‹ Les idées égalitaires: étude sociologiqueChapitre 5 sur 96 · Revue des Dçux-Mondes, 1895, IV, p · texte numérisé non relu

Revue des Dçux-Mondes, 1895, IV, p

Et qu'on n'ajoute pas, avec S. Maine, que tous ces changements ne sont que des changements de forme gouvernementale — peut-être éphémères, peut-être superficiels : c'est Fensemble de leurs institutions que les sociétés occidentales transforment, d'un même mouvement, dans le môme sens. Ce n'est pas seulement la faculté de contribuer au gouvernement, mais celle d'être également protégés par les lois, d'accéder sous les mêmes conditions aux fonctions publiques, celle même de participer aux richesses collectives, qu'elles tentent de distribuer a tous leurs membres : elles ne veulent l'égalité politique que parce qu'elles veulent l'égalité juridi([ue, civile, économique.

Pour l'égalité devant la loi — Tisonomie — il est trop évident qu'elle est la première œuvre des Etats modernes et qu'ils inaugurent, plus ou moins lentement, l'ère démocratique par la destruction des lois particulières. Des lois comme celle qui, intitulée Maître et Employé, reconnaissait naguère encore, en pleine Angleterre du xix" siècle, l'inégalité légale de l'ouvrier et du patron, apparaissent comme de moins en moins tolérables. « ISon sani privât œ leges », le principe du vieux droit romain domine enfin l'histoire de l'Europe. Le monopole s'efface en même temps que le privilège. Le nombre des fonctions héréditairement transmises va diminuant, tandis qu'augmente celui des fonctions indi>iduellcment acquises après concours. L'égal accès

aux fonctions publiques est, avec lisonomie, le minimum des droits que tout gouvernement moderne reconnaît a ses sujets. Quant à l'égalité économique enlin, si elle est, de toutes, la moins réalisée, on peut juger, par les efforts que font tous les gouvernements pour réglementer les rapports du capital et du travail, que les aspirations qu'elle suscite se traduiront à leur tour dans les institutions.

Que toutes ces tendances répondent précisément aux idées que nous avons définies, il est aisé de le démontrer.

Et dabord le premier postulat qui leur est commun est ridée de la valeur propre à l'individu. N'est-ce pas à cette idée qu'obéit le droit lorsqu'il détache, pour le juger, l'individu de son groupe, et déclare que les fautes, comme les mérites, sont personnelles ; — l'administration publique, lorsqu'elle enlève ses fonctions aux familles qui en faisaient des propriétés transmissibles, pour les prêter aux individus qu'elle a jugés capables de les remplir, — la politique, lorsque, dans ses systèmes électoraux elle compte, non par ordres, corporations ou lignages, mais par individus, — l'économie enfin, lorsqu'elle refoule toutes les espèces du communisme pour chercher une organisation qui assure à chaque individu sa part ?

Mais sont-cc des parts égales que ces réformes tendent à faire aux hommes, si différents qu'ils soient, ou —

comme il le faudrait pour qu'elles répondissent îi notre définition, — sont-ce des parts proportionnelles à la valeur des actes ?

Pour Tégalité civile et juridique, il est trop clair qu'en la réclamant on ne nie nullement les différences individuelles : on veut au contraire qu'il soit tenu compte, et tenu compte seulement, des mérites ou démérites personnels. Déclarer tous les citoyens égaux devant la loi, ce n'est pas demander qu'elle assure à leurs actions, si différentes qu'elles soient, les mêmes sanctions, mais au contraire qu'elle proportionne, à l'inégalité des fautes commises ou des services rendus, les sanctions dont elle dispose. De même, lorsqu'on décrète que tous les citoyens seront « également admissibles à toutes dignités, places et emplois publics », on efface, — pour reprendre la formule de la Déclaration des Droits, — toute distinction autre que (c celle de leurs vertus et de leurs talents » ; mais c'est précisément a seule fin de mettre cette distinction en relief qu'on veut effacer toutes les autres. Le régime démocratique du concours, proclamant l'égalité des droits des concurrents, ajustement pour but de mesurer les différences de leurs facultés.

Mais, avec la conscience de ces différences, l'exigence de l'égalité économique et politique s'accordera-t-elle aussi aisément que celle de l'égalité civile et juridique .

On semble parfois croire que l'égalitarisme économi-

que impliquerait la négation de la différence des capacités, et qu'il donnerait tout uniment à chacun la même part. Toutefois, il faut reconnaître que rien, dans le mouvement des institutions modernes, ne permet de prévoir l'opération difficilement concevable qui consisterait à distribuer en parts égales les richesses de la nation : si les théories socialistes agitent la conscience publique, c'est bien plutôt lorsqu'elles dénoncent la disproportion qui subsiste entre certains travaux et certains salaires, et demandent la mise en pratique de la maxime : « A chacun selon. ses œuvres. »

Reste l'égalitarisme politique, qui semble en effet, au premier abord, difficilement conciliable avec l'idée de la diversité des hommes. Des citoyens qui se décrètent tous électeurs et éligibles ne se décernent-ils pas, du même coup, les mêmes aptitudes.»^ Et leur respect des décisions de la majorité ne s'explique-t-il pas parce que, comme le dit Tocqueville * , il leur paraît invraisemblable qu'ayant tous des lumières pareilles, la vérité ne se rencontre pas du côté du plus grand nombre ? — On peut toutefois, sans croire à l'identilé des lumières, exiger l'égalité des droits politiques : cette exigence se justifie de plus d'une façon. N'est-ce pas un fait d'expérience que si l'on confie a une seule classe de citoyens l'exécution comme la confection des lois par lesquelles doivent

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