ET HÉTÉROGÉNÉITÉ
Nous n'avons jusqu'ici pris en considération, pour classer les formes des sociétés et expliquer le caractère égalitaire de quelques-unes d'entre elles, que la quantité de leurs éléments ; ce n'est nullement à dire que nous déprécions a priori l'importance de leur qualité.
Des différentes propriétés des unités sociales, nous n'avons retenu que leur faculté de former des masses, de s'agglomérer plus ou moins étroitement, de se mouvoir plus ou moins aisément ; mais croit-on que, sous le prétexte qu'une science idéale ne se nourrit que de quantité, nous réduisions toutes les différences des sociétés à des différences de nombres, et toutes les causes de leurs évolutions à des accroissements^ condensations, ou déplacements de masses ? Nous n'oublions pas que ces « unités sociales » sont des hommes, — r des êtres vivants, bien plus, des êtres pensants, — et que leurs façons d'être, de vivre et de penser, ne sauraient être indifférentes aux sociétés qu'ils composent.
Et d'abord, par ces <( qualités » , quelles qu'elles soient, les unités sociales se ressemblent-elles ou diffèrentelles ? Telle est la première question qu'il £aiut se poser si Ton veut classer les sociétés et déterminer les influences les plus générales auxquelles elles cèdent. Quelle que soit leur origine, leur fin, leur organisation, qu'elles soient famille, armée ou club, les sociétés ont ce caractère commun qu'il existe entre leurs éléments plus ou moins de ressemblances ou de différences. En un mot, ce que nous pouvons affirmer de plus général d'une société, après que nous aurons dit qu'elle est ou non volumineuse, dense, mobile, c'est qu'elle est Aomogène ou hétérogène.
Demandons-nous donc, de l'homogénéité ou de l'hétérogénéité sociale, laquelle des deux est favorable à l'égalitarisme .►^ Que nous apprend ace sujet la psychologie, puis l'histoire.^
Entre la qualité des unités sociales etl'égalitarisme, il semble qu'on saisisse plus aisément un rapport qu'entre l'égalitarisme et leur quantité. La réponse a la question posée paraît simple : c'est l'homogénéité, dira-t-on, qui prédispose les sociétés à accepter les idées égalitaires.
Ne faut-il pas, pour que nous traitions un homme en égal, d'abord qu'il puisse agir sur nous comme nous pouvons agir sur lui, que nous puissions
ensuite, lorsque nous comparons ses actions aux nôtres, nous mettre en quelque sorte à sa place, qu'il y ait en un mot, dans notre esprit ou dans celui d'un tiers, possibilité de nous « substituer » Tun à l'autre ? Or Thétérogénéité absolue de deux êtres semble leur interdire a priori, en même temps que la capacité d'agir l'un sur l'autre, la capacité de sentir lun pour l'autre : elle leur défend, pourrait-on dire, en même temps que la réciprocité d'action, la réciprocité de compréhension ; elle empêche que, dans les jugements qui les comparent, ils se substituent l'un à l'autre. Plus au contraire leur similitude est grande, et plus celte substitution est aisée. Lorsqu'il a de vrais (( semblables » à comparer, l'esprit n'a pas besoin d'effort pour user des mêmes poids et mesures. Par conséquent, en vertu de déductions psychologiques élémentaires, il semble que les sociétés les plus homogènes soient aussi les mieux faites pour être égalitaires. Les choses sont en réalité plus complexes.
Il est indubitable que la ressemblance, même extérieure, des êtres nous invite à leur attribuer le même traitement. Par le jeu naturel de l'association des idées, l'identité, non pas seulement des pensées, mais celle des manières, celle même des physionomies de deux individus nous fait (( préjuger» leur égalité.
En ce sens les similitudes anthropologiques inclinent les esprits vers les idées égalitaires.
s Leur influence se trahit jusque dans les sociétés où le principe égali taire est formellement méconnu, comme inversement dans celles où il est formellement reconnu, se trahit l'influence des dissemblances.
Ainsi, dans les sociétés esclavagistes, les maîtres s'interdisent de prendre des esclaves parmi les gens de leur race, ou du moins, s'ils en prennent, ils ne les traitent pas comme les esclaves ordinaires. Les Annamites asservissent les Laotiens ou les Cambodgiens, non les hommes de leur sang \ Chez les Hébreux, le traitement réservé aux esclaves congénères était tout différent du traitement appHqué aux esclaves étrangers ^ Le même Aristote à qui Tesclavage en générai parait chose toute naturelle, semble tenir Tasservissement des Crocs les uns parles autres pour une chose contraire h la nature'. Les Romains ne dépossédaient pas totalement h\^ Italiens, et ne les réduisaient pas en serviliulc* romnio leurs autres vaincus; c'est qu'ils retr()u\ai(Mil ehe/eu\.«Nee leurs habitudes et leurs dieux, leur met* ^ (Jut* ilt^s différences juridiques absolues coexistt^ut UNee des ressemblances physiques sensibles, cela puralt toujours choquant, même aux sociétés fondées sur riué^'alilé, — Inversement, chez celles-là même qui ont \oulu prendre