‹ Les idées égalitaires: étude sociologiqueChapitre 10 sur 96 · Op. cit., I, p. 355 sqq · texte numérisé non relu

Op. cit., I, p. 355 sqq

même permis d'affirmer qu'elles reconnaissent des droits propres à leurs membres, comme à des personnes distinctes du groupe, — c'est-à-dire à l'individu en tant qu'individu? Les groupements primitifs sont des touts aussi compacts que fermés, où il ne semble y avoir place ni pour l'humanité, ni pour l'individualité. L'individu n'a d'existence légale que comme partie du groupe. Seuls les rapports des groupes sont réglés ; à quel titre parler ici de l'égalité civile, juridique, économique, politique des personnes.»^ Une faute est-elle commise par un de ses membres.^ c'est le groupe tout entier qui paie : l'on sait avec quelle lenteur la responsabilité individuelle se dégagera de la responsabilité collective. — Mais du moins, dira-t-on, il n'y a pas encore de riches et de pauvres .^^ — C'est qu'il n'y a pas encore d'individus possesseurs ; le groupe seul possède. L'histoire de la propriété est l'histoire des longs efforts de l'individu pour posséder enfin en propre. — Mais le gouvernement n'est pas réservé à à une classe ; les décisions qui intéressent le peuple sont prises directement par l'assemblée du peuple. — Remarquons que là où de pareilles assemblées se rencontrent en effet, elles n'ont nullement la signification de nos assemblées électorales. On n'y trouve point l'usage de compter les voix pour déterminer la majorité : preuve qu'il n'est pas juste de dire que dans ces réunions (( chacun compte pour un et ne compte que pour un ». — Mais

enfin, dans les sociétés très primitives, les fonctions nécessaires à l'existence commune ne sont pas encore réservées à une certaine classe? — C'est que les fonctions n'y sont pas encore différenciées, et que tout le monde remplit à peu près les mêmes ; au moment où elles se différencient, on les voit le plus communément devenir la propriété de castes. — En un mot, s'il est possible de définir dès maintenant le trait auquel on reconnaîtra qu'une société est primitive, ce sera justement l'absence de cette idée de la valeur propre à l'individu qui nous a paru si nécessaire k la constitution de l'égalitarisme. C'est là un des résultats sur lesquels les sociologues de différentes écoles semblent près de s'accorder ^ : l'esprit des sociétés primitives pourra être, si l'on veut, appelé « communiste » : on y pense par groupes, familles ou tribus, non par personnes. Comme le dit Marx, le cordon ombilical qui relie l'individu au groupe n'est pas encore coupé.

C'est donc antidater abusivement une conception des modernes que de prêter aux primitifs les idées égalitaires.

Mais, refuser de reconnaître l'égalitarisme au point

1. Voir, outre les ouvrages classiques de F. de Goulanges et de S. Maine : Durkueim, La Division du travail social ^To^iKiEs, Gemeinschaft und Gesellschaft ; Simmel, Uber sociale Differenzierung.

de départ des sociétés, ce n'est nullement affirmer — nous ne Toublions pas — qu'il ne peut apparaître qu'aux dernières étapes de leur évolution.

Encore une fois c'est égarer la sociologie que de la lancer dès à présent à la recherche de prétendues lois d'évolution, suivant lesquelles tous les moments de la vie des sociétés, faussement assimilées a des organismes, seraient prédéterminés dans leur germe. Avant de fixer, s'il y a lieu, l'ordre de succession de leurs formes, nous voulons d'abord observer en fonction de quelles conditions ces formes varient. Rien d'étonnant, pour qui prend cette attitude, à ce que des idées sociales analogues se révèlent à des périodes différentes de l'histoire. Par exemple, si au lieu de remonter jusqu'à des origines inaccessibles, nous cherchons plus près de nous, l'espoir de rencontrer l'idée de l'égalité ne nous est pas interdit a priori, La période qui précède immédiatement l'ère moderne — celle de la féodalité — suppose un esprit tout contraire au nôtre ; mais, pour la période antérieure à celle-ci, en est-il de même .^^ Cet égalitarisme que nous ne trouvons ni dans la préhistoire ni au moyen âge, ne se rencontre-t-il pas dans un temps trop dédaigné des ethnographes: l'antiquité classique .^^

On sait, sans doute, combien il est dangereux d'interpréter les institutions des démocraties anciennes par les idées familières aux démocraties nouvelles.

58 LES IDÉES ÉGAUTAIRES

Entre leurs types sociaux il y a plus danalogies superficielles que d'analogies profondes, tant les grands Etats de l'Europe moderne diflerent des petites cités antiques. On nous dit : « Sur la surface entière du globe étendez la cité grecque et vous avez l'humanité » * . Mais d'abord l'extension n'est pas ici de médiocre importance, et, comme elle a produit les conséquences les plus profondes, elle ne s'est pas produite sans les causes les plus puissantes. Comment, du sentiment que quelques hommes avec lesquels on vit sont égaux, en est-on venu à l'idée que tous les hommes, en principe, ont les mêmes droits, — voila le pas qui importe.

La cité antique, tant quelle restait fidèle à ses principes traditionnels, ne pouvait le franchir. On sait assez, par sa façon de traiter l'étranger, que l'isolement est sa loi: c'est, par essence, une église fermée. D'ailleurs, à 1 intérieur même de cette église, est-il vrai que nous rencontrons notre idée des droits propres à l'individu ? L'analyse des institutions civiles et juridiques, politiques et économiques des républiques anciennes a fait la preuve que la personne humaine y comptait pour bien peu de chose".

Et l'histoire des doctrines a confirmé sur ce point l'histoire des institutions, a La valeur de la détermi-

1. Denis, Histoire des théories et des idées morales dans l'antiquité, 2«é(lit., II, p. 420.

Page 1