V. D'AvENEL, Le mécanisme de la vie moderne
Pardes considérations analogues s'expliqueTinfluence que Textension des Etats a pu exercer sur Tisonomie. Suivant Sumner Maine *, la législation uniforme semble avoir accompagné partout la cessation de la vie locale : la distance même qui sépare le pouvoir souverain de ses nombreux sujets l'oblige à ne pas tenir compte des différences qui pouvaient les séparer. Ainsi, pour les grandes administrations modernes, les administrés ne sont plus réellement que des « unités », ou, comme on dit quelquefois, que des « numéros ». L'accroissement de leur nombre uniformise les hommes. Ce qui ne veut pas dire qu'il nous force à méconnaître, finalement, la différence de leurs actes ; il nous permet au contraire de l'apprécier justement. Il nous met en effet, vis-à-vis des individus que nous avons à comparer, dans la même situation qu'un jury d'examen vis-à-vis de candidats qu'il ne connaît pas encore ; par cela qu'il ne les connaît pas, il est plus à l'aise pour les classer sans préjugé, et proportionner ses notes aux différentes valeurs de leurs œuvres. — Ainsi, parce qu'elle nous. empêche de les connaître individuellement, la grande quantité des membres des sociétés nous incline à les traiter également.
Mais considérons cette même quantité sous l'aspect
1. Histoire des Institutions primitives, trad. Duryen, p. 478, 491.
de la densité et non plus seulement sous Faspect du nombre ; et nous verrons qu'il doit s'en dégager, pour l'esprit des hommes agglomérés, certaines impressions qui difierent des précédentes jusqu'à leur paraître contraires, mais qui favorisent aussi, par un autre biais, l'expansion de l'égalitarisme.
On sait l'importance sociale du « prestige ». Pascal l'avait mesurée d'un coup d'oeil. C'est le prestige, c'est le cortège d'honneurs dont un haut personnage reste entouré dans notre imagination qui nous empêche de l'assimiler aux autres hommes, et de les tenir, eux et lui, pour des unités comparables. Les causes les plus diverses peuvent contribuer à rehausser, comme les plus diverses à rabaisser la puissance sociale du prestige. — Or, parmi celles qui le déprécient et le démonétisent, ne faut-il pas compter la seule quantité des rapports sociaux ?
Un homme que nous coudoyons journellement, avec lequel nous entretenons des relations les plus fréquentes et les plus variées sera-t-il encore à nos yeux un être quasi-divin ? Qui dit inconnu dit prestigieux. Si, dans une société, une certaine catégorie de gens reste inconnue et comme voilée, le mystère dont elle est entourée pourra lui conserver longtemps le respect des autres classes. Aussi n'est-il pas étonnant que l'on ait si souvent caché les princes aux peuples. La plus sûre garantie du prestige des despotes d'Orient est leur invisibilité. Tout ce qui tend au contraire à nous faire
voir de près et comme toucher familièrement les individus réputés supérieurs nous incite à penser que, eux aussi, ils sont des hommes. Les villes, en ce sens, passent à juste raison pour des fabriques d'irrespect. C'est peut-être, remarque Grote *, parce qu'ils vivaient trop sous les yeux de leurs sujets pour leur commander le respect, que les rois primitifs des communautés confinées dans leurs murs disparaissent bientôt de l'histoire. La cohabitation des bourgeois et des nobles dans les villes d'Italie devait, observe Burkhardt, y favoriser les progrès de l'individualisme *. Il y aurait donc plus qu'une métaphore dans l'expression : supprimer les distances. La suppression des intervalles physiques hâte la suppression des intervalles moraux. Minor e propinquo reverenlia, « Moins de longues distances, dit Guizot^ moins d'obscurités mutuelles », et par suite moins d'échanges de mépris et de respects. On a donc raison de dire que dans les foyers de la vie moderne où tant d'individus se pressent, (( le respect s'en va » si l'on entend par là que l'habitude de voir tant d'hommes de près contrarie l'habitude de respecter
1. Cité par S. Maine, Etudes sur l'Ancien Droit et la Coutume primitive, trad. fr., p. 238,