'a pas d'autre but que cette restauration. Ses premiers statuts, remontant au mois de mai 1886, portent déjà que ses membres sont associés a pour coopérer au rétablissement de l'ordre social chrétien ». « Vous ne voulez pas seulement combattre les ennemis de votre foi..., écrivait M. de Mun au président M. de Roquefeuil,le i3 juillet 1886, vous avez juré de consacrer vos forces à préparer par l'étude, par l'action, par le dévouement personnel, le rétablissement d'un ordre social chrétien. C'est l'œuvre de l'avenir, elle est digne dépassionner vos âges. »

La Jeunesse Catholique, comme le Sillon, voit dans le dévouement aux classes populaires le moyen indispensable du relèvement social. Dès 1889, elle comptait déjà plusieurs groupes ouvriers et des groupes ruraux. Ainsi, dès cette époque, l'Union Sainte-Anne du Finistère, l'Union de Tarentaise, remplacées depuis par d'autres groupements, étaient uniquement des groupes ruraux. L'Union provinciale de l'Orléanais, qui remonte aussi à ce temps, a toujours été en majorité ouvrière ou rurale. A

Paris, la Saint-Michel, à Lyon un groupe d'anciens élèves des Frères, dans le Nord de nombreux groupes étaient déjà formés d'employés ou d'ouvriers.

Au pèlerinagede la Jeunesse Catholique à Rome, en 1891, M. de Mun avait la satisfaction de voir « les enfants des riches et les enfants des pauvres dans les bras les uns des autres », et il pouvait s'écrier : « S'il y a eu pour moi une ouvre chère entre toutes-, s'il y a eu dans mon cœur un désir plus ardent qu'aucun autre, c'est celui de cette union fraternelle entre vous et les enfants du peuple (1). »

D'autre part, M. Marc Sangnier écrivait à la fin de l'année r8gg.

« Au mois de juin dernier, nous connaissions à Paris cinq au six ouvriers seulement et je me souviens de cette première petite réunion... »

Il fait dater de la môme époque l'éclosion des Cercles d'Etudes dans les patronages ou les autres groupes :

« Quand je pense à ce que nous avons t'ait, ou plutôt à ce qui s'est fait autour de nous depuis cinq mois à peine, en laveur de la formation sociale de la jeunesse ouvrière je ne puis m 'empêcher de ressentir une impression très douce faite de joie reconnaissante et de confiance en l'avenir... Et voilà que, spontanément, dans tous les groupes, dans tous les faubourgs, on a répondu à notre appel, on a compris notre esprit, de semaine en semaine, le mouvement grandissait, l'impulsion devenait plus forte (:>)... »

Il écrivait en kjo'j : u Nos Cercles d'Etudes sontjeu-

(1) La Jeunesse catholique au \\\L siècle, par M. labbé Rouzic.

(2) Le S il (on, io décembre r8gg : Où nous en sommes.

lus vieux oui dix au 1 1 phi|

i Quelle '| • U

formation de leurs membres, il faut avoir 1 d'avouer q te foi mation renl d< 1 :

lie.s (i ;.

On doit donc convenir que \u classes ouvrières par Jes étudiants catholiques n'es!

pas une conception propre à telle ou telle association, mais bien l'inspiration naturelle d'une foi vivante.

La foi vivante et agissante, la foi intégrale. si l'on peut parler ainsi, en un"mot, Va foi • voilà bien

celle que professe le Sillon, dont il se fait gloire, la foi requise tout d'abord pour participer à Yâme du Sillon.

« Le Sillon est une apologie vivante de la religion [(2). » On ajoutera même, au risque d'identifier des causes d'ordre différent : « Le Sillon, peut-on dire, c'est la religion catholique se refaisant conquérante du pays de France, en acceptant loyalement le terrain politique et social qui existe (3)... » — Nous verrons plus loin si cette position ambitieuse est sans danger.

Quoi qu'il en soit, comme les différents groupements de jeunes catholiques, voués aux oeuvres de restauration sociale, tendent tous à mettre un complet accord entre leurs principes et leur conduite, entre leur vie et les maximes de l'Evangile, quelle que soit la profession extérieure plus ou moins retentissante qu'ils en fassent, cette profession ne

(1) Le Sillon, 25 août 1904.

(s) Les Nouvelles Semailles, 190.4, p. 201

(3) Le Sillon, a5 mars 1904.

semble pas non plus différencier spécifiquement le Sillon des autres associations de jeunes cens catholiques.

11 s'en distingue par ses méthodes, par les fins qu'il poursuit, par ce qu'on appelle, en termes vagues : l'esprit du Sillon.

On entend ici par méthode le système de relèvement social que M. Marc Sangnier esquisse dans l'Esprit démocratique , et qui se résume — l'expression est aussi simple que l'œuvre est complexe et ardue — à créer en France an nouvel état d'esprit social, qui permettra d'élaborer et de faire réussir les réformes législatives.

Ces méthodes, ce sont aussi des manières de dire, de faire, d'enseigner suivant certains principes, certaines règles, des modes d'action propres au Sillon, qu'il adopte comme moyens de former, de développer ce nouvel état d'esprit.

Dans un tract intitulé « le Sillon », il est dit :

« i" Le Sillon s'efforce d'agir sur 1rs milieux catholiques par une action de formation, d<> façon à les rendre plus aptes à un travail social utile : son influence

tend à dégager la religion des idées préconçues et d< préjugés qui L'obscurcissent... ('?). — 2° Il se propose aussi de pénétrer dans les milieux indifférents ou fi tiles par une action de rayonnement.,. ,i).

a (le qui importe avant tout c'est de créer un état d'esprit.. .

« Pour arriver au but que je me proposais, dit M. Marc

Sangnier, j'ai dû contribuer à la formation d'une élite

lucateurs sociaux, ces éducateurs devaient prendre la

direction de certains groupements désignés sous le nom

(i) Le Sillon, 2 août kjo'j.

26 LES IDÉES Dl -il !

de Cercles d'Etudes. Ainsi, du i pouvaient-ils

exercer une action directe et bienfai mr la

masse ( i ,. g

« !)aiis un mouvemenl de pénétration >nquête

démocratiques, ce qui importe davantage que la fi du nombre, c'est la force de rayonnement, d'influé! d'expansion sociale. Aussi 1 >i< n la tâche essentielle, primordiale, «In Sillon a-t-elle toujours été la foi d'une élite. El l'on conçoit, dès lors, quelle imj s'attache à l'œuvre des C des d'Études, instrument le plus caractéristique de cette formation (2). »

« Les Instituts [Populaires ne sont pas, a mmi Cercles d'Etudes, des groupes confessionnels destina former une élite ouvrière catholique ; ce sont, au contraire, des groupements largement ouv | us, sans distinction de croyances ou d'opinions. Les Institut- I pulaires ne sont pas confessionnels, mais ae sonl neutres. Leurs fondateurs, qui sont catholiqu roposent de prendre contact avec les adversaires ; ils ne parlent pas au nom de la foi, mais s'adressent seulement à la raison et à la conscience de leurs auditeurs. Ils veulent faire sentira tous l'opportunité du catholicisme. Les Instituts Populaires sont des œuvres de rayonnement (3). »

Enfin, dans les réunions publiques, les membres du Sillon acceptent, provoquent la contradiction ouverte, le corps à corps des idées et des doctrines avec les adversaires les plus déclarés de leurs convictions religieuses et sociales, s'efforçant de couvrir la violence de ces adversaires par la charité qu'ils puisent dans l'amour du Christ.

Je ne m'arrête point ici à examiner si ces discus-

(1) L'Univers, a5 février 1905.

2) Le S Mon, 10 sept. 1904.

(3) Le Sillon, 2 août 1904.

siona contradictoires, nécessairement confuses, où tant d'erreurs peuvent se glisser en dépit des meilleures intentions, ont autant d'avantages pour éclairer l'esprit des jeunes gens du Sillon, pour former leur jugement, affermir leurs principes et leur foi, que pour tremper leur force de résistance et leur énergie dans la lutte. C'est un point sur lequel nous reviendrons plus loin.

Je conclus seulement que la grandeur de la tâche assumée par le Sillon et cette ambition de refaire l'éducation sociale et démocratique du pays, en prenant son point d'appui dans la doctrine catholique, exigeraient une grande sûreté de principes, un programme sur, et non moins de tact, de prudence chrétienne que d'initiative intellectuelle.

Or, je crois que principes, programme, mesure et prudence pèchent, comme l'indique la lettre du cardinal Merry del Val.

Et tout d'abord, pour nous en tenir à ce premier point, le mode de formation de cette élite d'éducateurs sociaux, dans les Cercles d'Etudes, ne le fait-il pas pressentir?

11 procède, en effet, d'un libéralisme qui, en matière de formation intellectuelle, est un principe à rebours . Et dans une œuvre d'éducation populaire, dans l'œuvre immense de réformation dont le Sillon a fait son programme, quelles conséquences il peut avoir !

Voici ce que les Nouvelles Semailles en disent :

.. Marc Sangnier croyail assez au peuple et 1 ai mai t assez pour l'émanciper par l'éducation populaire. Nos relations avec le peuple, me disait-il dès cette époque, ne sont pas des rotations de protecteurs à protégés, d'ins-

tituteurs k élèves , non, non plus à apprendre du peuple qu'il nou^. Entre noua et Lui il ne peut d que d'un échanc d'une

laquelle il est notre égal.. .

te Marc Sangnier avait ' nent

la notion de ce que c'est qu'une ger comme il convenait toutes les convicti Il n'est point arrivé dans les |

• mine tout fart et uniforme qui eût, d< >rd, ef-

frayé et aliénée son action beaucoup de bi II

a cru que l'étude en commun, Faite sans parti pri sérieusement que possible, avec une âme minime, aboutirait à un esprit commun. — Cette marche intellectuelle de la jeunesse ouvrière, il a senti du premier coup la nécessité d'en assurer la rectitudi poussant violemment dans un unique sillo péraments et toutes les mentalités, mais en postant les voies diverses des éclaireurs qui fourniraient des ; seig"nemeiits,des indications, une méthode pour fa in* un bon voyage. ..

« Les conseillers ont beaucoup moins d'influence par ce qu'ils disent au Cercle d'Etudes que par les liv: les revues qu'ils prêtent, les méthodes qu'ils indiqu dans les salles de travail. C'est en traçant le sentier aux esprits et non pas en les portant qu'ils les dirigent efficacement; le Cercle d'Études est essentiellement une œuvre de formation personnelle, — de self- formation, diraient les Anglais ; voilà ce qu'il ne faut jamais perdre de vue. ..

« Il y a même des cercles non confessionnels où on admet, — étant données certaines garanties de moralité, — les non-catholiques et les socialis . En général,

(i) Ceci n'est pas exagération ou lettre-morte. A la suite d'une conférence contradictoire avec Jules Guesde à Roubaix mars ioo5>, le Sillon enregistre comme un succès qu'un des principaux socialistes de la ville vient de se faire inscrire comme membre du Cercle d'Études de cette ville.

cependant, le Cercle d'Études soit dans les patronage soit à l'extérieur, borne son rôle à la formation des catholiques pour La vie sociale qui, dans les œuvres complémentaires du Cercle d'Etudes, ae comporte plus de cloison entre les partis, les races e( les convictions,

« Quoi qu'il en soit, le Cercle d'Etudes s'efforce de Étire de ses membres des chrétiens aussi tolérants que convaincus, des hommes au courant des idées et des aspirations de leur époque, sachanl réclamer toute justice et tout progrès, comme défendre tout droit et toute vérité, des citoyens de leur cité, des ouvriers de leur profession qui ne soient ni boudeurs, ni révoltés, ni esclaves (!).. .

e n'est point qu'ils soient devenus de petites académies des sciences morales et politiques, non, ils resteront ton jouis une très simple coopération d'idées (i). 0

Le Cercle d'Études a donc son conseiller, dont le choix peut évidemment avoir une grande influence. Voici ce que je lis à ce sujet, dans les conseils donnés par le S il h m :

« Pareil au choix d'un bon ami, je dirai à mon jeune fondateur : « choisisse/, votre conseiller entre mille. »

« Une de ses qualités, je ne dirai pas indispensable, mais nécessaire, c'est la jeunesse. Jeunesse d'esprit et jeunesse d'âge se valent, cependant que peu d'hommes aient l'esprit assez vigoureux pour évoluer sans cesse, Beaucoup, malheureusement, en restent aux principes <jui oui nourri leur jeunesse, et aux exemples qui ont frappé leur âge mûr (2). »

Il est vrai que, selon M. Marc San:rnier, « le Cercle d'Etudes n'a peut-être pas tant pour but de développer les connaissances que de préparer à la vie civique. Il

(1) Les Nouvelles Semailles, chap. ni.

(2) Les Tablettes d'un Président, création d'un Cercle d'Études.

L'Echo des Cercles d'I.ludes. Supplément du Sillon, ii> mars 1901-

.'{() i.i - IDÉES Dl BIU

s'agit même peu hmi de donner à un jeune homme drs idées sérieuses et précises que «le Lui tence d'un certain ordre de choses auquel il a'a peutêtre pas songé, que de Lui Laisser une un vive, source future de réflexion personnelle. . i .

Il ajouterait, je 1<- sais, que ces j >i i r j< ipes sont i informes a sa méthode expérimentale : i I ho n parfois L'imprécision de aotre programme, la lét de

Qolre bagage scientifique. Et, certes,nous - onnaissons volontiers qu'il Tant des idées directrices, qui La connaissance du milieu social «Ians Lequel nous o tus mouvons est nécessaire... Mais vivre est plus que raconter La \ plus même que L'alimenter et la défend . »

« Oue nos amis ne s'3 trompent pas! Ce qu'il importe avant tout de conserver ou d'acquérir, c'est Le sens j fond, très actuel du mouvemenl démocratique da lequel ils se meuvent et qui les entraîneront leui christianisme, d'ailleurs, les prédispose à être Li s plus hardis en môme temps que les plus sûrs et les mieux disciplinés (3)... »

Où les entraînera ce mouvement? C'est sur quoi ils ferment les yeux avec confiance, mais c'est aussi ce qui peut faire tant craindre. On verra, à la fin de cette étude, comment, à se laisser conduire par le mouvement démocratique, c'est sur les confins du socialisme qu'on arrive à faire le rapprochement cherché.

Sur les Instituts populaires, M. Marc Sangnier écrit encore : « Une Université populaire qui se contenterait de faire passer devant des auditeurs complaisants tout un étrange et fastidieux défilé de savants conférenciers ne serait pas une institution vraiment démocrati-

(1) Article paru dans la Quinzaine.

(2) L'Esprit démocratique, ire partie, ch. vu.

(3) L'Esprit démocratique, ire partie, ch. vu.

LE SILLOM 3i

que : ce ne serait qu'une sorte de tentative de mainmi si- des intellectuels sur le /><'i//>!r. Notre a m hit ion est de taire autre chose. Nous sommes convaincus que lu véritable éducation ne peut pas s'imposer de l'extérieur. Nos camarades étudiants n'ont jamais eu la prétention d'être les éducateurs des ouvriers, mais bien seulement de s'élever Fraternellement avec eux, . .

« UInstitut populaire n'est pas confessionnel. Tous y sont admis. L'enseignement n'y est en aucune Façon dogmatique, puisque ce n'est pas au nom des dogmes qu'on enseigne; et comment, d'ailleurs, pourrait-on

parler au nom d'un dogme à celui qui ne croit pas à 08

dogme? Nos amis s'adressent à leurs auditeurs au nom de la raison, au nom de la conscience humaine. Ils font œuvre de savants, de penseurs. Ils ne parlent pas, ainsi que l'ait le piètre en chaire, comme avant autorité : tel n'est pas leur rôle. Ils réclament la discussion, ne demandent qu'à rendre raison de leurs opinions ou (le leurs croyances. Non certes, ce o'est pas eux qui auront

jamais la [(rétention de vouloir imposer des idées toutes Faites ; mais vraiment s'ils ont confiance dans la vérité et s'ils sont convaincus qu'une fois dissipés les nuages accumulés entre elle et l'esprit de l'homme, rien ne saurait plus s'opposer à son triomphe sur l'erreur, qui don ; it les en blâmer. . . (i) ?

Telle est donc la formation dont le Sillon se fait honneur.

Quel pourra en être le résultat, aux yeux de l'homme sérieux, considérant le milieu d'où est issu le jeune ouvrier et la direction qu'il reçoit au Cercle d'Etudes, pour les comparer aux discussions auxquelles il est mêlé dans les Instituts populaires et les réunions publiques?

M. Marc Sangnier et le Sillon ont reçu d'un bon

(i) Le Sillon, 10 février 1901.

nombre d'évéques les encouragements let plus flatteurs. Cependant, je ne rrois p <'n disant qu'il ne s'en trouverait pas un seul p donner son approbation explicite et Formelle telle méthode <!'.' location populaire, lai l'a-

bord la jeunesse ouvri directioi t i\ e

et sûre, dans les questions s tcialei ao rai qui religieuses ou morales, en laissant à I au

temps, aux événements, le soin d idées, et qui, sans le prémunir davan ouvrir ses oreilles aux utopies, aux théories réi lutionnaires, aux attaques des socialistes, des co: phées de l'irréligion, aux blasphèmes des ap< Aussi bien, nous allons voir M. Marc San. l'œuvre, dans la formation de cette élite d'éducateurs sociaux.

Quiconque enseigne doit s'efforcer, avant tout, Je parler clairement, et n'employer que des termes d'une signification connue, reçue de tous, afin d'éviter que la parole, forme, vêtement de la pensée, ne la trahisse, ne la dérobe à l'auditeur, et ne l'induise à des confusions d'idées.

Cette première et indispensable qualité n'est pas, il faut le reconnaître, la qualité maîtresse du talent de M. Marc Sangnier, si fécond en ressources.

Quand il veut sceller par une formule quelqu'une de ses pensées maîtresses, il ne craint pas d'attacher à certaines expressions une signification différente de celle que la langue a consacrée, et même un sens opposé au véritable sens du mot. C'est une source perpétuelle de confusions.

Prenons d'abord un exemple indifférent : veut-il mettre en comparaison la petite élite démocratique, qu'il destine à diriger notre rénovation sociale, et celle, plus nombreuse, de l'ancienne aristocratie ou des classes dirigeantes, il nous dira, — et la formule a désormais cours au Sillon — qu'il substitue à la majorité numérique de celle-ci la majorité dynamique de celle-là.

Or, majorité et minorité impliquent la notion de

34 i ! - IDÉES m

nombre. Le nombre et l'influence peuvenl bien Faire équilibre, mais non se prendre l'un [mur l'autre. Celte majorité dynamique ( qu'on appelle en français : l'influence d'une minorité d'élite.

Si ce n'était là que jeu d'intellectuel, il ne vaudrait pas la peine d'y insister. Mais, dans I tion populaire, de semblables licences n'en traîneront-elles pas <le fâcheuses méprises?

Comment, encore, M. Marc Sangnier peut-il Faire abstraction du sens essentiel de ces mots qui son! uniquement d'Eglise et impliquent consécration au service de Dieu iclerCj clergé^ cléricature, clérical?

Qu'on rétorque un argument contre ses adversaires, en montrant qu'ils revendiquent au profit de l'Etat l'absorption des deux pouvoirs, spirituel et temporel, l'un par l'autre, dont ils font injustement un crime àil'Eglise; et qu'eux-mêmes, à considérer seulement le fait de cette confusion, pourraient être traités de cléricaux, rien de mieux.

Mais s'exprimer comme si, au sens propre, le mot cléricalisme signifiait indifféremment la mainmise par l'un des deux pouvoirs sur l'autre, c'est créer une confusion nouvelle et violenter la langue. Or, M. Marc Sangnier ne manqua pas une occasion de répéter que

(( Xous n'avons pas le droit d'être cléricaux, parce que Notre Seigneur nous l'a impérieusement défendu »,

et, après lui, ses disciples de dire :

« La religion est anti-cléricale, suivant les prescriptions du Christ lui-même ( i . »

C'est une pure logomachie.

En dénaturant ainsi la langue, on ne peut bien

(i) Les Nouvelles Semailles, p. 2o5.

l.i: SILLOPI ET LA DÉMOCRATIE 35

servir la vérité. De bonne foi, ([ne veut-on faire entrer dans les cerveaux populaires, si Ton brouille ainsi les idées?

Plus qu'à tout autre orateur, plus qu'à tout autre éducateur, ce qu'on pourrait appeler la probité du langage est nécessaire à l'orateur, à l'éducateur populaire.

Le mot démocratie nous offre un autre exemple du même abus, dont les conséquences sont beaucoup plus graves.

Ce terme, emprunté à la phraséologie révolutionnaire, est-il bien placé dans la bouche des jeunes catholiques (i )?

Les Associations comme la Jeunesse catholique et le Sillon, noblement ambitieuses d'exercer sur les classes populaires une influence religieuse et sociale, ont-elles raison de faire sonner avec complaisance, à tout propos, ce mot de démocratie aux oreilles de la foule, et de s'en emplir la bouche?

Il faut avoir le courage de leur dire et tacher de le leur faire comprendre, c'est entretenir la plus funeste équivoque, c'est accréditer des idées fausses, exploitées par le vice et l'erreur. C'est aggraver le mal auquel on veut porter remède.

Sans doute le mot démocratie fascine les masses. Mais d'où lui vient cette magique puissance?

Hélas ! que de formules perfides ont été créées depuis deux siècles, qui ont servi de véhicule à toutes les doctrines subversives!

Cette phraséologie révolutionnaire a contribué pour une large part à égarer les masses, elle a

(i) Bien entendu, on n'en \ise pas ici L'emploi raisonnable, mais l'usage atïecté.

'M\ il - IDÉES D1 511 '

causé des maux irréparables. Au siècle de c'était la tolérance et la superstition, sous La Terreur, le fanatisme et fa Raison; boue la R<

tau rai ion, V ancien régime, in dîme, lespr sous le second Empire, le progrés, Aujourd'hui, qui est le plus en vogue, c'est le cléricalisme, la science, la solidarité, e\ là démocratie i .

Est-ce que son origine seule ne devrait pas la condamner? Il est indéniable qu'elle ;i été fabriqu par les francs-maçons, par les fauteurs 'le révolutions, et qu'ils s'en sont servis comme d'un agent caché, très actif, pour la diffusion de leurs id< pernicieuses.

Pour eux, la guerre au cléricalisme signifie la guerre au catholicisme, la science est la négation de la foi, et qu'est-ce que la démocratie? l'indépendance de toute hiérarchie religieuse, sociale et familiale.

Il n'est pas une vexation, une loi inique, une profanation qui ne se couvrent des intérêts, des droits de la démocratie.

Quelle utopie, de prétendre démarquer ces expressions, qui symbolisent toutes les doctrines et déguisent toutes les passions antireligieuses et antisociales !

« Ce qu'il y a de plus funeste pour les peupl après la Révolution, on l'a très justement dit. c'est la langue qu'elle a créée . Ce qu'il y a de plus redouta- § ble après les révolutionnai/'', ce sont les hommes qui

emploient cette langue dont les mots sont autant semences de révolution.

« La France est trop malade... Depuis un siècle les

(i) Le Problème de l'heure présente, par Mgr Delassus.

LE Sll.l.o\ ET LA DEMOCRATIE

orateurs la saturenl d'idées complexes <'t ambiguës dans le but <lc la dominer. Profitant dix sens vrai que ces /(/ces renferment, ils les répandent sur une foule qui rte les prend que (/ans un sens nuisible et faux. Qui défera les plis du mensonge don! le peuple est enve loppè ?

(i Si nous voulons servir noire pays, il v a un autre langage à tenir. Si nous voulons porter secours à I. France, au lieu d'exploiter ses malheurs, laissons ces expressions à double sens qui agrandissent sesblessures. Rejeter fièrement la langue déloyale, voilà désormais à quoi on reconnaîtra l'homme de cœur(i). »

Etymologiquement, el par lui-même, le mot démocratie n'a point une signification complexe, il est très simple. Il signifie la souveraineté du peuple : démocratie, gouvernement du peuple par le peuple. Ceux qui sont empêchés d'admettre la souveraineté du peuple, au sens absolu et hétérodoxe, et veulent néanmoins s'approprier le mot démocratie, l'arborer comme une cocarde, lui ont donné toutes sortes de significations que ni l'étymologie, ni l'usage ancien ne justifient, et que rien ne pourra faire prévaloir sur son acception naturelle. Ils se sont efforcés (Yy Taire entrer l'amour du peuple, le dévouement à sa cause, la sollicitude de ses intérêts : toutes choses excellentes, mais toutes choses que le langage chrétien savail exprimer par des mots clairs, par des mots reçus depuis de longs siècles, qui ne prêtaient à aucune équivoque (2).

Quoi qu'il en soit, un point n'est pas douteux, c'est (pie si ces jeunes catholiques qui, par la plume et par la parole, dans les congrès et dans les pèle-

(1) Blanc de Saint-Bonnet, cité par Mgr Délassas. (a) Le Problème de l'heure présente..

rinages, multiplient les déclarations les pi en-

tissantes d'absolue soumission à toutes les Dii dons Pontificales, les écoutaient avec attention et les pratiquaient Gdèlement en cette matière, ils seraient infiniment plus circonspects dans leur zèle pour la démocratie et surveilleraient mieux leur langage .

« Au commencement, dit Léon XIII, sorte de

bienfaisance populaire ne se distinguait ordïnairemi par aucune appellation spéciale... Celle de démocratie chrétienne blesse beaucoup de gens bien pensants qui lui trouvent un sens équivoque et dangereux. IIdéfient de cette dénomination pour plus d'un motif. / s craignent que ce mot ne déguise mal le gouvernement populaire, ou ne marque en sa faveur une préférence marquée sur les autres formes de goui nément. Ils craignent que la vertu de la religion chrétienne ne semble restreinte aux intérêts du peuple, les autres classes de la société riant en quelque sorte laissées de café. ILs craignent enfin que, sous ce nom trompeur, ne se cache quelque dessein de décrier toute espèce de pouvoir légitime soit civil soit sacré. (Encjc. Graves de Commuai .)

Après de telles paroles,la déférence et la sagesse ne demandent-elles pas qu'on s'abstienne de cette dénomination équivoque et dangereuse? Croit-on que le Pape ait parlé pour ne rien dire? Et pouvait-il faire entendre plus clairement que, s'il ne veut pas proscrire sur les lèvres des catholiques ce vocable de démocratie, de peur de décourager certains hommes, il lui serait plus agréable qu'on en n'usât point ?

Les jeunes catholiques devraient hésiter d'autant moins à garder cette réserve que, s'ils veulent res-

LE SILLON ET LA DÉMOCB LTIE 39

ter fidèles à ne prôner la démocratie que dans le sens accepté par le Souverain Pontife, cela leur devient complètement inutile pour l'effet espéré.

« Ceuxquise dévouenl à l'action populaire chrétienne, dit encore Léon XIII, doivent maintenir la distinction des classes, qui <vst le propre d'un Etal bien constitué. Ils ne doivent pas se permettre de détourner à un sens politique le mot de démocratie chrétienne, s* attacher à un régime de préférence à un outre, et prétendre l'apporter avec eux par leur influence et leur action. Fis ne doivent par écarter le concours des classes supérieures... »

Réfléchissez, jeunes catholiques, soyez sincères, el vous avouerez alors que si, dans vos articles et dans vos discours, vous deviez prendre soin d'écarter les équivoques signalées par le Pape, la démocratie n'aurait plus de prestige pour vous ni pour vos adhérents; peut-être même devriez-vous reconnaître que la démocratie prônée par vous ressemble fort à celle que le Pape exclut.

La suite établira péremptoirement que la démocratie du Sillon a précisément les caractères condamnés par Léon XIII.

La Démocratie est, peut-on dire, le mot d'ordre du Sillon.

L'avenir de la démocratie, la vie démocratique, l'esprit démocratique , l'enseignement démocratie que, c'est le thème ordinaire, presque unique, de M. Marc Sangnier.

Aussi bien, annonce-t-il aujourd'hui qu'il va la définir. Mais cette définition sera-t-elle plus précise que celle du cléricalisme ?

Je ne m'arrête pas à celle-ci, relevée ànn&le Sillon

10 LES IDÉ1 - Dl S1LLOH

du 25 août 1903 : « La démocrai récoule»

ment de t autorité du haut en lias de I" tociété.., Voilà qui est clair; mais c'est Ui la demi sociale formellement condamnée parl'Égl

N'insistons pas, et tenons-nous-en à la parole du maître. Il a longuement réfléchi; il ;« scruté pi fondement le concept delà démocratie, avant d tirer la définition devenue aujourd'hui la ba son enseignement populaire. — La formule en est reproduite, commentée à satiété dans chacun de ses discours, de ses articles, et tour à tour ses disciples lui font écho.

« La démocratie est F organisation sociale qui tend à porter au maximum la cou.- et la res-

ponsabilité civiques dr chacun (Y). »

L'avouerai-je? J'ai peineà voir là une définition.

Mais j'entends mal peut-être ce qu'est une définition. Recourons au dictionnaire. Larousse dit : la définition est l'explication claire et précise de la nature d'une chose et du sens des mots ; et une définition adéquate, telle, évidemment, que M. Marc Sangnier a laborieusement élaboré celle-ci, doit convenir à tout le défini et rien qu'au défini. Au surplus, il rappelle la règle donnée par Pascal : N'employez dans la définition que des mots parfaitement connus et déjà définis.

Ce dernier trait suffirait à expliquer mon embarras. Sont-ce des mots parfaitement connus et déjà définis que cette organisation qui tend à... :'et quel est ce maximum où seront portées la conscience et la responsabilité civiques de chacun (2) ?

(1) Le Sillon, 20 août 1902.

(2) Une organisation sociale peut être plus ou moins favorable à tel ou tel état des mœurs, suivant le parti qu'en tirent les hommes.

SILLON El i.A DÉMOCRATI1 'il

Ne pouvant me mettre dans la tête que le populaire, aux oreilles duquel on l'ait voltiger le mot. de démocratie, soit plus satisfait que moi, je tourne les pages de Larousse, cherchant le mot fatidique, et je lis :

« Démocratie : gouvernement du peuple par luimême; puissance souveraine du peuple. »

Cela, je le comprends. — Puis:

« Lorsque, dans la république, le peuple encorps a la puissance souveraine, c'est une démocratie. » (Montesquieu.) — A merveille. — Plus loin :

« Démocratie, en bon langage, a toujours signifié le peuple se gouvernant lui-même. » (Vacherot.) — Là aussi je vois parfaitement clair. Poursuivons :

« L'essence de la démocratie est dans la séparation des pouvoirs, dans la distribution des emplois, le contrôle et la responsabilité. » (Proudhon.J

« La démocratie pure estlerègne delacanaille. » (Voltaire.) — Shoking !

Enfin cette définition : Prédominance du pouvoir populaire dans un gouvernement quelconque >même monarchique. — Aïe !

C'est un vieux Larousse, il date de iK-.'î! La République, à cette époque, n'était pas l'ondée.

Mais nulle n'a de vertu par elle-même et ne tend d'elle-même a quoi que ce soit. Seulemenl il fallait pour M. .Marc Sangnier qu'il y eût des vertus inhérentes à la démocratie. Il suffit de se rappeler l'histoire de nos trois républiques, « pour constater que le maximum auquel tend cette organisation a été an minimum famentable.Quelle contradiction! Mais M. Marc Sangnier, dont la foi ne recule d< vaut rien, n'hésite pas à imposer à la démocratie, connue au cléricalisme, une signification qu'elle n'a jamais eue dans notre langue. Il ne t'ait qu'épaissir une équivoque dangereuse et Fausser les idées dises auditeurs. Sou assertion eût été moins discutable, si, au lieu d'une définition posée en ces termes: La démocratie rst..t il s'était content*'- de donner sa formule pour ce cpi'elle est en réalité, une conception purement personnelle.

Passez-moi le nouveau Larousse illustré. J'ouvi

pi je lis :

a La Démocratie au sens strict du mot coiu dans l'exercice, soil direct, soit indirect, du pouvoir par !<• peuple. Cette organisation politique implique un état social caractérisé par ce fait que tous sont égaux devant la loi, que tous possèdent les mêmes droits... Le régime démocratique entraîne le développement nécessaire d'un certain nombre d'institutions.. .IV là, résulte pour un El démocratique: i° l'obligation d'instituer des œuvres d'éducation, de philanthropie et de solidarité; 2° de là, résultent également ht forme républicaine et le suffrage universel...

Ce qui précède montre assez que ce ne sont pas là des caractères essentiels, mais seulement des applications plus ou moins indirectes.

Revenons à la définition de M. Marc Sangnier.

La démocratie, à proprement parler, n'est donc pas une organisation sociale, mais une organisation politique. L'état social auquel s'adapte cette organisation politique peut être conforme aux conceptions de M. Marc Sangnier, il peut en différer.

M. Marc Sangnier rejette, non sans dédain, la définition reçue (i), la seule une définition vraie, sous le prétexte qu'elle « confond la démocratie avec ses résultats », et parce que, « si on entend par démocratie le gouvernement du peuple par le peuple organisé, la définition enveloppe tous les

(i) « Elle ne veut à peu près rien dire. » Le Sillon, 10 mars

gouvernements : la monarchie française et même les césarismes les plus tyran niques (i) ».

Ce qu'il appelle ici résultats, ce sont proprement les caractères de l'état démocratique, les seuls qui lui soient essentiels ; tandis que sa définition, à lui, qui pèche par tous les bouts, est précisément viciée par les conséquences en vue desquelles il la force et par l'a priori de ses vues.

Et d'où viendrait, tout d'abord, la nécessité de définir la démocratie en opposition avec la forme monarchique ou même avec le césarisme?Sur quoi M. Mare Sangnier la fonde-t-il, abstraction faite de ses vues personnelles? Cependant, peuvent-elles changer l'ordre des réalités ?

Pour ne parler que de la présente réalité, si triste, l'étal actuel de la France ne prouve-t-il pas que l'état démocratique peut coexister avec la pire des tyrannies?

Quant à la monarchie, pourquoi serait-elle incompatible avec la démocratie (2)?

La décentralisation dont la France a joui avec elle à certaines époques, beaucoup plus réellement que sous nos républiques, n'est-elle pas un plus vrai caractère de l'Etat démocratique que le suffrage universel, par lequel se constitue et se perpétue le pouvoir jacobin?

(1) Le Sillon, 10 mars igo5.

(a) « Il y a deux systèmes (!<■ gouvernement : la monarchie où, faute de temps el d'aptitudes, les citoyens contient le^ intérêts de la nation à la famille régnante, et la République, où ces mêmes intérêts soal entre les mains de tous.» (Le Sillon, 10 déc. 189g.) Comme c'esl exact et conforme aux réalités historiques, dans l'un el l'autre étatl ESI comme, avec «les vues si sommaires sur l'histoire, la philosophie s'en fait aisément! — On lit encore dans les Vouvelles Semailles [p. 01): •■ Le gouvernement monarchique, où un seul est chargé des affaires de la collectivité, lui paraît [à V. M Sangnier) un encouragement à l'égoïsme et à l'inaction civiques. »

-i à iine correspondance insérée dans le Sillon que j'emprunte les réflexions si,

\ ii point de vue politique, non» le *ufl

universel, el il|es1 incontestable qu'aut unie

n'avait pas entre les mains me redoutable et dif-

ficile à manier. Maia u'avait-on pas, tu mo même sons la monarchie absolue d'un Louii XI \ d'un Louis XV, moins décentralisation? Les provin u'étaient-elles pas pins autonome s que i Les Parlements et les universités dép l'un

pouvoir unique? Et de qui tenons-nous tous ces ; voirs centralisés dont tout le monde se plaint '.' La ■ mière origine en est à Richelieu et Colbert, mais il semble que de la Révolution et du premier Em]

qu'ils datent véritablement dans toute leur perfection.

a Même le suffrage universel est-il autant il sence de la démocratie que la décentralisation ' 1' avoir une conviction sur ce point, qu'on médite paroles de M. Toniolo (i) : « Les auteurs is qui,

dans les siècles passés, on écrit sur les sciences politiques étaient bien loin d'identifier le régim démocratique avec la participation universelle du peuple au p voir... Dans tous les temps, la vie politiqu s'est montrée moins dans les grands parlements que dans l'organisation de communes indépendantes, de porations revêtues de fonctions civiles, d'associations dans les campagnes, de vicinies, ou réunions paroissiales, et dans l'autorité féconde et juridique des coutumes locales. On peut même prévoir avec fondement que. dans un avenir prochain, l'aspect politique de la démocratie se manifestera en produisant, en grand nombre et diverses formes, des autonomies administratives de classes et de lieux, dans les villes, dans les campagnes, dans les provinces et dans les régions, peut-être mieux que dans la participation des masses à une représentation

(i ) Célèbre sociologue italien.

i i. SILLON ET LA DÉMOCRATIE 15

suprême et centralisée. Pour cela, il n'y aura qu'à rétablir une bonne partie des anciennes institutions de la civilisation chrétienne. »

« Il en esl de même sur le terrain social... Autrefois, il existait une organisation professionnelle, dont la décadence a commencé précisément quand on a voulu la centraliser rigoureusement e1 la faire dépendre toute de l'Etat, avec Colbert. Autrefois, le peuple n'était pas plus malheureux qu'aujourd'hui ; le portrait du paysan de La Bruyère esl bien un peu vrai de nos jours, en particulier pour les ouvriers des mines; mais je ne pensi pas que le peuple «lu \ui' siècle envierail beaucoup le sort de (•«■lui du six6, sauf pour les perfectionnements matériels, dus à la science et nullement à la démocratie. Autrefois, surtout eu ce xviii6 siècle qui a précédé immédiatement la Révolution, le peuple était presque aussi instruit que de nos jours, les statistiques de M. Taineen font loi.

.. Autrefois, il est vrai, il \ avait des inégalités marquées; la division des citoyens en classes subordonnées entre ellesen estime preuve. Aujourd'hui, tous les citoyens sont égaux, il n'y a plus de classes dirigeantes. Voilà du moins des phrases qui reviennent à la bouche de tous nos orateurs et sous la plume de nos écrivains. .Mais aujourd'hui aussi la répartition de citoyens en capitalistes et prolétaires, qu'esl ce autre chose (prune division en classes? Au moins, autrefois la guerre des classes — réelle pourtant — était moins prononcée qu'aujourd'hui, les différents « états » avaient au contraire pour mission de s'aider les uns les autres; leurs fonctions étaient bien

nettes. En vérité, l'inégalité sociale et économique est plusgrande de' nos jours qu'il y a deux ou trois cents ans ou plu> ; et je comprends parfaitement le bouillonnement aliste et révolutionnaire dont nous sommes agités ; je comprends que les prolétaires, à qui on ne permet pas d'être chrétiens, se rebellent et que les capitalistes ou ploutocrates envisagent avec terreur l'avènement possible, trop prochain à leur avis, du » quatrième état qui se lève ».

il*. i ES IDÉES m BIL1

Franchementje ne voi g rand pi og i •

pour l'humanité cette démo lonf on parle tanl

qui existe si peu. Sous l'ancien régime peut-étn on davantage de la chose sans en avoir l'idée. Vuj d'hui, Qous avons le mot, jusqu'à un certain poi ni I de la chose ' i

Quand M. Marc Sangnier commence par déclarer qu'il part du fait démocratique ', on ne peut donc s'empêcher de se demander où il le prend; car s'il est vrai qu'on constate chez nous des tendances démocratiques, la démocratie n'e pas en fait, tant au point de vue social et économique qu'à celui de la conscience et de la responsabilité civiques.

Lui-même d'ailleurs le reconnaît sans cesse dans ses discours, et c'est là ce qui exalte son ardente initiative. Il part donc d'un fait inexistant.

Lui qui reproche inexactement à la définition étymologique de définir la démocratie par ses résultats avoue la définir en vue de ses conséquences :

« La définition aura surtout de la valeur, si elle inclut la raison d'être morale de la démocratie d'où découleront comme conséquences ses caractères politiques et sociaux. »

La définition sera donc bonne, à la condition de répondre à nos conceptions ?

« Nous avons tenu à définir la démocratie par ses qualités internes et nous avons vu en elle, d'abord, l'organisation sociale qui tend à porter au maximum la conscience et la responsabilité civiques de chacun. Quelle définition plus exacte et plus compréhensioe en aurait-on pu donner, dès lors qu'il nous appuraîtnet-

(i) Le Sillon, 10 juillet 1890.

tement (///<' la conséquence politique (Tune telle démo* cratie sera évidemment la république préférable' ment <i la monarchie, de même (/!/<' sa conséquence économique sera l'organisation coopérative plutôt que l'organisation patronale (i). o

Et dire que, même avec cela, il nous est évident que ces conséquences ne sont pas du tout évidentes ! qu'elles nous apparaissent simplement comme possibles, nullement comme nécessaires, de telle sorte que la démocratie n'est pas du tout définie.

Ohl qu'il l'a donc justement dit, Toniolo, ce professeur renommé et, lui-même, démocrate très convaincu :

• I \ i « ' 1 1 , en réalité, de pins vague, de plus embrouillé, de plus rebellée Formuler que cette expression : démocratie. Tout contribue à en rendre la notion moin^ précise 2). »

Et je m'avise trop tard que j'aurais mieux compris M. Marc Sangnier, si j'avais lu mon Larousse jusqu'au bout :

- Il va un genre de définition qui esta la fois uu^ définition de mots et une définition de choses. G'esl la définition employée dans les sciences mathématiqu Les mathématiciens ne parlent que de choses abstraites,

c'est-à-dire n'ayant de réalité «pie dans l'esprit. La définition qu'ils emploient détermine la réalité de la chose dont il est question... s

Mais, encore une fois, la réalité présente, celle que nous vivons, est horrible et exécrable. Tandis que M. Marc Sangnier consume ses magnifiques

(1) L'Univers, iG mars iqo5.

(3) Toniolo, Notion chrétienne de la démocratie, p. 9.

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énergies à construire la démocratie future, an nom de hi démocratie actuelle, m poursuivent les <!• tructions, les œuvres de haine. La dém< du

Sillon est une démocratie de paû et d'amour; celle qui, actuellement, écrase et tue la France esl une démocratie uV rage et d< ' sectaires qui

nous étranglent sont aussi mal remis, je le sais, à accaparer la démocratie au profit de leur lit-publique que M.Marc Sangnier au profit de In sien] d'un côté nous voyons une fausse démocratie, de l'autre, une démocratie chimérique. Le malheui qu'en entretenant la chimère d'une démocratie idéale on fait lejeu deladémocratierévolutionnaire.

ou

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