Sociale Differenzierung, p
ment la division du travail, condition nécessaire de tout progrès humain comme de tout perfectionnement biologique, entraîne Tinégalitë. Assujettissant les membres de la société qu'elle transforme à des occupations totalement différentes, n*a-t-elle pas pour résultat d'introduire entre eux des différences d'idées en même temps que d'habitudes, et peut-être même, — s'il est vrai que les modifications qu'elle impose sont susceptibles de se transmettre héréditairement, — des différences de races \^ Sir Robert PeeP disait, en 1806, que les progrès de la mécanique avaient créé une race d'hommes supplémentaire. A l'origine des castes, les distinctions professionnelles accompagnent, et peut-être même précèdent les distinctions anthropologiques. Dans les sociétés comme dans les organismes, la division du travail est mère du polymorphisme, c'est-à-dire de l'inégahté\
Mais les réflexions qui précèdent nous l'ont fait cooiprendre: qui dit hélérogénéité des occupations, des idées, des facultés mêmes mentales ou physiques, n'a pas dit encore inégalité des droits ; et prétendre que la
1. Cf. ScHMOLLER, iïi Jakrbuch filr Gcsetzgebung..,^ XIII et XIV, p. 1003-1074, 45-105. Discuté par Bûcher, Die Entstehung der Volkssvirthschafty p. 340-346.
2. Cité par Boutmy, Le développement de la Constitution et de la Société politique en Angleterre, p. 308.
3. V. Perrier, Les colonies animales, p. 216. Pour l'extension de cette théorie, voir Richard, La Sociologie ethnographique et l'histoire, dans la Revue philosophique, t. XL, 1895.
division du travail impose rincgalitéaux.sociétés comme elle produit le polymorphisme dans les organismes, c'est méconnaître le caractère psychologique des unités sociales: le milieu social agit sur elles non pas seulement par les transformations quasi-mécaniques qu'il leur impose, mais encore et surtout par les idées et les sentiments qu'il leur inspire.
11 est certain que là où une division du travail rudimentaire ne différencie, dans la société, que trois ou quatre groupes fermés, à l'intérieur desquels les individus restent étroitement semblables, cette scission du tout en sections intrinsèquement homogènes ne saurait être favorable à Tégalitarisme. Le spectacle d'un pareil sectionnement risque bien plutôt de faire régner dans la société l'idée qu'il y a des classes, des espèces différentes d'hommes, ne possédant pas les nîêmes valeurs et ne devant pas jouir des mêmes droits. — Mais si, bien loin d'être rudimentaire, la division du travail, comme il arrive dans les sociétés civilisées, est poussée à l'extrême, et qu'au lieu de répartir les individus en séries aussi nettement distinctes les unes des autres qu'elles sont intérieurement homogènes, elle les différencie en quelque sorte chacun à chacun, et efface les types collectifs pour mettre en relief les types individuels, alors le nombre même des variétés qu'elle engendre nous empêche de penser les hommes par classes ou par espèces. En ce sens, ne dirait-on pas que si
un peu de différenciation nous éloigne de Tégalité, beaucoup nous e^n rapproche ?
D'ailleurs, et plus directement, par les sentiments qu'elle inspire aux individus qu'elle distingue comme par la façon dont elle les tient liés, la division du travail rend leur égalisation nécessaire. On a justement remarqué qu'elle n'est pas seulement un principe d'opposition, mais un principe d'union \ Elle cimente les sociétés, bien loin qu'elle les disloque. La solidarité qu'elle y fait vivre est seulement d'une espèce nouvelle. Tandis que la solidarité (( mécanique » repose sur la similitude des individus, cette solidarité (( organique » repose sur leur différence. C'est justement parce qu'ils sont très différents qu'ils ne peuvent plus se passer les uns des autres. Plus les fonctions qu'ils se distribuent pour le bien de l'ensemble sont divisées, et plus ils sont unis. — Mais plus il importe du même coup, pour que cette union dure, qu'ils se traitent en égaux. La division du travail ne saurait associer intimement les hommes sans les égaliser.
D'abord, de cela seul que le bien de l'ensemble dépend de la collaboration des individus spécialisés, il suit que toutes leurs activités, si différentes qu'elles soient, sont également nécessaires au bien de l'ensemble. De ce point de vue, au regard du tout, les spécialités les plus diverses sont assimilables, et les basses classes
J. C'est la thèse de M. Durkheim, dans la Division du travail.
pourront rappeler Içur importance sociale pour réclamer Tégalité des droits. Dans les sociétés où le travail se divise, les inférieurs ne tardent pas à crier aux supérieurs : <( Que deviendriez-vous sans nous »? En ce sens, c'est la différenciation même, condition delà collaboration, qui justifie l'appel a l'égalité.
De plus, dans une société très différenciée, les contrats sont la règle, puisque la distinction même de leurs métiers fait aux individus, de l'échange incessant, une loi nécessaire. Le même auteur qui nous assure que la divi- ^ sion du travail entraîne « l'inégalité des conditions » remarque qu'elle exige (( l'équité des échanges » * : c'est avouer qu'elle suppose l'égalité des droits. Une société ne subsiste par les contrats et les échanges qu'à la condition que les choses échangées y soient bien équivalentes, et que les contrats formulés n'y soient pas léonins, c'est-àdire que les sanctions y soient justement proportionnées aux actions, c'est-à-dire encore que les individus y soient tenus pour égaux ^ Ainsi, par cela même que les sociétés sont hétérogènes, elles ont besoin d'égalité : leur ordre ne peut s'établir que sur ce principe, que chacun y sera traité « selon ses œuvres ».
Devons-nous donc conclure de tout ceci que l'hétérogénéité absolue des sociétés est la condition nécessaire