De Foville, Art. cit., p
3. V. GouRNOT, De l'Enchaînement des Idées fondamentales, II, p. 218. — V. Durkheim, Division du travail, p. 333. — Tônnies, Gemeinschaft und Gesellschaft, p. 283.
J08 LES IDÉES KGALITAIUES
tacts que la nature disciplinée établit entre leurs membres, les sociétés civilisées ressemblent de plus en plus à des villes énormes.
De toutes ces considérations nous avons le droit de conclure que nulle part le rendement de la quantité sociale n'a été ou n'est plus considérable que dans la civilisation moderne occidentale, — c'est-à-dire dans les pays et dans les temps où Texpansioii de Fégalitarisme a aussi atteint son maximum.
Mais si nous voulons prouver que ce rapport est plus qu'une coïncidence, et que l'accroissement de la quantité sociale est au moins l'une des conditions du développement de l'égalitarisme, il nous faut expliquer comment, par quelle série d'intermédiaires et suivant quelles lois générales, cela peut contribuer à produire ceci.
Si le nombre des individus associés doit agir sur les idées sociales, c'est d'abord, pensera-t-on, par l'intermédiaire des transformations d'ordre pratique qui résultent, pour un gouvernement, de l'augmentation du nombre des gouvernés. Comme la quantité sociale modifie sensiblement les procédés du commerce et de l'industrie, elle doit modifier les procédés de la politique.
Et, de même que les aspirations et les idées économiques varient elles-mêmes suivant les modes de la production et de la distribution des richesses, de même, en vertu des réactions connues qu*exercent les moyens sur les fins, les transformations quantitatives des sociétés influeront, par les modes de gouvernement qu'elles leur imposent, jusque sur leurs aspirations et leurs idées politiques.
Mais n'allons-nous pas rencontrer, de ce côté, des faits tout contraires à notre thèse ? N'est-il pas reconnu que Taccroissement de la quantité sociale a pour principal effet de gêner le libre jeu des institutions dites démocratiques? Ce gouvernement direct et permanent de tous par tous, qu'on nous montre dans certaines sociétés primitives, n'était possible que grâce àTétroitesse des clans. De même, l'extension des cités antiques, en augmentant et le nombre des citoyens et les distances qui les séparaient du forum, a rendu illusoire l'exercice immédiat des pouvoirs judiciaires et politiques par le peuple même \ Dès que le cercle des républiques s'élargit, il faudrait, pour que tous les membres du souverain continuassent à exercer leurs droits, que la vie sociale fût a chaque instant arrêtée, et toute affaire cessante : dans un Etat qui grandit, le gouvernement
1. V. MoMMSEN, Op. cit., p. 387. — Madwig, L'Etat romain, Trad. Morel, III, 236, 293.
ilO LES IDÉES ÉGALITAIRES
direct devient un leurre. On a pu soutenir* que la grandeur des Empires les prédestine au despotisme — soit que leur étendue fasse sentir, en même temps que le grand danger des divisions intestines, la nécessité d'un pouvoir central absolu, — soit qu'elle empêche les sujets, trop éloignés les uns des autres et trop nombreux, de se concerter aisément pour défendre leurs droits contre les empiétements de ce pouvoir unique.
Mais, d'abord, en admettant que l'accroissement du nombre des citoyens ou des sujets rende plus facile la pratique du régime dit despotique ou plus difficile la pratique du régime dit démocratique, il ne serait pas encore démontré par là même qu'elle les éloigne forcément de l'idée de l'égalité. Un même phénomène peut fort bien augmenter à la fois et l'intensité des aspirations égalitaires et la difficulté qu'il y aurait à user, pour les réaliser, de telle organisation politique. Il est vrai que le gouvernement direct du peuple par le peuple, dont on nous dit que les sociétés archaïques donnent quelques exemples, ne paraît guère possible dans une société volumineuse. Mais cette forme de gouvernement n'est qu'un des nombreux moyens par lesquels les hommes associés peuvent garantir leurs
1. C'est la thèse de M. H. Passy, Des formes de gouvernement. Cf. Lacombe, De l'Histoire considérée comme science^ p. 343,
droits; des organisations politiques (rès différentes, variant avec les circonstances géographiques et historiques, sont capables de satisfaire aux mêmes exigences des consciences, et rien n'empêche a priori que, parmi les formes gouvernementales, il en soit qui s'accordent tant avec l'idéal démocratique qu'avec l'accroissement de la quantité sociale.
Lorsque vous établissez entre l'un et l'autre une sorte d'incompatibilité, vous ne considérez qu'un des aspects de cet accroissement, à savoir l'augmentation du volume des sociétés, et vous oubliez de tenir compte de l'augmentation de leur densité ou de la mobilité de leurs élémients, phénomènes qui se rencontrent justement, nous l'avons vu, dans les sociétés égalitaires. Or s'il est vrai que la dissémination d'un grand nombre de sujets sur une aire très étendue facilite l'omnipotence tranquille d'un despote, n'est-il pas vrai que leur concentration dans les grandes villes la rend plus malaisée? N'offrent-elles pas, comme le prouvent toutes les révolutions du xix® siècle, des terrains tout préparés aux larges mouvements populaires? C'est dans leurs rues que le peuple « descend » pour intervenir directement, parfois, dans les affaires de l'Etat. D'un autre côté la plus grande facilité des communications sociales, si elle favorise les progrès de la centralisation, ne favorise-t-elle pas aussi les progrès de la représentation ? Gomme le télégraphe met le préfet dans les mains du ministre, il met le député dans les
mains du comité. Grâce aux innombrables chemins qui sillonnent en tous sens les nations modernes, leurs millions d'hommes sont capables de se concerter comme se concertaient, jadis, les milliers d'hommes des cités antiques. La voix des journaux supplée à la voix des orateurs: ((la presse, dit St. Mill, a remplacé le Pnyx et le Forum.» Une même opinion publicjue couvre les plus larges aires et ainsi, parla multiplication des contacts établis entre ses membres, un grand peuple devient, lui aussi, capable de se gouverner lui-même.
On se tromperait donc étrangement si Ton croyait que les grandes proportions des sociétés modernes, par les formes de gouvernement qu'elles leur imposent, doivent les détourner d'adopter les idées égalitaires: plus vraisemblablement au contraire les petites proportions des cités antiques, par les formes de gouvernement qu'elles leur permettaient, les ont détournées de concevoir ces mêmes idées. Nous nous rappelons en effet que le caractère (( démocratique » des institutions des cités grecques elles-mêmes ne doit pas nous faire illusion : un esprit tout différent de l'esprit des démocraties modernes les anime. Il manque à leurs idées sociales une maîtresse pièce de l'égalitarisme tel que nous l'avons défini : et c'est le sentiment de la valeur propre a l'individu, le respect du for intérieur, le culte de la liberté personnelle. — Or, l'étroitesse même de leur cercle d'action n'est-clle pas une des raisons pour lesquel-
les le trait essentiel des républiques d'aujourd'hui fait défaut à la république d'autrefois ?
Benjamin Constant l'a finement noté* : l'étendue des Etats diminue l'importance politique qui échoit en partage à chaque individu. Dans les limites exiguës de la cité, (( le républicain le plus obscur était une puissance. Il se réjouissait d'exercer, comme portion du corps collectif, une souveraineté directe sur les affaires publiques ; il se consolait d'être esclave, comme soumis au corps collectif, dans tous ses rapports privés. » Les grandes démocraties modernes n'offrent plus de pareils systèmes de compensation. L'individu, dont l'influence personnelle n'est plus qu'un élément imperceptible de la volonté sociale qui imprime au gouvernement sa direction, se replie en quelque sorte sur lui-même et met au-dessus de tout sa liberté propre. Ainsi, le grand nombre même des individus agglomérés dans les vastes groupements modernes serait une raison pour que chacun d'eux se sentît porté à se poser comme «fin en soi».
Et sans doute bien d'autres causes concourcnl à ce résultat. La religion chrétienne, remarque Lal)Oulaye, en émancipant les consciences, propageait le culte du for intérieur, ou encore, comme le note B. Constant lui-même, le développement des entreprises commerciales, en préoccupant chacun de ses affaires person-
1 . De la liberté des Anciens comparée à celle des Modernes dans le Cours de Politique constitutionnelle, t. II, 540-550.
nelles, appelait Tindividualisme. L'action des formes sociales est souvent aidée, ainsi, par d'autres forces qui poussent dans le même sens. Elle n'en doit pas moins être comptée à part. Si les observations de B. Constant sur la liberté des anciens comparée à celle des modernes sont justes, le seul accroissement des sociétés, par cela même qu'il rendait difficile k leurs membres l'exercice du gouvernement direct, est bien loin de s'opposer au progrès des idées égalitaires ; il y contribue au contraire, s'il est vrai qu'il aide, indirectement, à la constitution de l'individualisme que ces idées supposent.
D'ailleurs, les formes sociales n'agissent pas seulement ni même principalement sur nos théories politiques par les modes qu'elles imposent à l'action collective, par les formes gouvernementales qu'elles rendent nécessaires : le spectacle particulier que notre société nous représente chaque jour détermine plus directement encore notre idéal. On a dit des aspects de la nature qu'ils sont capables de modifier, dans une certaine mesure, les façons de penser des hommes : le désert serait « monothéiste », les montagnes (( conservatrices )). Que dire alors des aspects de la société ? Nous ne contemplons pas seulement ses changements du dehors, nous les ressentons en nous-mêmes, puisque nous sommes nous-mêmes éléments constituants de l'ensemble, à la fois acteurs et spectateurs. Quoi d'éton-
nant dès Jors à ce que ce milieu social dans lequel nous naissons, vivons et nous mouvons, mette son empreinte sur notre état mental?
A vrai dire, les voies et moyens de cette influence, il est souvent malaisé de les saisir ; mais que tout le monde ait de ses effets une conscience plus ou moins vague, les proverbes courants, les remarques banales, les conseils de la sagesse populaire suffiraient à le prouver. Vous direz, par exemple, de tel enfant ou de tel homme dont on voudrait voir les façons d'être se transformer, qu'il faut renvoyer au lycée ou le faire voyager. Que prouvent de telles paroles .^^ Que vous vous rendez compte que des phénomèiies proprement sociaux, comme le fait d'être interné, avec des camarades de toute provenance, sous une discipline égale, ou le fait de traverser brusquement des milieux très différents de celui dans lequel on a été élevé, ont par eux-mêmes un certain pouvoir de rjfiodifier les idées. — Pourquoi n'admettrions-nous pas, dès lors, que la forme seule des sociétés dans lesquelles nous vivons nous prédispose a accepter régalitarisme?
Il est possible en effet de démontrer que, conformément aux lois suivant lesquelles se forment nos idées, l'accroissement de la quantité sociale est fait pour habituer notre esprit au respect de la personne humaine.
C'est ainsi, d'abord, que l'extension des cercles qui nous réunissent doit nous aider à embrasser l'idée qu'il existe une humanité dont tous, quelle que soit
notre origine, notre couleur, notre situation, nous sommes également les représentants. L'idée de Thumanité n'est-elle pas elle-même, en effet, une extension de ridée de la famille et de la cité ? N'est-il pas vraisemblable, dès lors, que Télargissement réel des formes sociales favorise cet élargissement idéal des concepts sociaux? Penser l'humanité, cest se représenter plus ou moins vaguement un nombre d'hommes considérable, et susceptible de s'accroître indéfiniment. Si donc, de par la constitution de notre société, nous avons à chaque instant afiaire à un nombre très grand, pratiquement indéfini, de « semblables », cette sorte de représentation ne nous sera-t-elle pas plus aisée que si nous n'avons affaire qu'à un nombre petit et limité de « concitoyens » ? L'accroissement numérique des hommes avec lesquels nous entrons en rapports donne à notre pensée une sorte d'élan, qui la porte à concevoir un nombre d'hommes indéfiniment accru. En ce sens l'idée d'humanité est assurément plus naturelle à Tcsprit du citoyen moderne qu'à l'esprit du citoyen antique.
Et sans doute, — encore que l'exiguïté des cités grecques ait laissé plus d'une empreinte sur la morale même de leurs philosophes, — l'effort d'une pensée personnelle, devançant les temps, est capable de franchir les bornes des milieux sociaux les plus étroits ; mais pour que l'idée conçue, de personnelle,
devienne collective et descende dans les masses, n'importe-t-il pas que les transformations de ces mêmes milieux lui préparent les voies ? C'est en ce sens que l'extension deTEmpire aidait l'opinion romaine à penser rhumanité. Rome était portée à dire: (( l'univers c'est moi )) *. L'union de la ville et du monde, Urbis et Orbis, tel était le phénomène singulier qui conviait l'humanité à prendre, par Rome, une première conscience d'elle-même. Estime-t-on trop haut les mille actions incessantes des formes sociales si l'on conclut que cette (( universalité », propre a l'Empire romain, en faisait un terrain tout préparé pour la floraison des doctrines stoïcienne et chrétienne, Qt désignait à jamais Rome comme le siège consacré des idées (( catholiques ? » Mais s'il est vrai que l'extension des sociétés favorise la conception des droits de Thumanité, il n'est pas étonnant qu'elle favorise du même coup la conception des droits de l'individualité : l'institution de ce groupement nouveau, le plus large de tous qui est le « genre humain » enlève aux groupements antérieurs et plus étroits, dans lesquels les personnes risquaient d'être comme absorbées, une part de leur autorité ; comme elle les rend moins exclusifs elle les rend moins oppressifs. Ce n'est pas par hasard que, suivant Denis, la morale antique au temps d'Alexandre devient à la
1. Demis, Histoire des théories et des idées morales dans l'antiquité, II, p. 70.
118 LES IDÉES ËGiVLITAIRES
fois universelle et plus personnelle. Ce n'est pas par hasard que, suivant Burkhardt, la « découverte de rhumanité » coïncide, à la Renaissance avec la croissance du « sentiment de l'individualité ». Quand les concepts sociaux s'élargissent ainsi, la moralité tend à se définir, non plus comme la soumission aux besoins d'une collectivité quelconque, mais comme la recherche de la perfection individuelle*. L'élargissement des mœnia mundi conduit les hommes au respect du for intérieur : les fins dernières deviennent les fins intimes. Le même accroissement de la quantité sociale qui érige, au-dessus de tous les classements partiels, l'humanité, dresse, au milieu de tous les classements partiels, l'individu.
Il est possible d'aller plus loin et de montrer comment cet accroissement tend à détruire, de lui-même, tout ce qui empêche les esprits de se plier aisément aux prescriptions égalitaires. N'est-ce pas les violer en effet que de préjuger les différentes valeurs des individus que nous avons à comparer ? Or le grand nombre des individus que nous avons à comparer est justement fait pour nous empêcher de préjuger leurs valeurs.
Il a pour premier résultat de nous rendre difficile la connaissance particulière de chacun d'eux. Au lieu d'être des associations de familiers, les grandes sociétés modernes sont en un sens des associations d'étrangers.
LA QUANTITÉ DES UNITÉS SOCIALES lld
pour la plupart inconnus les uns aux autres*. Ciixonstance importante : quand nous connaissons les tenants et les aboutissants des individus qu'un concours ou un litige nous donne à comparer, nous risquons de pencher a priori d'un côté ou de l'autre. Les « qualités » de toutes sortes avec lesquelles ils se présentent à notre jugement nous empêchent de les mettre aisément sur un pied d'égalité, pour mesurer justement leurs facultés ou équilibrer leurs droits. Nous sont-ils étrangers au contraire ? On peut dire alors qu'ils se présentent vraiment nus devant notre esprit, comme les âmes devant Minos ; nous n'avons aucune raison a priori de préférer l'un à l'autre, nous aurons donc l'esprit plus libre pour proportionner, comme le veut Tégalitarisme, les sanctions qui leur seront distribuées à la valeur des actions qu'il s'agit de comparer. En ce sens le grand nombre même des éléments sociaux nous pousse naturellement à leur réserver, avant qu'ils n'aient fait la preuve de leurs différences, un traitement uniforme. Ce n'est pas par hasard que les « grands magasins )) qui ne connaissent guère leurs clients, sont aussi ceux où les clients sont traités en égaux ^ c'est-à-dire, où les marchandises leur sont délivrées en quantités strictement proportionnelles à l'argent qu'ils apportent, sans que les prix diffèrent avec les acheteurs.
1. Rousseau en fait la remarque dans le Contrat social, II, chap. ix.