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CHAPITRE III

Expliquer un phénomène n'est pas seulement constater qu'il a été le plus souvent, ou même toujours, précédé de tel autre. Je n'ai pas encore expliqué la décoloration des tissus si j*ai découvert que, toutes les fois qu'on a trempé des tissus dans le chlore, ils ont été décolorés. Mais si j'ai rappelé que les matières colorantes sont essentiellement composées de bases, et que d'autre part le chlore a pour toutes les bases une très grande affinité, alors et alors seulement, ayant décomposé le phénomène et énuméré les intermédiaires qui relient l'antécédent au conséquent, j'aurai prouvé que leur relation constante est un effet d'une loi plus générale, je l'aurai expliquée.

En attendant cette (( réduction », toutes les relations constantes que j'aurai pu établir ne sont encore que des coïncidences. Et sans doute, plus elles se rencontrent fréquemment, plus sont diverses les circonstances où elles se rencontrent, et plus aussi il y a de chances

G. Bouclé. — Les Idées Esnlitaires, 5

pour qu'elles cachent des rapports nécessaires. Toutefois, tant qu'elles ne sont pas déduites de lois plus générales, ce sont des lois en instance plutôt que des lois reçues : les lois empiriques sont toujours sujettes à caution, par cela même qu'elles manquent d'explication. Au contraire, quand bien même une relation entre deux phénomènes ne m'aurait été révélée que par des cas peu nombreux, peu variés, ou même par un cas unique, si j'ai pu la déduire d'une loi plus générale, elle appartient à la science.

Que les phénomènes à expliquer soient chimiques ou sociaux, ces principes conservent leur valeur. Les différents objets se prêtent plus ou moins docilement aux exigences du sujet, mais ses exigences restent identiques, et sa satisfaction est au même prix.

Ces principes rappelés, comment l'étude des formes sociales peut-elle contribuer à l'explication du phénomène que nous venons de constater : le succès des idées égalitaires ?

N'est-il donc pas, dira-t-on, pleinement expliqué déjà par des phénomènes autres que les phénomènes sociaux .^^ Que des facteurs tout physiques, comme certaines dispositions de races, héritées de père en fils, ou des facteurs tout psychiques, comme certaines idées

d'individus de génie^ transmises d'âme en âme, suffisent à rendre compte du fait que nous avons établi, et la sociologie n'a plus rien à faire avec le succès de Tégalitarisme. — Et certes, nous n'avons pas prétendu qu'elle dût nous en donner une explication intégrale ; par conséquent nous n'avons pas, pour présenter une explication sociologique du mouvement égalitaire, à exclure d'autres explications qui peuvent concourir avec elle. Mais encore faut-il que ces autres explications ne se présentent pas, de leur côté, comme suffisantes, (( totales », exclusives par suite d'une explication sociologique même (( partielle ». Force nous est donc de commencer par chercher si la seule vertu des races ou celle des idées explique pleinement l'expansion de Fégalitarisme , si l'Anthropologie ou ridéologie est capable de nous en donner la raison suffisante.

Nous rangeons la race parmi les facteurs physiques de l'histoire. Et en effet il est impossible de fournir de la race une définition précise, et de lui assigner une action originale, si on ne la tient pour un ensemble de qualités fondées dans le corps, comme telles relativement immuables et transmissibles héréditairement. Si l'on continue à donner aux « races » des qualificatifs qui ne conviennent qu'aux « civilisations », et à tenir pour l'apanage des races germaine ou slave des

institutions d'ailleurs variables, dont Thérédité biologique ne saurait nullement expliquer la permanence ou les transformations, il est trop évident qu'on ne fait qu'emprunter un mot au vocabulaire naturaliste pour désigner des phénomènes sociaux. Ce mot cache nombre d'effets à expliquer ; il ne révèle aucune cause propre, il n'explique rien. Une explication proprement ethnologique du succès des idées égalitaires ne sera constituée que le jour où on aura prouvé qu'elles sont comme écrites dans certaines structures cérébrales : les variétés humaines qui posséderaient ces structures seraient déterminées à penser ces idées.

Que l'anthropologie soit hors d'état de faire cette preuve, on s'en rend trop aisément compte. Entre l'existence de l'égalitarisme et celle de certaines dispositions anatomiques, elle ne pourra même pas noter de coïncidences précises. Dira-t-elle que la race latine ou la germaine portent (( dans le sang » le sentiment de l'égalité, comme on a dit quelquefois que la première y portait l'amour de l'unité, et la seconde celui de la liberté ? Mais les institutions qui nous ont servi à mesurer le progrès de l'égalitarisme se rencontrent chez toutes les nations modernes occidentales, quelles que soient les races qui les composent. Et sans doute chacune de ces nations se fait du Droit une idée caractéristique \ Il n'en est pas moins vrai que ces idées se

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