LA SOLUTION DU CONFLIT PAR LE CHRIST
Le rôle de M, Marc Sangnier, comme initiateur de l'éducation populaire et professeur d'enseignement social pouf la jeunesse ouvrière, intellectuelle et même cléricale, qui se range avec enthousiasme s >us sa discipline, rend d'autant plus dangereuses les erreurs dans lesquelles il glisserait.
Or, il apparaît tout d'abord, par l'argumentation où il condense la moelle de sa doctrine, que, dans les questions d'une gravité primordiale, le chef du Sillon met en opposition les uns avec les autres des principes qui doivent se concilier, et confond ceux qu'il est essentiel de distinguer.
Il oppose, dans la Société, l'intérêt privé à l'intérêt général, non pas à l'étal de divergences accidentelles, mais à l'état de conflit irréductible, à un état de dissociation tel qu'il rend la démocratie impossible, et exige une solution d'ordre naturel.
Cependant, personne n'ignore que l'intérêt privé des individus, de la famille, des groupements sociaux, et l'intérêt général de la société peuvent, doivent coexister et se concilier l'un avec l'autre, en vertu des lois naturelles qui régissent toute société humaine. Quoiqu'il y ait nécessairement subordination de l'un à l'autre, dans la mesure où l'un est tenu de contribuer à la fin de l'autre, v trouvant d'ailleurs son utilité, ce serait aller dii tement contre la lin de la société d'absorber l'inté privé dans l'intérêt commun.
Par conséquent, s'il était une forme de politique qui exigeai cette absorption, cette identification, fût-ce la démocratie que M. Marc Sangnier
LE Mil ON. — 5
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entreprend de fonder, elle aire la loi natu-
relle, cela n'est pas douteux .
Il semble donc complètement faui dep thèse générale :
Dans la société humaine, la conscience el I nsa-
bilité des intérêts particuliers offusquent la l,i n ibilité des intérêts généraux et pour rendre la
démocratie possible, il foui que ces deux ic ent
d'être dissociés, qu'ils soient identifi -
Il est encore plus faux, si c'est possible, que la démocratie trouve clans le christianisme une force capable de réaliser cette identification.
M. Marc Sangnîer, tout à l'heure, posait gral internent une opposition irréductible entre l'intéi privé et l'intérêt général, maintenant il n'arrive à le résoudre qu'en confondant l'ordre naturel u\ l'ordre surnaturel.
La première erreur conduisait à l'humanitarisme le plus antisocial, la seconde ajoute à ces conceptions l'apparence du mysticisme et de Tilluminisme.
De quelle nature sont l'intérêt privé et l'intérêt général que M. Marc Sang-nier voit s'opposer l'un à l'autre dans l'individu, la famille, la corporation? D'ordre purement temporel :
« L'individu verra son bien en opposition avec celui de l'Etat : il sera tenté de s'enrichir en appauvrissant la cité, de fortifier son pouvoir en amoindrissant celui de la nation. De même la prospérité d'une famille pourra être contraire à celle de la patrie, le profit d'un métier ou d'une profession à celui de l'ensemble des autres professions. »
Quelle solution M. .Marc Sangnier nous présente-
t-il dans le Christ? — Une solution purement surnaturelle.
Par conséquent, à moins de confondre Tordre naturel avec l'ordre surnaturel, et de 1rs absorber l'un dans l'autre, le conflit est d'un certain ordre, la solution est d'un autre, et rien n'est doue résolu.
Le raisonnement développé dans cette troisième partie de L'article est une application de cet axiome: deux choses égales à une troisième sont égales entre elles.
L'intérêt général de la société c'est la justice, la vérité, l'amour universel. Or, Jésus- Christ est éminemment et personnellement tout cela; il représente donc parfaitement l'intérêt général; et, comme la plus haute expression, la plus universelle de l'intérêt général, il exprime la fin la [dus universelle de la société. Mais Jésus-Christ est en même temps notre lin individuelle et la plus haute expression de notre intérêt privé. Donc l'intérêt privé et l'intérêt général se rencontrent, s'identifient dans le Christ. Voilà l'argumentation de M.Marc Sangnier.
Il ne lui faut pas moins qu'une telle combinaison d'erreurs pour échafauder son système.
D'une part, la fin naturelle de la société humaine confondue avec la lin surnaturelle du genre humain ; de l'autre, la fin surnaturelle de l'homme identifi avec sa fin naturelle; et, dans l'un et l'autre cas, l'intérêt éternel absorbant l'intérêt temporel | i .
i) Assurément personne ne peut contester la coordination et l'influx réciproque <!<• ces deux fins, la lin naturelle <!<• I i el la tin surnaturelle de l'humanité. Lorsqu'on travaille an rè ne de Dieu sur la terre, le reste est donné par surcroît. Le bien temporel croit avec la foi et la piété, miles a t » mi . Dans ce sens, l<- Christ est la solution de la question sociale et de unh les conflits; il esl même nécessaire anx hommes, en monarchie comme en démocratie.
De même que l'intérêt privé de l'individu s'abbe dans l'intérêt général de la société humain s'identifie avec lui, ainsi l'inlérêl rai de la
société, à son tour, s'identifie avec le Christ, av< Dieu ; de telle sorte que la vTaie Interprétation tout cela serait dans l'acceptation littérale de ce passage cité plus haut :
« Hâtons-nous de faire comprendre que l'on ; un bon époux, un bon père, el cependanl préf< »uf
l'œuvre sainte qui seule esl digne qu'on s'3 dévou<
et âme, sans réserve, parce qu'elle se confond avec
Dieu lui-même (i). »
« Le règne de Dieu sur la lrrr<\ voilà bien pour nous l'intérêt général humain, le plus général. » Mais non, pas du tout. Il y a ici des équivoques inadmissibles.
Quand, tout à l'heure, vous nous prêchiez le sacri-
Ïtour apprendre à sacrifier leur é^oïsme à l'intérêt général . Mais de à à une absorption du naturel par le surnaturel, comme semble l'exiger M. Marc Sangnier, il y a la distance d'une saine et profitable doctrine à une erreur grosse des plus graves conséquences.
(i) L'Eprit dêmocraii'jW', page i2.">. —On dira peut-être de toutes ces expressions que ce sont là formules oratoires qu'on aurait tort de prendre au pied de la lettre. La chose irait de soi en beaucoup de cas. Et plût à Dieu que tout se réduisit à cela! Car les déclamations creuses, bien qu'elles aient leur danger devant les auditoires populaires, auraient moins d'inconvénients que des erreurs formelles. Mais, dans la discussion actuelle, M. Marc Sangnier ne déclare-t-il pas lui-même écarter les formes oratoires, pour donner à ses pensées une expression rigoureusement logique? Faut-il ne voir que des termes figurés ou sans signification précise, dans les formules qu'il choisit avec un soin spécial, qu'il a pour ainsi dire frappées, et qui servent de base de démonstration dans son école. (Voir entre autres le Sillon du 20 juillet 190A. p. 65.) Par exemple, vouloir non seulement réunir, mais identifier l'intérêt privé et l'intérêt général. leur trouver un facteur d'identification, cela peut-il avoir un autre sens que comprendre ces deux choses dans une même idée, ramener ces deux objets à ne faire que l'un et l'autre? S'il en était autrement, on en serait réduit, pour suivre M. Marc Sangnier. à oublier sa langue, à brûler le dictionnaire. Ce serait, il est vrai, moins pénible que d'être obligé de s'en armer à tout instant.
ficedc l'intérêt privé à l'intérêt général, quand vous nous prêchiez de toul subordonner, situation personnelle, affaires, famille même et patrie à cette (in universelle générale qui est le règne de Dieu sur la terre, tout cela pouvait encore s'écouter avec admiration, parce que tout cela aurait pu ne s'entendre que du devoir, certain et sublime, de hiérarchiser nos intentions comme sont hiérarchisées nos fins; parce que, la nature gardant ses droits, il était beau que la grâce ('élevât au-dessus de ses vues limitées, et utile qu'elle lui maintînt devant les yeux le terme dernier où elle doit tendre.
Mais le règne de Dieu sur la terre n'est pas la fin unique de la société; il est sa fin dernière, non pas sa fin prochaine et directe.
Quand vous dites qu'il est l'intérêt général humain, le plus général^ qu'entendez-vous donc ? Chaque mot cache ici un malentendu.
Cet intérêt général, représenté par le royaume de Dieu, est humain, il est vrai, mais en ce sens que c'est l'intérêt des hommes; il n'est pas du tout humain au sens que supposerait votre raisonnement, c'est-à-dire un intérêt d'ordre temporel, car c'est bien de celui-là qu'il était question dans le conllit proposé. 11 est L'intérêt humain le plus général, en ce sens qu'il est le plus universel, mais pas du tout au sens qu'appellerait votre raisonnement, l'intérêt par excellence de la société.
En vérité, ce sont des embûches à chaque pas.
Et comment se fera-t-il que, « dans la mesure où nous nous serons donnés à cet intérêt général, nous aurons servi notre intérêt particulier le plus véritable » ?
70 i ES IDÉES M BIU
" Parce que nous ne pouvo omplir I <> u
Salut, c'est-à-dire être éternellemenl heureux que par le Christ, et parce que nous ne réalisons pleinement not destinée, nous n'arrivons à nol panouis
ménisque si nous vivons là vraie vie qu'il appo û.
Dans le premier cas, l'intérêt général, c'est le bien commun de la république ; et l'intérêt particulier serait le profil, l'avantage personnel de l'individu, de la famille, delà corporation. Dans le seo »nd cas, sous ce même nom d'intérêt particulier, vc substituez la fin surnaturelle aux avantages temporels; et sous le nom d'intérêt général, vous substituez également la fin surnaturelle. Le règne et la gloire de Dieu viennent à la place du Lien temporel de la société.
Et c'est ainsi que :
« Intérêt général et Intérêt particulier ne peuvent donc plus s'opposer, puisque nous ne pouvons atteindre nos fins individuelles qu'en servant les fins idéales les plus universelles de l'humanité. »
D'où il résulte avec évidence que, selon l'argumentation de M. Marc Sangnier, notre fin individuelle, comme membres de la société démocratique, n'est qu'une même chose avec notre fin surnaturelle; que la fin de la société humaine ne fait également qu'une même chose avec le règne de Dieu, fin universelle de la création ; que l'intérêt privé et l'intérêt général des hommes dans la société identifiés à cette fin unique cessent, par là, d'être dissociés et s'identifient l'un avec l'autre en s'identifiant avec elle.
Ou, si ce n'est pas là ce que M. Marc Sangnier cherchait à démontrer, de quoi parlait-il?
Il est donc évident, aussi, qu'à moins de passer, par le sophisme le plus audacieux, de Tordre naturel à l'ordre surnaturel, il est complètement faux de dire que le Christ, parce qu'il s'unit aux hommes par la grâce et les conduit à leur lin surnaturelle, identifie l'intérêt particulier avec l'intérêt général; car c'est conclure d'une fin surnaturelle commune à une identité d'intérêts naturels; raisonnement qui implique, comme on l'a vu, L'absorption de L'intérêt privé par L'intérêt général, et de l'ordre de la nature par l'ordre de la grâce, l'absorption de l'individu, de la famille, de la société en Dieu.
Remarquons, sans y insister, la barbarie de ces formules que les plus solennelles majuscules ne rendent pas acceptables, et qui font appeler Jésus- Christ notre Intérêt particulier, notre Intérêt général, un facteur d* identification entre ces deux intérêts... Peut-être ne fallait-il pas moins (pie ces formes étranges pour donner une apparence de raison à de telles chimères.
Le mot intérêt signifie essentiellement ce qui importe à l'utilité de quelqu'un, et n'a pas de sens en dehors de cette notion d'utilité. N'est-ce pas un étrange abus de mots, un renversement de la langue, de l'appliquer à Celui à qui tout se rapporte et qui, Lui, ne se réfère à aucun être créé?
LA CONCLUSION LOGIQ1
Comme il eut été plus simple et plus saçe de ne pas faire surgir, au profit de la démocratie, ce conilit imaginaire! Mais s'il était réel, ce n'est assurément pas là qu'on en trouverait la solution.
IDÉES Dl SILL0.1
M. Marc Sangnier a-t~il démontré que la force du christianisme, en suhordonnanl l'intérêt particulier à ['intérêt général, rend la démocratie >le?
l mi peu! «mi juger désormais.
Non seulement la démonstration est nulle, parce que les deux propositions dont elle devait sortir sont fausses Tune et l'autre; mais, qui plus est, et qui pire est, du moins au point de rue Logique, elle nulle encore parc».' que, même en admettant propositions comme vraies, elles ne prouvent rien en faveur de la démocratie et permettent plu conclure contre elle.
En sorte que la démonstration proposée joindrait aux graves erreurs contenues dans les propositions un vice absolu de raisonnement.
Et pour qu'on ne m'accuse pas de parti pris, * à M. Marc Sangnier lui-même que je vais en demander l'aveu.
On lit dans le Sillon du 25 juillet [904 '■
a Marc Sangnier faisait tout récemment, a l'Institut populaire du Xe arrondissement, une conférence intitulée : « Pourquoi nous sommes républicains », expliquant que, tout organisme politique national devant avoir un organe spécial chargé de la défense de l'intérêt général, un organe de la raison d'Etat, deux solutions théoriquement pouvaient également résoud re le problème: la solution monarchique, d'abord, avec la personnalité héréditaire du roi, la solution démocratique et républicaine ensuite, supposant une élite insuffisamment consciente et vertueuse, pour toujours s'orienter dans le sens de l'intérêt général. En monarchie le facteur d'identification de l'intérêt général et de l'intérêt particulier étant matériel (nous admettons que l'intérêt de dynastie se confond presque toujours avec l'intérêt national;, il importe que l'autorité ne se divise pas, qu'elle reste inté-
CHRISTIANISME El DÉMOCRATIE T.'i
oralement incarnée dans une même individualité. En démocratie, au contraire, !•' facteur d'identification des deux intérêts étant essentiellement spirituel (le Chrisl qous apparaît à la fois comme l'expression la plus large de l'intérêt général et la plus étroite de l'intérêt particulier), plus l'élite est nombreuse, plus l'autorité devient forte, car alors il n'y a pas de </in/sion, mais multiplication, »
Je ne m'arrête pas à discuter ce qu'il y a de fantaisiste et d'arbitraire dans cette conception de la monarchie, où l'on oppose à l'élite soigneusement élaborée (par hypothèse) dans la démocratie, un individu-prince, qu'on nous représente occupant son trône au milieu de la société, à peu près comme un stylite sur sa colonne, dans le désert. Pourquoi oublier que la monarchie est une lignée d'individus, une famille, une race, non moins solidement orientée peut-être que l'élite démocratique ?
Contentons-nous de demander: le Christ est-il le partage exclusif des démocrates ? ou n'est-on pas aussi libre, en monarchie qu'en démocratie, de se donner à cet intérêt général qui sert si parfaitement notre intérêt particulier? Le facteur d'identification matériel que vous reconnaissez en monarchie exclut-il le facteur spirituel? Ne faut-il pas plutôt convenir que ce facteur d'identification n'est pas plus essentiellement spirituel dans un système que dans l'autre, et que, dans tout homme, fût-il de l'élite démocratique, il peut y avoir également conflit des intérêts particuliers matériels et immédiats avec l'intérêt particulier éloigné et spirituel?
C'est ce qu'un contradicteur présent à la réunion objecta.
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' • nit. rél ■ particuliers, immédiats, répliq ig nier, n'auraient-ils donc aucune inflm roi ?
— ■■ Sans dou . pour son ulier, il une telle disproportion entre Pin té rôt dynastique, ->ufondu avec L'intérêt général, el ses intérêts immédiats qu'il n'a pas à hésiter.
— « Cette disproportion, répond M. Mai lier, n'es! pas moins gTande chez 1«- démocrate entre son
i-êl spirituel et son intérêt nature] et immédiat. Il donc — et c'est là ce qu'il est intéressant de reten cette longue discussion — rj m- Le roi comme tout roi mocrate soit suffisamment vertueux pour sacrifier son intérêt particulier immédiat à son véritable intérêt particulier identifié avec l'intérêt général. Il faut un roi vertueux. L'exigence est grande pour un ticllement positif et qui ce veut Faire appel à aucune force morale extérieure (i). C'est peu, par contre, pour une conception qui repose entièrement sur la vertu d'une élite. Il faut un roi vertueux Nous affirmons, au nom du Christ, que cela csf possible non seulement pour un, jikus pour plusieurs, ei voilà pourquoi nous sommes démocrates. »
Voilà donc toute la conclusion de M. Marc Sang-nier! Ce qui se peut pour un, se peut pour plusieurs.
Accordons-le-lui. Mais il nous concédera bien que le problème est plus facile à résoudre dans un cas individuel que dans des cas multipliés et nombreux, et que ce qui se peut [jour plusieurs se peut pour un.
Et, par conséquent, la même démonstration qui lui permet de conclure : « voilà pourquoi nous
(i) M. Marc Sangnier raisonne ici contre les néo-monarchistes positivistes.
sommes démocrates », permet à d'autres de conclure avee encore plus de raison : voilà pourquoi nous ne le sommes pas.
Le beau résultat, mais à quel prix obtenu!
De toute cette construction laborieusement échafaudée avec des étais si dangereux, et élevée pour consacrer l'alliance triomphale du christianisme avec la démocratie, que reste- 1- il debout? Exactement ce qui s'y trouvait au point de départ, rien de plus : ces principes d'un ordre supérieur aux formes politiques toutes contingentes, et dont aucune ne saurait être en droit de se réclamer à un titre spécial, principes d'ordre moral et surnaturel qui confèrent au christianisme la vertu efficace d'élever toute civilisation et d'atténuer, sinon de résoudre les crises, dans toute organisation sociale.
Que M. Marc Sangnier et ses amis du Sillon se contentent donc d'en chercher l'application à notre malheureux état présent; qu'ils y consacrent leur talent et leur zèle; il ne tiendra qu'à eux de faire, s'ils le veulent, d'excellente démocratie chrétienne.
Mais c'est justement de quoi ils se défendent.
Nous allons voir pourquoi et comment.
La démocratie du Sillon est, en effet, tout autre que la démocratie chrétienne. Mais plus elle s'en distingue, moins on pourra contester ce que nous croyons désormais avoir prouvé avec une complète évidence : que la fameuse formule « la démocratie postule impérieusement le christianisme » repose sur la plus fallacieuse équivoque.