L'HUMANITARISME MYSTIQUE
L'alliance nécessaire de la démocratie avec le Christianisme est, personne ne l'ignore, le thème sur lequel s'exerce avec prédilection la virtuosité de M. Marc Sangnier, le leitmotiv de tous ses discours.
« Les aspirations démocratiques du christianisme (2) »
cl cette a démocratie future que les hommes n'auraient pu concevoir sans Jésus-Christ (3) » reviennent si souvenl sous sa plume ou sur ses lèvres que lui-même n'est pas san> s'en apercevoir : « Evitons de répéter sans cesse que la société contemporaine postule le catholicisme par toutes ses aspirations internes, et que lu démocratie qui n'aurait pas nirme été conçue sans le (Christ ne saurait jamais se réaliser contre lui, que l'esprit chrétien est comme l'atmosphère qu'elle réclame pour s'épanouir ; évitons d'affirmer toujours sans jamais apporter quelque
(1) Article de M. Marc Sangnier, publié dans le Sillon du 20 mars ,, et reproduit dans l'Esprit démocratique.
(2) L'Esprit démocratique, \T* partie, chap. 1.
(3) Ibid., iro partie, chap. vm.
le sillon. — 4
."»() il - IDÉES Dl SILLON
preuve actuelle de <■< ttè vitalité démocratique du catholicisme Français i
Il n'est certainement pas exagéré de dire que cette formule : lu démocratie postule nécessaire" .meut le christianisme^ est la clef-de-voûte de cet édifice grandiose, que M. Marc Sangnier travaille si infatigablement à faire sortir de terre.
Faut-il l'avouer? cette clef-de-voûte nous paraît tenir en l'air par sa propre vertu, el notre regard n'arrive mémepasà constater l'existence des piè qu'elle est destinée à maintenir.
On aurait pu craindre de ne pas bien saisir, dans l'exposé de sa théorie, la pensée du brillant orateur, souvent enveloppée de § - aux reflets miroitants. Heureusement, une fuis, il a voulu lui donner une forme rigoureuse, et présenter ses raisonnements avec le caractère d'une « argumentation >;.
« Dans l'emportement des discours et des controvi publiques, il est parfois difficile de faire sentir un enchaînement d'idées avec toute la netteté, je dirai presque toute la brutalité désirable. Pourtant, notre position en face de nos adversaires nous apparaît comme si naturelle et si solide que nous croyons utile d'apporter parfois quelques pensées dépouillées à dessein de tout développement oratoire, et qui s'imposeront peut êtred'autant mieux à la réflexion de ceux de nos adversaires ou de nos contradicteurs qui voudront bien prendre la peine -de les lire avec le vrai désir de comprendre avant de juger. C'est ce que nous faisons aujourd'hui à propos d'une récente conférence publique (2). »
(1) L'Esprit démocratique, ire partie, chap. vi.
(2) Il s'açit de la réunion publique et contradictoire qui eut lieu au cirque d'Orléans, le 3 mars 1904.
Nous croyons nécessaire de reproduire intégraient cette argi lue attentivement
lement cette argumentation. Elle demande à être
« i° La démocratie est l'organisation sociale qui tend à porter au maximum la conscience et La responsabilité civiques de chacun.
« Pour être en démocratie, il ne suffit pas d'être gouverné par de bonnes Lois sociales, de bénéficier d'une législation ouvrière tutélaire ; il importe < j u»* chaque citoyen soit le gardien de la chose publique, qu'il collabore effectivement à l'œuvre commune et que — alors même qu'il demeurerait attaché aux plus humbles emplois, — il se rende exactement compte qu'il y collabore.
a 2° Le grand obstacle à la réalisation d'une telle démocratie,c'est le conflit entre Vintérêt privé et V intérêt général. L'individu verra son bien en opposition avec celui de l'Etat : il sera tenté de s'enrichir en appauvrissant la cité, de profiter de son pouvoir en amoindrissant celui de la nation. De même la prospérité d'une famille pourra être contraire à celle de la Patrie, le profit d'un métier ou d'une profession à celui de l'ensemble des autres professions. La conscience e1 la responsabilité des intérêts particuliers offusqueront la conscience et la responsabilité des intérêts généraux,
.« 3° Pour <pie la démocratie soit possible, il faut que ces deux intérêts cessent d'être dissociés.
« La force qui, non seulement pourra les réunir, mais les identifier, nous la trouverons dans le christianisme.
û Le Christ est, pour nous, à la fois la plus large expression de l'intérêt général et la plus étroite expression de l'intérêt particulier. i° La justice, la vérité, l'amour fraternel ne sont 'pas à nos veux des entités théoriques, desimpies abstractions de l'esprit; leur expression la plus haute et la plus complète, c'est Dieu, et Dieu se faisant homme et se communiquant à l'homme, c'est-à-
'.rj. LES iiii i - DU BII '
dire Jésus-Christ. L<- règne de Dieu sur li I oilà
bien, pour oous, l'intérêt général humain le plus g*
Mais ce Chrisl ne demeure pas dans le lointain (l'un <icl inaccessible. Il attire tout à lui ; bien plus, I descend en chacun de nous : il s'empare de nous; 1 □ divinise puisque, selon l'exj ndel'Ap de-
vons être comme des Christs... Dans la mesure o où nous nous serons donnés a cel intérêt aurons donc servi notre intérêt particulier Le plu lalilc, et parce que non-- ne pouvons accomplir l'œuvre du Salut, c'est-à-dire être éternellement heurens que par le Christ, et parce que nous ne réalisons pleinement i destinée, nous n'arrivons à notre complet épanoui ment que si nous vivons la vraie vie qu'il nous apporte avec lui.
« Intérêt général et intérêt particulier ne peuvent donc plus s'opposer, puisque — non d'une façon th rique et pour l'ensemble de la race, mais pour chacun de nous et à chaque instant — nous ne pouvons atteindre nos fins individuelles qu'en servant les fins idéales les plus universelles de l'humanité.
« 4° On comprend, dès lors, comment le christianisme est utile, pour ne pas dire indispensable à la démocratie telle que nous la concevons.
— « Mais, dira-t-on, si je ne crois pas à Jésus-Christ, je ne puis pourtant pas admettre une telle argumentation.
— (( Comment doncl... nous n'avons nullement ici essayé de prouver la divinité de Jésus-Christ, mais tout simplement que la croyance à la divinité de Jésus-Christ est une force qui, en subordonnant l'intérêt particulier à l'intérêt général, rend la démocratie possible... »
Je crois en toute sincérité rendre aussi hautement justice que tant d'autres aux brillantes qualités de M. Marc Sangnier, à son talent d'orateur, et non moins à son ardente foi religieuse à son zèle.
CHRISTIANISME ET DÉMOCB u TE 53
C'est pour cela que je suis embarrassé de dire ici toute ma pensée. Cependant, il me semble que, vu la gravité de la question, c'est un droit évident et un devoir rendus plus sérieux encore par Ténorme influence qu'exerce le Directeur du Sillon, et par son rôle comme grand initiateur de l'éducation populaire.
Or, il me paraît avoir fait dans cet article un véritable amas de confusions, de sophismes et d'erreurs.
La formule exacte de sa démonstration est contenue, si je ne me trompe, dans ce raisonnement :
La démocratie, pour se réaliser, exige la solution du conflit entre l'intérêt privé et l'intérêt général. Or, le Christ résout le conflit de l'intérêt privé avec l'intérêt général. Donc la démocratie postule impérieusement le christianisme.
Pour répondre avec la précision et la rigueur des formes logiques, il faudrait dire :
Je nie la majeure, je nie la mineure, et je nie la conséquence; c'est-à-dire : il est faux que la démocratie (si tant est qu'elle représente ici quelque chose) exige la solution d'un conflit entre l'intérêt privé e! l'intérêt générai; il est faux que le Christ soit la solution du conflit dont il est question ; et quand l'une et l'autre proposition resterait vraie, il serait encore faux d'en conclure que la démocratie postule nécessairement le christianisme (i).
(i) On peut remarquer tout de suile qu'an lieu nY tirer la conclusion annoncée, M. Marc Sangnier s'est borné à dire en finissant : « On comprend, dès lors, comment le Christianisme est utile, pour ne pas dire indispensable (lequel des deux?) à la démocratie
telle <jne nous la comprenons. C'est déjà toute autre chose ([ne d'affirmer : « les hommes n'auraient pas pu concevoir la démocratie sans le Christ. »
• »'i LES IDÉES Dl SILLON
Toul est faux, rien de vrai comme thèse, rien de réel; la clef-de-voûte m lient donc toute Beule en l'air; elle-même s'évanouil au regard.
QUESTION PRÉJUDICIEL! r
ïne question préjudicielle se pose, dou il pourrait ressortir que la démocratie n'est ici qu'un mot sans signification précise, et qu'à ce mot ne répond aucune réalité. La démonstration serait alors sans objet; on parlerait dans le vide.
La démocratie, sur les lèvres mêmes de M. Marc Sangnier, se présente sous deux aspects différents. Que dirait-on, s'il fallait les éliminer l'un et l'autre?
La démocratie a son aspect social et son aspect politique. Ce n'est pas le directeur du Sillon qui le niera, puisque la grande valeur de la définition donnée par lui consiste, nous l'avons vu. à poser les conditions internes de son développement sous ce double rapport, c'est-à-dire, à en faire sortir par voie de conséquence la forme républicaine et les réformes sociales (i).
« Le Sillon doit être un inspirateur d'oeuvres sociales. x> Il doit encourager le mouvement syndical, les coopératives, etc. (2). Mais aussi : « Gardons-nous de 1" superstition des mois : on n'est pas démocrate parce qu'on s'occupe d'oeuvres sociales : on est démocrate parce que l'on veuf développer la conscience et la responsabilité rie chacun (3) » ; ou encore : « Pour être en
(1) Nous verrons plus loin dans quel sens et avec quel bonheur M. Marc Sangnier se défend de faire de la démocratie politique.
(2) L'Esprit démocratique, ire p., ch. vr.
(3) Ibid., 2e partie, chap. vu.
démocratie, il m* suffil pas d'être gouverné par de bonnes lois sociales, de bénéficier d'une législation ouvrière tutélaire, il importe que chaque citoyen 9oit gardien de la chose publique (i). »
Or, il n'est pas superflu de s'en enquérir, est-ce par son côté politique, ou par son côté social, que la démocratie de M. Marc Sangnier ne se peut concevoir sans le christianisme et le postule impérieusement?
Sous le rapport politique, le christianisme est complètement indifférent à la démocratie.
Sous le rapport social, la démocratie catholique ne se distingue pas de l'influence sociale du catholicisme. Dire qu'à ce second point de vue la démocratie postule le christianisme, c'est dire que l'action sociale du christianisme n'est pas séparable de son influence sociale; c'est ne rien dire du tout; c'est de la phraséologie pure, une vraie tautologie.
Que, par le développement de l'initiative individuelle, la conscience et la responsabilité civiques de chacun soient portées à leur maximum; que chaque citoyen soit gardien de la chose publique; (prune réalisation possible de la démocratie soit la forme républicaine, c'est avec quoi le Christ et la religion n'ont rien à voir directement.
L'histoire, aussi bien que la raison et la doctrine catholique, donnerait le plus catégorique démenti à celui qui, envisageant la démocratie sous cet aspect, soutiendrait que les hommes n'auraient pu la concevoir sans le Christ.
Par conséquent lorsqu'on nous parle des aspirations démocratiques du christianisme, de son excel-
( i) L'Esprit démocratique, in partie, chap. vu.
il - IDÉES Dl -il
lence démocratique, on ne peut appliquer de telles formules à Is démocratie prise dans sou acception politique, sans une jière équivoque, propi
engendrer la confusion dans l'esprit des n
Non: ce n'est pas une forme politique, mais état social, un état social pénétré par le christianisme, que l'éloquent conférencier désigne nom de démocratie, quand il s'écrit
« Nous, Messieurs, nous savon $\ l'âme de la
démocratie.
« Nous savons, et quel homme de sens rai rrait
en douter, que les idées démocratiques ne sont pas rennes naturellement aux hommes. Nous savons que, dans L'antiquité, pour un citoyen libre il • avail ; esclaves ou ilotes, un peu moins que me,
un peu plus que des choses. Un homme s1 est levé, qui, contre In barbarie politique, a fait prévaloir le principe démocratique, une doctrine s'est fondée qui chaque jour fait reculer l'oppression et la nature elle-même devant la sainte liberté des âmes : cette doctrine est la doctrine chrétienne que nous i être divine.
Homme est le Christ Jésus notre Dieu !
ce Lui seul a fondé, Lui seul maintient le prin démocratique : il ne saurait donc y avoir de démocratie contre le christianisme (i). >)
Ce principe démocratique, quel est-il, sinon celui de l'égalité et de la fraternité chrétiennes ? — Les disciples de M. Marc Sangnier s'appliquent à nous le dire, à leur tour :
« On nous dit d'aller au peuple ; et nous sommes de bonne volonté, mieux même, nous le désirons vivement. Notre raison en sent la nécessité ; mais ce n'est pas toujours. Nous ne sommes pas tous en relations directes
(i) Le Sillon, 10 sept. 1899.
avec des gens de la classe populaire, comme un industriel, un patron, un Ingénieur. Souvent, d'autres relations mous gênent pour établir un rapprochement d'amitié : relations de chef à employé, de mattre à domestique, etc... Il j a 'les rangs à garder, de l'autorité à mainteair, du respecta Faire observer: bref des situations très délicates, sans doute,— auxquelles pourtant Yesprii démocratique, le fameux esprit démocratique, saura toujours trouver des solutions particulières satisfaisantes. Ah ! si chacun dans sa sphère, chacun dans sa profession, chacun dans sa mais, m savait établir avec tous
ceux qui sont en contact avec lui les simples, les justes, les chrétiennes relations qu'il convient, comme on enverrait promener d'un commun accord la question
sociale (i) ! . .. »
Il est impossible de reconnaître plus clairement que le fameux esprit démocratique, en tant qu'il postule le christianisme, n'est autre chose que l'esprit chrétien dans les rapports sociaux.
Mais alors voilà bien le cas de dire : « N'ayons pas la superstition des mots ; on n'est pas démocrate parce qu'on s'occupe d'œuvfes sociales... »
La démocratie dontou nous parle ici est donc chrétienne par définition même (2), et ne se distingue pas de l'action civilisatrice du christianisme. Par conséquent, entreprendre de démontrer qu'elle la postule est tenterun coup non moins extraordinaire (pie d'enfoncer une porte ouverte à deux battants.
La démocratie à laquelle on consacre cette démonstration n'est qu'un mot vide de sens.
Mais les affirmât ions données pour base à cette démonstration sont tout à fait dignes d'examen.
(i) Le Sillon, 10 sept . 189g.
(2) « Animée de l'esprit chrétien, notre démocratie sera, si l'on veut, un ilrs aspects de la démocratie chrétienne » (note de l'article en discussion). Nous a, irons à revenir sur cette assertion.
i ES IDÉES ii
L1 G0NFLI1 i\ i RI I "in nui i PR1 i il i Y ï m:. I
a Le grand obstacle à la réalisation «!»• la démo ratie, c'esl le conflit entre l'intérêl privé et l'intérêt général. La conscience el la responsabilité des intérêts particulii offusqueront la conscience el la responsabilité d< - intérêts généraux. Pour que la démocratie soif possible, il faut que ces intérêts cessent d'être disso i< i.
Ainsi formulée, cette proposition ne semble pas admissible.
Qu'il puisse y avoir conflit entre ces intérêts d'ordre différent, en des cas déterminés, même nombreux, et sous quelque forme de société politique que ce soit, c'est une constatation banale e( sans portée.
Oue l'intérêt privé doive être subordonné à l'intérêt général, dans une certaine mesure, sous quelque forme de société politique que ce soit, personne ne le discutera.
Mais qu'il existe une seule organisation politique excluant la coexistence de ces deux intérêts, exigeant « une force non seulement capable de les réunir^ mais de les identifier », — et c'est là la thèse de M. Marc Sangnier, c'est sur quoi porte son argumentation, — voilà qui nous paraît contraire aux données les plus positives de la science morale et du droit naturel.
Il est impossible, en effet, d'admettre qu'aucune forme politique, même la démocratie républicaine, exige la subordination totale de l'intérêt particulier à l'intérêt général, au point de les absorber l'un dans l'autre.
L'opposition ainsi placée par M. Marc Sangnier
au point de départ de sa théorie rappelle ces antinomieS) sur lesquelles Kant fondait ses thèses cosmologiques. Là où il n'y a que distinction entre les objets, le père de la philosophie contemporaine mettait séparation, opposition complète; et, ensuite, pour résoudre les impossibilités créées par son imagination, il ne trouvait que des solutions encore plus chimériques.
Il n'y a qu'un cas où M.Marc Sangnier soutiendrait logiquement sa thèse : mais les conséquences en sont si graves qu'on hésite à L'envisager.
C'est celui où il faudrait voir une application de ce principe dans un certain nombre d'affirmations à lui familières, concernant l'individu, la famille, la patrie. (Voir l'appendice 1.)
Déjà leur sens obvie n'est pas sans causer de l'étonnement. On est obligé de les interpréter, en se défendant d'y voir autre chose que l'abus des formes déclamatoires.
.Mais la présente argumentation en précise singulièrement la portée; et si c'est par elle qu'on doit les expliquer, ces propositions donneraient à sa théorie une ressemblance marquée avec les pires utopies humanitaires de ce siècle.
L'erreur mystique quenous signalerons plus loin n'effacerait ni ne corrigerait les erreurs sociales. Elle ajouterait seulement des erreurs de doctrine.
Ce sont des propositions comme celles-ci :
« Quand donc verra-t-on, non pas quelques rares individus perdus dans la foule et désavoués par tous, mais des groupes entiers d'hommes travaillant en vue du bien commun, sans se souvenir de leurs intérêts personnels
»;<> [dé] -
et parvenus même à confondre leur propre intérêt avec li' bien commun (i) ?
i II \ ;i un ne familial, plus I que
l'égoïsme individuel parce qu'il trompeurs d'un dévouemenî sans bornes, parce qu'il dissimule sous l'apparence d'un devoir pourtant avoir le courag
.Nous ne sauri >p répéter que la familU vas
an but, mais un moyen. Il n'y a qu'un bul : Dieu. Il n'est pas possible d'adorer Dieu sans reconnaitre qu'on doit tout orienter vers ce but unique, tout lui sacril s'il le faut (2) ».
« Hâtons-nous de faire comprendre que l'on peut être un bon époux, un bon père mdant préférer à tout
l'œuvre sainte qui seule esf digne qu'on s'v dévoue et âme, sans réserve, parce qu'elle se confond avec Oieu même (?). Prouvons plus encore, que l'on ne peut • vraiment bon père <it bon époux qu'en honorant a famille pour être capable d'en faire sciemment un i trument de travail au service de la vérité et delà ju-' dans le monde (3) ».
« Si nous nous considérons positivement comme camarades, c'est parce que la profession qui fait vivre chacun de nous, l'argent ou l'intelligence que nous apportons en naissant, notre famille même, nous considérons tout cela non comme un but, mais comme un instrument subordonné au seul but que nous reconnnaissons : travailler à la justice de Dieu ici-bas... Et je ne vois véritablement pas comment et par quel sophisme un chrétien pourrait jamais arrivera être sur ce point en contestation avec nous (4) » •
« Quant à la famille, cette vraie cellule primitive de la société, comment n'aurions-nous pas pour but de la
(1) L'Esprit démocratique, page i63.
(2) Ibid., p. 61.
(3) Ibid., p. 65.
(4) Ibid., p. 87.
pénétrer dei'espritdu Sillon et quel beau fève que celui de réaliser enfin entre des familles, fraternelles et libres de toute attache (?) avec ce monde que le Christ a maudit un coin tout au moins, de celle cité idéale dont parlait le l\ Gratry et où tous s'aimeraient, \ill<k mystérieuse, que nul, hélas! n'habita jamais, mais dont plusieurs pourtant gardent en eux la chère et attirante nostalgie (1) ». ■• Chaque congrès social nous mettait à même de préciser notre conception de l'organisation future et accroissait le patrimoine d<- nos idées communes. De mieux en mieux, nous sentions que le régime capitaliste actuel et que le salariat ne sont j>as éternels, que la conception môme que nous nous faisons aujourd'hui de l'Etal et de la patrie territoriale se modifieront nécessairement et ne seront pas affranchis de la loi d'évolution qui entraîne tout ici bas (2) ».
Le Si/Ion du 10 janvier kjoT) juge la tentative de certains esprits positivistes pour reconstruire notre société :
« Partant decette conception toute négative de défense nationale, ils vouluren t aboutir à une conception positive de régénération française. « La pairie territoriale, voilà le dogme 1 » proclamèrent-ils. Ils niaient évidemment que la put rie n'est qu'an moyen et que le but unique ici-bas, c'est le règne de Dieu sur lu terri', c'est-à-dire
dans 1rs âmes ».
Le mois suivant (25 février 190.')), le Sillon rend compte d'une discussion soutenue par M. Marc Sangnier sur les doctrines nationalistes, où il marque « le fossé profond qui les sépare de sa conception démocratique ».
Le Nationalisme, dit-il, est la doctrine qui consiste à
(1) L'Esprit démocratique, p. ai.
(2) Le Sillon, 10 janvier 1905.
voir, dans la forme spéciale <l«- la patrie à l'heure ai tuelle, te but suprême de l'effort humain . ,au
contraire, que, si la solidarité humaine t<-n<l à gfrou li hommes et non à les isoler, les formes w . le mie peut enfanter cet esprit d'association se sont profondément modifiées avec le cours des siècles. — I >< la patrie territoriale ne peut - pparatl • comme une époque, une phase dans l'évolution de sentiment de l'âme humaine.
«... Contre ce développement exagéré de cet esprit de classe, il faut qu'intervienne... l'État, dont le rôle est de coordonner, dans une portion déterminée du territoi les forces économiques et d'être l'organisme de défense des intérêts généraux...
« ... Dès lors, la nation ne peut plus être n >ur nous le but suprême, mais le champ d'expériences où nous devons servir l'humanité. Nous n'aimons pas la I seulement pour elle-même, mais nous voulons qu'i serve une cause plus grande qu'elle et nous la chérissons assez pour la juger diurne (encore qu'il y ait. somme, quelque contradiction dans une semblable hyp thèse) de se sacrifier, s'il le faut,à cette cause même 1 1 . N'est-ce pas, d'ailleurs, le rôle propre de la France d l'histoire, de défendre toutes les grandes idées
— Alors, dit un contradicteur, vous sacrifiez la patrie à la religion, par exemple ?
— « Evidemment, répond Marc Sangnier,je suis catholique avant d'être Français, de même que j'admets fort bien qu'un socialiste considère cette qualité comme primant sa nationalité. — On metla patrie au premier rang ou à aucun, réplique le contradicteur. — Votre nationalisme aboutit donc à un dogme opposé à la religion. — Mais quelle serait la situation d'un Sillonnisteen guerre devant des adversaires qui sont ses coreligionnaires ? —
(i) C'est ce que le rédacteur résume dans son compte-rendu, par ce titre marginal : Gesta Dei per Francos.
C'est là qu'apparaît le conflit et que Vidée de patrie
aboutit il une situation immorale (!) »
Et tout récemment :
.. Geque l'histoire ne peut évidemment encore noua apprendre, c'est comment la démocratie, dont nul n'est assez aveugle puni- nier l'irrésistible montée, comprendra et réalisera la patrie. Tout au plus pourrait-on
essayer de pressentir quelques-uns des caractères de cri te patrie nouvelle, plus dégagée peut-être de l' oppression de trop lourds atavismes héréditaires, moins imposée, mieux consentie^ plus spiritualisée en un mot. Quant
à Q OU S, bien loin de l'aire, avec les nationalistes//// salut national la lin suprême de tous DOS efforts, nous considérons que l'amour de la patrie ue doit être qu'une spécialisation de l'amour plus large et plus élevé de Dieu pour les hommes. Nous aimons la France parce que nous entendons nousservir d'Elle pour travailler à faire régner plus de justice dans le monde (i) ».
En définitive, c'est la démocratie qui appelle la suppression de la patrie :
« Au point de vue politique, Marc Sangnier, récemment, s'ell'oivail d'approfondir lacrise de l'idée de patrie territoriale (a). De nos jours, « les frontières ne limitent pas le plus souvent, écrivait-il, les intérêts économiques ou religieux, et c'est donc par-dessus ces Fragiles remparts que tendraient à s'établir de nouvelles patries fondées sur les intérêts matériels ou moraux les plus aigus et les mieux sentis ».
« Or, dans cette évolution vers la démocratie, puis-
(i) Le Sillon, :>."> mars 190.").
(2) Ailleurs on lit dans le Sillon : « Il nous apparaît bien que dans une patrie territoriale il est indispensable de recourir au suffrage universel. » [Le Sillon, :>."> avril kjoj.) — On a donc, au Sillon, la conception d'une patrie qui ne serait pas territoriale. Ici encore nous voilà aux prises avec cet art redoutable de conserver les mots en les vidant de leur >i^rniiicatioii essentielle.
fM i.i - IDÉES M 8IL1
santé, irrésistible, l'élément économique semble prendre
chaque jour plus d'importance. Par contre, l'élément
territorial — région ou pwn in
dont les monarchistes évidemment ne
assez compte; les intérêts économiques primenl d
déjà les intérêts territoriaui ( i
— Dans une réunion publique, M. M m-
gnier, discutant avec les partisans de la République
universelle etles socialistes humanitaires, s'écriait :
« Nous aimons passionnément J;i France, mais non la considérons comme le champ d'expérience de l'humanité et nous sommes en quelque sorte des patriotes internationalistes (2). »
En quelque sorte ? Vous êtes trop modeste. Tendez-leur hardiment la main, mais ne soyez pas étonné si d'autres retirent la leur ; et surtout, de grâce, cessez l'hymne à nos traditions françaises que vous vous croyez obligé de célébrer depuis quelque temps. Enfin, dégagez, dégagez la religion de toute compromission avec de telles doctrines. Où avez-vous trouvé chez elle rien qui leur fût un encouragement ?
Depuis la première publication de cette étude a paru un drame social composé par M. Marc Sangnier, pour mettre ses idées en action sur la scène.
La vie y est mise en cohérence parfaite avec ses utopies et éclaire singulièrement les propositions que nous venons de relever.
Le lecteur en jugera, s'il se reporte à l'appendice I de cette brochure (3).
(1) Le Sillon, 25 avril 1906.
(a) Le Sillon, 10 juin igo3. (3) Voir Appendice, pae:e 186.