‹ Les idées égalitaires: étude sociologiqueChapitre 15 sur 96 · V. Fouillée, IJ Idée moderne du droit, l'-''*» chapitres · texte numérisé non relu

V. Fouillée, IJ Idée moderne du droit, l'-''*» chapitres

ressemblent par certains traits, dont Tensemble constitue justement Tégalitarisme, et qui ne sauraient donc s'expliquer par les traits spécifiques des races. Dira-t-on que du moins Tégalitarisme ne se répand que chez les races blanches ou même aryennes, et que la civilisation gréco-romaine comme la civilisation européenne ne Tont accepté que parce qu'elles étaient œuvres d'Aryens? On distinguerait alors des races mâles, celles de l'Occident, prédestinées à la démocratie, et des races femelles, celles de l'Orient, prédestinées au despotisme*. Mais les peuples de l'Orient différent de ceux de l'Occident par bien d'autres caractères que par la forme des corps ; ils en diff'èrent, par exemple, par la forme des sociétés : dès lors, qui nous dit que, encadrés en des groupements analogues, leurs membres, différents de nous par le sang, n'auraient pas été capables de comprendre les idées égalitaires ? Admettons que, pour la comprendre, une certaine capacité cérébrale minima soit indispensable : on imagine mal qu'une société faite d'hommes à qui leur cerveau ne permet pas de distinguer le tien du mien ou de compter jusqu'à dix s'élève à Tégalitarisme. Mais autre chose est accorder que pour l'adoption d'une idée, il faut à l'organisme humain un certain degré de perfection générale, autre chose prouver que certaines modifications spéciales de cet organisme détcr-

1. V. HiROYUKi Katô, Der Kampf unis Recht des Stàrkeren, p. 46.

minent les esprits à l'adoption de cette idée : Tanthropologie doit décidément renoncer à franchir ce pas. Une juste réaction se manifeste à ce sujet chez les anthropologistes eux-mêmes : ils abandonnent les ambitions dangereuses de Tancienne anthropologie. Ils s'aperçoivent enfin que la prétention est abusive qui veut trouver, dans une préformation anatomique, la cause d'actes sociologiquement définis, comme le vol ou le meurtre \ a fortiori d'idées nées dans et pour la société, comme Tidée de l'égalité des hommes. Placez des cerveaux semblables dans des milieux différents ; un même processus cérébral pourra servir à des fins différentes. Les aptitudes proposent et le milieu dispose. Il fait passer à l'acte ce qui n'était que puissance indéterminée. Une explication par les influences (( mésologiques )) sera donc, toutes choses égales d'ailleurs, plus déterminante qu'une explication par les influences (( ataviques ». Elle aura en tous cas l'avantage de la clarté. Les causes proprement anthropologiques rcslent forcément insaisissables. Tout expliquer par la vertu des races, c'est tout expliquer par des facultés (( innées » qu'on ne fait que supposer ^ Et c'est pourquoi

1. Voir, dans les Bulletins de la Société d'anthropologie de 1890 et 1893, deux conférences de M. Manouvrier, l'une sur la Genèse nor^ maie du crime, l'autre sur les Aptitudes et les Actes.

2. \. Lacombe, De l* Histoire considérée comme science, p. 326,

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tout ce qu'on enlève à Tinfluence du « génie des races » pour F/attribuer à Tinfluence de circonstances précises est autant de gagné pour la science. Une transmission problématique de facultés d'ailleurs indéterminées et dont la genèse reste inconnue, voilà tout ce que l'anthropologie peut nous offrir pour l'explication du succès de l'égalitarisme ; n'est-il pas naturel que nous en cherchions autre part des raisons moins obscures et moins incertaines ?

Indépendamment de ces remarques générales, une circonstance vient affaiblir encore, s'il est possible, la thèse anthropologique. Plus que toutes les autres, nos sociétés démocratiques refusent de laisser expliquer leurs idées directrices par les caractères anatomiques d'une race, puisque, dans nos sociétés démocratiques, on ne trouve justement plus de vraies races au sens biologique du mot*. La pureté d'une race a-t-elle jamais été plus qu'un mythe ? Peut-être ; mais ce qu'il y a de sûr aujourd'hui, c'est que les races qui se croient les plus pures ont subi des mélanges innombrables, et que, de toutes les sociétés, celles où l'idée de l'égalité règne sont aussi celles où la a panmixie » est à son apogée. Est-ce dans la Rome impériale, au moment où toutes les races de l'antiquité se mêlaient, que vous irez chercher la preuve que l'idée de l'égalité résulte d'une disposition anato-

1. V. TopiNARD, Éléments d'anthropologie générale, p. 200-215.

mique particulière? Est-ce dans nos nations modernes, où chaque recherche met au jour des couches ethniques différentes? « Métisses, cent fois métisses », c'est ainsi que Gobineau * qualifie les sociétés européennes, et Tobservation apporte chaque jour les preuves de cet universel croisement qu'un simple calcul pouvait faire prévoir.

A vrai dire, si la plupart des anciennes théories trébuchent sur ce fait incontestable, il en est d'autres qui le prennent pour leur pierre angulaire. Prouvant que le soi-disant progrès de la civilisation a pour résultat l'amalgame des races, Gobineau reconnaît qu'on fait fausse route si l'on cherche dans les qualités d'une race la cause du développement de l'esprit démocratique ; mais il regarde cet esprit comme résultant de cet amalgame lui-même. Entre (( l'impureté croissante », qui eflace les caractéristiques des races, et la démocratie, il y a un rapport de cause à effet : les idées égalitaires sont bien des idées de (( raisonneurs métis ». — Les disciples de Gobineau iront plus loin. Retenant ce fait que les divisions de races sont loin de correspondre aux divisions de nations, et rejetant par suite la confusion de la race (( historique » avec la race « biologique » , ils se font forts de reconnaître les éléments anthropologiquement différents, jusque dans les sociétés où ils sont actuellement

1. Essai sur l'inégalité des races humaines, 2« édit., I, p. 219.

mêlés, et d'établir, en comparant par exemple leurs indi-

ces céphaliques à leurs situations sociales, à leurs caractères, à leurs idées mêmes, que ces différents phénomènes varient en fonction de caractères anatomiques. L'histoire est vraiment alors un « processus d'évolution biologique )), et tous les mouvements des civilisations, leur progrès ou leur décadence s'exphquent par la prédominance des éléments « eugéniques » ou des éléments inférieurs, des dolichocéphales ou des brachycéphales. Le mouvement égalitaire n'échappe naturellement pas à ces explications. Il coïncide avec le moment où entrent, sur la scène politique, les masses brachycéphales, qui se distinguent par leur amour de l'uniformité. Un rêve de cerveaux trop courts, tel serait, à en croire l'anthropologie renouvelée*, l'esprit égalitaire.

Est-il besoin de dire que, malgré le& nombreuses statistiques que manient MM. Ammon et Vacher de Lapouge, de pareilles propositions se dérobent à toute vérification ? La dolichocéphalie ne semble avoir garanti de la démocratie aucun peuple moderne. Pour être sensiblement plus dolichocéphale, l'Angleterre possèdet-elle rien, dans ses institutions, qui traduise qu'elle répugne, plus que la France ou l'Amérique, à l'esprit

1. V. Vacher de Lapouge, Les Sélections sociales, et Ammon, Die Gesellschaftsordnung und ihre naturlichen Grundlagen.

Nous avons résumé leurs théories sur ce point dans un article de la Bévue de Métaphysique et de Morale du 15 mai 1897 : Anthropologie et Démocratie.

que nous avons défini ? Bien plus, une des (( lois » les plus intéressantes de nos auteurs ne se retourne-t^elle pas contre leur thèse ? Ils ont prouvé que les dolichocéphales se concentrent dans les villes : mais si nous prouvons que les villes, comme elles sont des foyers de concentration pour les cerveaux dolichoïdes, sont aussi des foyers d'expansion pour les idées démocratiques, que deviendra le parallélisme établi entre Tégalitarisme et la brachycéphalie ? — D'ailleurs, quand bien même une pareille relation serait vérifiée, il faudrait se rendre compte de la distance qui séparerait encore, de cette constatation, une explication véritable. Comment et en vertu de quelles lois générales le fait d'avoir un cerveau brachycéphale entraîne-l-il la croyance à Tégalité des droits, voilà le secret que l'anthropologie devrait et ne peut nous livrer : la psycho-physiologie n'en est pas encore là, — ou plutôt la phrénologie n'en est plus là. La même incapacité explicative frappe la théorie de Gobineau. Tant qu'on ne nous aura pas montré comment le métissage impose aux cerveaux certains arrangements de molécules tels qu ils produisent fatalement, en vertu de lois plus générales antérieurement connues, la combinaison d'idées tjui aboutit à l'égalitarisme, l'égalitarisme ne saurait être légitimement tenu pour la conséquence du métissage. Et il est vrai que, plus que la théorie qui attribue la prépondérance des idées démocratiques à la prédominance des brachycéphalcs, celle qui l'attribue

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au seul mélange des races pourrait citer des coïncidences : il nous sera possible de prouver * que là où les races sont mélangées, — là où par suite les diversités individuelles l'emportent sur les divisions collectives — Tidée de l'égalité, toutes choses égales d'ailleurs, se montre plus aisément. Mais comment ce fait appelle cette idée, est-ce l'anthropologie qui nous le dira ? Est-ce parce que les individus ont des cerveaux de métis qu'ils sont prédisposés, anatomiquement, à Tégalitarisme ? Ou bien est-ce parce que les sociétés où ils se rencontrent sont composées d'éléments individuellement hétérogènes que l'idée de l'égalité s'impose plus facilement à l'opinion publique ? Son succès résulterait alors du rapport qui unit les individus, non de leur structure cérébrale, c'est-à-dire d'un phénomène social, non d'un phénomène biologique. Et ce serait à la sociologie qu'il faudrait demander l'explication de la relation constatée entre la panmixie et la démocratie.

On voit que l'anthropologie est loin de soustraire notre problème à la sociologie en le résolvant par avance. Déjà il lui est difficile de montrer, entre telle forme anatomique et le mouvement égalitaire, une relation constante ; a fortiori d'expliquer comment l'un peut produire l'autre. Nous en avons assez dit pour prouver que la race reste, jusqu'à nouvel ordre, une force occulte à

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