I. DuRKiiEiM, op. cit., p
1. Tarde, Les lois de l'imitation, 2<^édU., p. 342 et 335, en note.
LA QUALITÉ DES UNITÉS SOCIALES 147 i
Ajoutons que pour qu'elles veuillent rester groupées, et \
cherchent un ordre social qui fasse à chacune sa juste part, il faut que certaines ressemblances aient continué de les unir et, comme le Dieu de Descartes recrée à chaque moment le monde, recréent à chaque moment l'association : le départ de ce qui revient à chaque individualité ne peut être effectué que par des individualités qui s'entendent, c'est-à-dire qui ont quel-' que chose de commun. Tocqueville relève justement la nécessité de cet accord instinctif et en quelque sorte involontaire qui résulte de la similitude des sentiments et de la ressemblance des opinions. « 11 n'y a proprement société, ajoute-t-il, que là où les hommes considèrent un grand nombre d'objets sous le même aspect ». <( La première condition du droit, dit de son côté M. Tarde, est une certaine similitude préalable entre les hommes qu'il doit unir * » .
Essayez de composer une société avec des êtres idéa- . lement dissemblables, vous n'obtiendrez qu'une collection d'originalités irréductibles. Comment, et de quel point de vue les égaliser, s'ils sont réellement incomparables ^ Pour estimer leurs différences, encore faut-il que vous les compariez d'un même point de vue, que les mêmes catégories leur conviennent, en un mot qu'ils soient reconnus comme des semblables. En ce sens la
i48 LES IDÉES ÉGALITAIRES
proportionnalité ne saurait être visée qu'à travers une certaine uniformité. Des êtres auxquels elle manquerait totalement ne se laisseraient même plus englober dans un seul genre : de ces individus originaux on ne pourrait même plus dire qu'ils sont également des hommes.
Il faut donc le reconnaître : si Thomogénéité absolue d'une société nous empêche de voir l'individu, son hétérogénéité absolue nous empêche de voir Thumanité ; et par suite, l'une comme l'autre serait contraire au succès des idées égalitaires. Nous avons déduit alternativement les conséquences de l'homogénéité, puis de Thétérogénéité : force nous est de conclure que l'une ou l'autre, prise isolément et poussée à l'extrême, tendrait à ruiner l'égalitarisme, qui semblait pourtant, à un certain moment de cette dialectique, avoir besoin de l'une comme de l'autre.
C'est donc qu'il faut, comme le dit Platon en parlant de l'Etre et du non-Etre, de Tunité et de la multiplicité, prendre des deux mains. A la question que nous posions : (( de l'homogénéité et de l'hétérogénéité sociales, laquelle des deux est favorable à l'égalitarisme. î^ », il faut répondre : (( ni Tune ni l'autre exclusivement, mais toutes deux ensemble ». Leur collaboration achèvera l'œuvre qui, abandonnée totalement à l'une ou à Tautre, péricliterait.
Ce n'est rien moins, en effet, que la conspiration de deux principes opposés qui est nécessaire pour abattre le plus sérieux obstacle à l'expansion de l'égalitarisme :
ridée de classe, d'espèce, de caste. Ce sont, nous l'avons vu, les distinctions collectives qui nous empêchent d'apercevoir les personnes et dans ce qu'elles ont de plus particulier et dans ce qu'elles ont de plus général ; or l'homogénéité comme l'hétérogénéité travaillent, chacune de leur côté, à effacer ces distinctions collectives, en multipliant ici les ressemblances et là les différences. Les barrières des classes, qui parquent les hommes en groupes d'inégale valeur, s'abaissent pour Tesprit qui voit, par-dessus leurs limites, les ressemblances s'accroître comme, entre leurs limites, les différences. Les habitudes d'esprit anti-égalitaires sont ébranlées à la fois par l'assimilation qui unit les membres d'un de ces groupes à ceux d'un autre, et par la différenciation qui oppose les uns aux autres les membres d'un même groupe.
Et c'est pourquoi, suivant toutes les vrniwombluncos psychologiques, les terrains les inicMix prt'»pnrt^M pour la semence des idées égalitaircs sont cos civilisulion.s où Ton rencontre le plus d'individus cpii ho roHS(Mnblent par certains côtés pendant qu'ils (liffi»rout par corlains autres, — où l'assimilation s'élciul on nu^nio temps que la différenciation s'y approfondit, — où l'hélérogénéité coexiste, en un sens, avec riiomogonéilé.
L'histoire vérifie-t-ellc ces déductions?
Et d'abord, puisque nous avons accordé que la composition ethnique d'une société peut, par Tentreniise des sentiments réciproques qu'elle inspire à ses membres, la rapprocher ou l'écarter de l'égalité, que nous apprend l'anthropologie sur la composition ethnique des sociétés égahtaires ?
L'avenir est à l'unité de type du genre humain. — L'avenir est à la variété des types individuels * . — Telles sont les deux conclusions, contraires en apparence, que semble imposer aux anthropologues, qu'ils soient polygénistesou monogénistes, l'analyse ethnique des groupes qui mènent le progrès. L'une et l'autre mettent un même fait en lumière : l'effacement des lypes spécifiques et collectifs. De l'une et l'autre il résulte qu'on ne rencontre plus, dans la civilisation occidentale, de groupes ethniques fermés, aussi nettement distincts qu'ils seraient intrinsèquement homogènes.
Déjà dans l'antiquité, les sociétés destinées à s'approcher le plus près de l'égalitarisme étaient aussi celles où le plus grand nombre de races se rencontrait. Si Athènes, plus que Sparte, fraie la voie de l'humanité, c'est peut-être aussi qu'elle entre en contact, par la mer et dans ses murs mêmes, avec plus d'étrangers ^ En tous cas, de toutes les cités antiques, Rome fut la
1. Cf. TopiNARD, Eléments d'anthropologie générale, p. 199. V. de Lapouge, Les Sélections sociales, p. 175.