Meuriot, op. cit., p. 31. Mayr, op. cit., p
de l'Europe, et compte 28 pour 100 de sa population, il ne se rencontre que 8 pour 100 de ses grandes villes. Inversement les grandes villes apparaissent, dans toute TEurope, comme des centres de révolution. La parole du vieux Frédéric-Guillaume aux députés silésiens, en 1850, devait être généralisée; tous les conserAateurs ont pu dire : « Il règne dans les villes un mauvais esprit » . Parce que Taccroissement de la quantité sociale a pris dans les sociétés modernes la forme de la concentration urbaine il les prédisposait, plus que toutes les autres, à Tégalitarisme.
Un autre phénomène multiplie d'ailleurs les effets dus au grand nombre des individus rassemblés dans ces mêmes sociétés, et les rend quantitativement supérieures à toutes les autres : c'est la faculté dont jouissent leurs unités de franchir plus d'espace en moins de temps , c'est la mobilité sociale.
Par là se trouve elTectivement décuplée la densité. On mesure d'ordinaire la densité d'une société par le rapport qui unit la surface qu'elle recouvre aux éléments qu'elle contient : mesure singulièrement imparfaite pour notre objet. S'il est vrai que c'est la quantité, la complexité et la variété des contacts sociaux qui nous importent, quel compte ne devons-nous pas tenir de la multiplication des moyens de transport et de communication ! PerincUant aux lioinmi's do se mouvoir
avec rapidité pour se rencontrer, ou même de commercer sans se mouvoir, ils font monter d'un chiffre incalculable le taux de toutes les espèces de relations humaines.
La. chimie, pour définir la constitution d'un corps, tient compte non plus seulement du nombre des corpuscules élémentaires qu'elle y distingue, mais de la vitesse et de la fréquence des mouvements dont ces éléments sont animés. A fortiori, pour expliquer la nature et l'évolution de Tensemble qu'ils constituent, la sociologie ne doit pas négliger les mouvements mêmes des éléments sociaux : toutes choses égales d'ailleurs, la quantité sociale augmente à proportion de leur mobilité. Si donc, comme nous cherchons à l'établir, il existe un certain rapport entre l'accroissement de la quantité sociale et le succès des idées égalitaires, il n'est pas étonnant que les peuples les plus portés à Tégalitarisme soient aussi les plus habitués à la mobilité.
Déjà, sous l'Empire romain, on sait que les communications avaient atteint une fréquence et une rapidité qui semblent avoir été oubliées jusqu'au réveil des temps modernes*. On nous dit que dans les contrées les plus éloignées, dans la Sierra Morena comme dans la Syrte africaine, en Ecosse comme sur les bords de l'Euphratc, les ornières des voies romaines, depuis
1. Friedlander, Darsteliungen aus der Sittengeschichte Roms, II, l»*® partie.
si longtemps délaissées, sont visibles encore. Les routes qui rayonnaient de Rome provoquaient déjà ladmiration des contemporains. Les inscriptions, comme celle d'Halicarnasse, les discours solennels, comme celui d'Aristide de Smyrne, louent et remercient les empereurs d'avoir tracé, sur la surface de la terre, tant de traits d'union pour les peuples. — Ce ne sont pas seulement les services publics qui profitent de ces immenses travaux. A côté du gouverneur qui vient rendre ses comptes à Tempereur, des ambassades qui lui apportent des réclamations, des troupes qu'il fait changer de garnison, des vétérans qui gagnent la colonie qu'il leur a assignée, commerçants, rhéteurs, médecins se croisent sur les larges chaussées en ligne droite, avec les étudiants, les pèlerins, les touristes. La Méditerranée est aisément franchie: une excursion en Egypte n'effraye pas. Un Phrygien se vante d'avoir fait soixante-douze fois le voyage d'Asie en Italip. On nous dit de Philostrate qu'il avait peu vu le monde: il connaissait l'Italie, l'Egypte et la Grèce. Dans un Empire où les déplacements étaient aussi faciles, les provinces extrêmes pouvaient échanger leurs habitants: on trouve des soldats syriens ou bretons en Dacie et en Rhétie. Hérode a des Gaulois et des Germains comme gardes du corps. Des peintres et des sculpteurs grecs sont installés en Espagne, des orfèvres asiatiques en Gaule. D'un bout a l'autre de l'Empire romain, c était.
suivant Texpression de Montesquieu, une (( incessante circulation d'hommes ». On a l'impression, conclut Friedlander, que les hommes ne voyageaient pas moins alors, et peut-être voyageaient plus qu'en Europe à l'époque moderne avant les chemins de fer.
Mais que la circulation, de nos jours, ait pris un développement hors de proportion avec tout ce que les anciens avaient pu connaître ou imaginer, on le sait de reste. Par la transformation industrielle des véhicules, des voies et des moteurs, les transports sont devenus à la fois plus rapides et moins coûteux. Déjà, de la fin du siècle dernier jusqu'en 1850, la vitesse moyenne des voyages avait triplé : elle a plus que triplé depuis 1850, avec la locomotive. Les statisticiens de la circulation croient pouvoir affirmer que la vitesse des déplacements à décuplé depuis 100 ans et vingtuplé depuis 200 ans* . — Et sans doute la surface dans les limites de laquelle de pareilles vitesses peuvent être obtenues n'est encore qu'une petite portion de la surface terrestre; mais c'est justement la portion envahie par la démocratie.
En 1892, l'Europe occidentale comptait plus de 250,000 kilomètres de voie ferrée, l'Amérique du Nord |)lus de 350,000. Si nous mesurons les distances non plus aux espaces qu'elles recouvrent, mais (ce qui im-
1. V. A. DE FoviLLE, Article Transports dans le Notn'eau Dictionnaire d'Economie politique.
porte en efTet h la vie sociale) aux temps qu'il faut pour les parcourir, nous voyons l'aire des nations modernes se contracter en quelque sorte et se resserrer sous nos yeux. Dressons les cartes concentriques de la France à différentes époques, de telle sorte que leurs dimensions de plus en plus restreintes symbolisent les durées des voyages aux époques considérées \ La France du XIX* siècle nous apparaîtra comme six ou sept cents fois moins étendue que celle de Louis XIV, c'est-à-dire, abstraction faite de l'augmentation absolue de la population, comme six ou sept cents fois plus dense. ^ — Qu'on ajoute, à cette augmentation de la vitesse des voyages, la réduction des prix qui l'accompagne, qu'on se représente que les communications s'universalisent en même tempe qu'elles s'étendent, et que les masses populaires entrent à leur tour dans la circulation générale, on aura alors une idée du degré de mobilité inouïe qu'il appartenait a la civilisation occidentale de donner à l'humanité. « Pendant beaucoup de siècles il y a eu moins de mouvement sur la terre qu'il ne s'en produit de nos jours en un an. » ^ Et ainsi — la remarque en a souvent été faite ^ — parla multiplication des con-