V. S. Maine, L* Ancien Droit , chapitre ii
2. V. DuRUY, Mémoires de l'Académie des Inscriptions et Belles Lettres, tome XXIX, p. 250-260.
même où les lois décrètent Fégalité, croit-on que les mœurs Tacceptent facilement ? Voyez avec quel mépris orateurs et poètes * traitent les nouveaux venus de la cité romaine, tant la plèbe indigène c( misérable et affamée » que les races étrangères « barbares et sauvages » . Le peuple lui-même méprise les citoyens de fraîche date, si différents du vieux quirite. (( On ne veut pas de fils de TEgypte parmi les conjurés » dit une inscription de Pompeï^ Des mesures libérales comme celle de Caracalla ne doivent donc pas faire illusion ; il ne pouvait opérer par décret un nivellement général; mille habitudes sociales, installées par les siècles au plus profond de Tesprit romain, juraient avec les idées égalitaires.
Il n'en reste pas moins que ces idées sont dès lors déclarées, proclamées, livrées au commentaire du monde. Le Droit nouveau est un Droit à principes philosophiques ; les auteurs des Pandectes, en juristes stoïciens, prétendent conformer Jes lois aux exigences de la Raison; pour l'éducation de l'humanité ils inscrivent les maximes égahtaires au fronton du temple. — Et si Ton exagère lorsqu'on représente, à la fin de l'Empire romain, tout le peuple pénétré des idées nouvelles, on ne se tromperait pas moins en croyant qu'elles demeuraient cachées dans le cerveau des quelques juristes
1. Cicéron, Horace, Lucien, cités par Duruy, Mém, cit. p. 256.
2. Friedlander, Darstellungen aus der Sittengeschichte Roms, 5e éd. I, p. 199.
isolés. Ils sont nombreux et de toutes conditions les Romains qui philosophent et demandent à la philosophie des maximes de conduite. On sait que les Stoïciens régnèuent en même temps que les Empereurs, et avec assez d'éclat pour émouvoir l'opinion . Epictète, dit Origène, était dans toutes les mains. Une école qui réunissait un esclave comme Epictète, ami d'Adrien, un chevalier comme Musonius Rufus, un consulaire comme Sénèque, un empereur comme Marc Aurèle ne pouvait manquer d'exercer, tant par l'exemple que par la doctrine, une large influence égalitaire*.
De fait, tandis qu'un Aristote, cédant sans doute à la pression de son temps, n'ose assimiler les esclaves aux hommes, ce n'est pas une voix, mais vingt voix qui s'élèvent, sous l'Empire, pour demander que les esclaves soient enfin traités comme des hommes. Si la loi hésite à les affranchir, les classes supérieures se flattent de les relever, et les classes populaires de les soutenir*. Christianisme et Stoïcisme conspirent pour l'élargissement des société et l'émancipation des individus. En un mot, malgré toutes les survivances de l'esprit de la cité antique, à la fin de TEmpire romain, l'étranger a forcé les portes du droit, l'esclave va les forcer à son tour. L'idée se fait jour qu'il existe une humanité, dont
i. V. Friedlander, Darslellungen, III, p. 674, 676. 2. V. Dems, op, cit. II, p. 90, 93. — Cf. Havet, Le Christianisme et ses origines, II, chap. xiv.
chaque membre a sa valeur propre : ce sont l)ien nos théories égalitaires qui brillent déjà dans le crépuscule de l'antiquité.
Ce ne devait être qu'un éclair. L'heure n'était pas encore sonnée où les sociétés devaient s'organiser durablement au nom de ces principes. L'Empire romain, qui avait pu les révéler au monde, n'avait plus la force nécessaire pour les réaliser dans les masses, sans doute trop nombreuses et trop hétérogènes, qu'il avait rassemblées sous sa loi. Des principes tout contraires dominent le chaos qui suit l'écroulement de l'antiquité, jusqu'au jour où les modernes, reprenant a leur compte les idées anciennes, reconstruisent, sur nouveaux plans, des démocraties.
Il n'en reste pas moins qu'avant de descendre a l'origine de nos sociétés modernes les idées égalitaires se sont montrées à la fin des sociétés antiques, et qu'en ce sens encore la civilisation gréco-romaine est bien la mère de la civilisation européenne.
En résumé, l'idée de l'égalité des hommes, telle que nous l'avions définie, ne nous a pas semblé se manifester partout : suivant sa trace à travers les doctrines et les institutions, nous l'avons rencontrée, non pas à l'origine des sociétés, là où n'existe à vrai dire aucune civilisa-
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tion, mais seulement à Tintérieur de celte civilisation qu'on appelle occidentale.
Et là elle s'est montrée à deux reprises, séparées d'ailleurs par une longue éclipse : nous l'apercevons une première fois, comme s'éveillant à peine, dans le monde gréco-romain, — une seconde fois, plus vivante et vraiment agissante, dans le monde moderne occidental.
Pourquoi est-elle apparue là, et non ailleurs ? tel est notre problème.